mardi 8 mai 2012

Vers quoi convergent les théories scientifiques ?

Dewey distingue la généralité de l'universalité. Le général, c'est une classe d'objet (par exemple les oiseaux) qui possèdent des propriétés communes, mais dont la liste des membres est contingente (on pourrait découvrir demain une nouvelle espèce d'oiseau). L'universel, au contraire, correspond à une classe (comme les types de triangles) dont la liste des éléments est nécessaire, dérivable logiquement, puisqu'il s'agit plutôt d'une structure mentale correspondant à une façon d'interagir avec le monde.

Les grandes évolutions scientifiques remplacent le général par l'universel, éliminant les aspects contingents des théories pour en faire de simples circonstances particulières. Ainsi les espèces animales ne sont que les branches d'un unique arbre généalogique. Les dizaines d'atomes de la chimie ne sont plus des éléments fondamentaux de la nature, donnés comme tels, mais seulement les différentes configurations possibles des mêmes particules fondamentales, et de ces configurations découlent logiquement les réactions chimiques possibles.

Au fur et à mesure, les aspects contingents tendent donc à disparaître de nos théories, qui en deviennent plus universelles. Mais on aurait tort de croire que ce mouvement vers l'universel coïncide avec un dévoilement d'une réalité indépendante des sujets, c'est à dire une ontologie. Il serait plus juste de dire qu'elle converge vers une épistémologie universelle.

Evacuer l'ontologie

En effet si l'on élimine la contingence de nos théories au profit des universaux, c'est qu'on en évacue l'ontologie, car si l'ontologie concerne ce qui existe, ce sont bien les aspects contingents ou circonstanciels de nos théories qui sont en vue : il existe des particules élémentaires et leurs agencements en atomes, des animaux qui se regroupent en espèces, ... Non que les atomes n'existent plus en tant que tel quand on les évacue de nos théories, mais ils se réduisent maintenant à de simples circonstances basées sur des choses plus fondamentales. Ils ne sont donc plus des éléments de bases de notre ontologie.

Voilà ce dont le monde est fait, au final : des circonstances. Car on peut imaginer que la science parvienne à évacuer tout aspect contingent pour ne devenir que pure abstraction, encadrant toujours plus de phénomènes possibles, jusqu'à devenir quasi-tautologique. Pensons par exemple au principe anthropique, à l'idée que des univers bulles s'instanciant avec toutes les constantes physiques possible, et donc le fait qu'on existe explique en dernier recours que ces constantes soient précisément favorable à notre existence (nous existons parce que si ce n'était pas le cas, nous n'existerions pas). Pensons à la théorie des cordes, qu'il est impossible aujourd'hui de confronter à la réalité tant elle permet de mondes possibles. Pensons également à l'interprétation des multi-mondes de la physique quantique : tous les mondes possibles, passés présents et futurs, co-existent au sein d'une fonction d'onde de l'univers. Si tout existe, rien n'existe vraiment : nous ne sommes qu'un index dans l'espace-temps, c'est à dire une circonstance. Voilà autant de théories qui renoncent à expliquer ce dont est fait le monde en en faisant de simples circonstances. Elles évacuent l'ontologie. Simplement elles ont tort de se prétendre ontologique !

Car ce qui reste quand on évacue ce qui existe de nos théories, ce n'est pas la structure enfin révélée du monde, mais la structure de notre accès à lui : les universaux et les objets mathématiques comme concepts, non comme réalité transcendante. Il faudrait oublier que nous sommes situés à l'intérieur du monde (et, on l'a vu précédemment, dans le temps) pour croire le contraire.

Les lois relationnelles

Ce vers quoi la science converge, c'est donc un cadre universel au sein duquel s'instancie une réalité circonstancielle. On pourrait certes affirmer que ces circonstances "obéissent à telles lois", intégrant ainsi les universaux dans "ce qui existe". Mais remarquons que les universaux sont clairement des aspects mentaux destinés à interagir avec le monde et non pas des choses qui "existent" dans la nature, et quand on parle de ces lois, c'est bien de la régulation de nos attendus expérimentaux dont il est question. Certes, il faut admettre que ceux-ci ne vont pas de soi, qu'ils sont eux-même en quelque sorte "contingents", spécifiques à nos objets... Mais les lois théoriques elle-mêmes, en tant que contingences, sont amenées à être universalisées. Les anciennes lois deviennent circonstancielles. Or ce faisant, elles deviennent relatives à l'observateur, c'est à dire qu'une part de leur subjectivité est mise en évidence. Le prix à payer pour le détachement du sujet vis à vis du contenu de l'expérience, c'est donc la mise à jour de l'aspect subjectif des lois, et comme on peut penser en passant à la limite que nos théories ultimes seront vides d'ontologies, alors elles seront aussi entièrement subjectives, c'est à dire qu'elles seront des théories de l'accès à la réalité.

Remarquons en effet comment l'élimination de la contingence des lois théoriques au cours de l'évolution de la science, par unification de différents domaines d'application, correspond précisément à une subjectivisation des théorie. Quand avec Copernic la terre devient non plus le sol absolu, mais une planète parmi d'autre, une simple circonstance, du même coup notre point de vue sur l'univers devient subjectif. De même, au moment où, avec Galilée, la mesure de la vitesse perd de son aspect absolu, propre aux corps en mouvements, elle devient relative à l'observateur, c'est à dire subjective. Avec la relativité générale, c'est la structure entière de l'espace temps qui de pure contingence de la réalité devient un contenu circonstanciel dont la mesure est relative au sujet. L'espace-temps n'est plus que la structure des relations entre les objets matériels. Enfin avec la physique quantique, c'est la notion de substance matériel même qui devient relative aux mesures qu'on en fait. Autrement dit, cette réduction du contenu du monde a des aspects contingents s'effectue en même temps que la relativisation des lois théoriques, leur subordination à un point de vue particulier (un référentiel, une mesure). A la limite on pourrait dire que de réduire les espèces animales aux branches d'un arbre, ou les atomes à des combinaisons de particules, c'est aussi en faire des vues subjectives, propres aux habitants de notre planète et d'un univers suffisamment froid pour contenir des atomes.

C'est donc bien que la science ne converge pas vers un dévoilement du monde, mais vers un dévoilement de nos relations à lui, relations universelles, c'est à dire s'étendant toujours plus loin au delà de la condition humaine d'où elles sont issues (puisqu'on arrive à en dériver la contingence de notre condition). Si convergence il y a, ce n'est pas vers une ontologie fondamentale qu'elle a lieu, mais vers une épistémologie universelle.

Fusionner ontologie et épistémologie

Ou peut-être (puisqu'il faut admettre que la science parle du monde) n'y a-t-il pas lieu, finalement, de distinguer l'ontologie fondamentale de l'épistémologue universelle : ce qui existe, ce sont des accès au monde, des relations. Ainsi on comprend que les lois physiques dépendent crucialement de la réalité expérimentale, tout en étant des constructions mentales. C'est à cette fusion éclairante entre épistémologie et ontologie que nous invite la physique quantique, et c'est d'ailleurs la meilleure façon de bien la comprendre.

Cette fusion peut apporter un éclairage sur la notion d'émergence. Il y a généralement deux manières de la comprendre : soit ontologique, mais alors elle est problématique, s'apparentant à une sur-couche "magique", soit épistémologique, mais alors elle n'est qu'une "vue de l'esprit". Mais fusionner ontologie et épistémologie permet de rendre compte d'une authentique émergence qui prend forme dans la relation, qui n'a donc rien de magique puisqu'il s'agit de distinguer différents modes d'accès faisant apparaître différents types de propriétés (c'est cette conception de l'émergence que développe notamment Michel Bitbol, comme évoqué dans les précédents articles).

Dans ce cadre, un contenu théorique portant sur des aspects globaux de certains systèmes peut ne pas être réductible à un contenu "plus petit", ou seulement partiellement (corrélativement), dans la mesure où il constitue un mode d'accès incompatible. Sans pour autant concerner le "plancher" de la réalité, il reflète néanmoins une réalité, et au fond la seule réalité, puisque c'est bien là le seul sens qui peut exister au mot "réalité", de part en part.

Tout au plus il existe une hiérarchisation des concepts, des modes d'accès, plus ou moins universels, moins ou plus circonstanciels, et plus ou moins corrélés (donc réductibles les uns aux autres) sans qu'un mode d'accès circonstanciel ne puisse être nécessairement réduit en intégralité à de l'universel, sans qu'il ne soit que le déroulement de lois strictes (d'où l'aspect aléatoire des événements microscopiques). Les circonstances sont toujours plus que la théorie, elles dépassent la structure qui les fait naître, ce quelle que soit l'échelle : c'est là l'origine fondamentale de l'émergence.

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