vendredi 6 novembre 2009
samedi 31 octobre 2009
La droite et la gauche, l'individu et la société (3/3)

Une approche scientifique
Le chaos
Nous parlons de système chaotique quand au sein d'un système certaines lois d'évolution sont non linéaires. C'est ce qu'on appelle des rétroactions : les rétroactions positives (ou "effet boule de neige") et les rétroactions négatives (ou effet "réactionnaire"). Au sein d'un système chaotique, une combinaison subtile de ces deux types de phénomènes non linéaires aboutit à un comportement qui n'est pas prévisible, car les fluctuations infimes finissent par se répercuter sur l'état global du système (par effet boule de neige) bien que celui ci conserve une certaine stabilité (par effet réactionnaire). L'état d'un système chaotique semble prévisible à court terme, mais il ne l'est pas à moyen terme, il est sujet à des bifurcations irréversibles, et la précision nécessaire pour prévoir son évolution varie exponentiellement avec le temps. Une particularité importante des systèmes est de permettre l'émergence de structures en son sein : le système augmente sont degré d'ordre interne.
La plupart des systèmes complexes sont plus ou moins chaotiques, en particulier les organismes vivants et les populations. C'est également le cas, sans aucun doute, de la société humaine. Celle-ci possède des rétroactions positives et négatives. Son évolution est imprévisible. Enfin certaines structures (les mécanismes sociaux) y émergent effectivement. La notion de système chaotique est donc la clé pour comprendre comment interagissent l'homme et la société.
La sensibilité aux conditions initiales
On illustre souvent le chaos à l'aide du climat en affirmant que les battements d'aile d'un papillon peuvent provoquer une tempête à l'autre bout du monde. Ceci illustre bien le phénomène de sensibilité aux fluctuations qui rend le climat imprévisible à moyen terme. En appliquant ce principe à la société humaine, on pourrait y voir la toute puissance de l'individu. Chacun d'entre nous serait-il susceptible, par des actes plus ou moins volontaires, de provoquer une révolution à l'autre bout du monde ? La physique du chaos validerait-elle finalement l'approche libérale plaçant l'individu au centre de la société ?
Cette image possède certaines limites. Ces papillons sont 6 milliards, et parmi eux se cachent aussi quelques albatros... Certains se trouvent noyés dans une masse de papillons dont les mouvements s'annulent les uns les autres. Ils n'ont aucune vision sur les conséquences de leurs actes. D'autres se retrouvent au centre de caisses de résonances et influent sur les courants mondiaux. Il est donc très naïf de croire que le chaos justifierait le libéralisme économique, parce qu'il entérinerait la toute puissance de la volonté individuel. Au contraire, parce que le chaos est générateur de structure, cette structure devient un élément essentiel à prendre en compte dans la description de la société.
Cependant la sensibilité au conditions initiales nous apprends certaines choses. D'abord elle nous apprend que la société est imprévisible, qu'il est illusoire de l'imaginer contrôlée par une poignée d'individus. Elle nous apprends qu'un simple événement peut profondément changer les choses. Une lecture de l'histoire mettant au premier plan les "grands hommes" est peut être parfois exagérée, mais contient sa part de vérité, dans il se peut que certains hommes - quand ils se retrouvent au bon endroit et au bon moment - peuvent considérablement changer le cours des choses. A travers la sensibilité aux conditions initiales, l'événement, amenant la société à bifurquer dans un sens ou un autre, est donc le premier aspect déterminant d'un système chaotique.
L'émergence de la structure
Le second aspect déterminant à prendre en compte est la notion d'émergence.
On parle d'émergence quand un système ne peut pas être réduit à un simple cumul de sous-éléments. Il n'est descriptible que dans son ensemble. Ceci s'explique généralement par l'existence d'effets non linéaires : les boucles de rétroactions entre les éléments du système les rendent inséparables et font apparaitre une dynamique d'ensemble qui n'était pas présente dans les éléments isolés. Ceci induit ce qu'on pourrait appeler une "rétroaction d'échelle" : les éléments agissent sur l'état global du système, induisant la formation d'une structure, et cette dernière influence en retour chaque sous-élément. L'émergence est l'opposé du réductionnisme. C'est donc dans l'émergence que la démarche du libéralisme, qui voudrait modéliser la société comme une somme d'individus, tombe en échec.
La société humaine dans son ensemble peut être considérée comme un phénomène émergent. Personne n'a jamais inventé la société, elle s'est développée au cours de l'histoire, par le fait des individus, mais c'est elle qui en retour forge les individus. Elle acquiert donc au final une certaine autonomie dans son évolution. Seule la civilisation nous différencie des animaux, et sans elle nous ne sommes rien.
Ce même phénomène d'émergence de la structure peut se retrouver à toutes les échelles. Dans cette perspective l'action des individus, par leurs liens sociaux, serait la fabrication continuelle de structures émergentes formées de groupes sociaux imbriqués les uns dans les autres de manière fractale et finissant par acquérir une certaine autonomie. Cette autonomie des formes émergentes se traduit par l'existence de déterminismes, de mécanismes, d'une structure sociale, par la dilution de la responsabilité et un certain aspect incontrôlable de la société. Bien entendu les groupes sociaux, tout comme les nations et les communautés, sont plutôt des abstractions, elles ne sont pas aussi clairement définissables qu'ils n'y paraient, elles sont mouvantes et leurs limites sont floues. Mais le rêve de l'individu libre au centre de la société est lui aussi une illusion.
Pour autant il ne faut pas oublier le rôle que joue l'individu. Si la structure de la société leur pré-existe, ce sont bien les individus qui déterminent et infléchissent son évolution. Ce sont eux qui sont responsables de l'émergence de structures nouvelles. Ainsi on en revient, avec l'émergence, à l'idée que c'est la collectivité qui forme l'individu, et que la principale force d'action de l'individu passe par le collectif. De même la régulation de la société ne peut être que collective.
Conclusion
Nous voyons que la conception du rapport de l'individu à la société est le point central des idéologies politiques. Certains conçoivent l'individu libre au centre de la société comme son seul moteur, tandis que d'autres le considèrent soumis aux forces collectives.Or la réalité ce situe entre ces deux conceptions
En fin de compte la réalité est un subtile mélange de déterminisme et de liberté, de régularités et de singularités, de structures stables et d'évènements inopinés, d'ordre et de chaos. Cette combinaison si particulière est la marque de la non linéarité inhérente aux phénomènes naturels
A la lumière de cette conception, on voit que les choses sont plus complexes qu'il n'y parait. Nous sommes déterminés par des mécanismes sociaux, mais ceux-ci n'ont rien de stables, ils bougent sans cesse, et ce sont les individus qui les font bouger, ou se renforcer. Personne n'est réellement cantonné à un rôle social, chacun, bien que contraint, est maitre de son destin, mais celui-ci passe par la collectivité et les relations sociales.
La droite et la gauche, l'individu et la société (2/3)

2 - L'individu et la société
A droite, vers la négation du collectif
Nous constatons donc que ce que l'on pense du rapport de l'individu au collectif est le point central de toute idéologie politique. Ce point détermine la vision que l'on se fait de la responsabilité individuelle, de la liberté individuelle, de l'égalité, et donc détermine les champs économiques, juridiques, politiques et sociaux. Devient-on clochard (chomeur, délinquant) parcequ'on est incapable de s'en sortir ? Ou bien est on incapable de s'en sortir parce qu'on est dans la situation social du clochard (du chomeur, du délinquant) ? Est-ce l'individu qui fait la société ou la société qui fait l'individu ?
Les approches libéral (au sens économique) ou utilitaristes ne voientt en la société qu'un cumul d'individu, et nie la nécessité ou l'importance du collectif, si ce n'est comme étant à l'initiative des individus. L'action collective n'est que la somme des actions individuelles, et le bien être collectif la somme des bien-être individuels. Le politique n'a pour rôle que de favoriser l'avènement de l'individu, il ne sert qu'à faire respecter les règles constituant le cadre de ce dernier sans n'apporter aucune entrave, et se trouve donc nécessairement en retrait.
Les conceptions plus à droite sont la déclinaison de cette approche sur un mode communautaire ou patriotique. C'est encore le mérite qui importe, mais il pourra s'agir d'un mérite naturel attaché à une communauté de sang. La liberté n'a donc pas tant d'importance face à la préservation ou à la promotion d'un ordre fondé sur la communauté. Le politique, dans une conception d'extrême droite, pourra jouer un rôle de protection de ces "droits naturels". (On voit que l'obsession génétique du gouvernement actuel, dans l'affaire "Jean Sarkozy" ou en rapport à l'immigration, est une marque très prononcée à droite).
Mais le point commun de ces approches est dans la négation des déterminismes sociaux et des mécanismes collectifs, réduits à des conséquences d'actions individuelles, à la prépondérance du mérite, que celui-ci soit inné ou acquis, et par conséquent dans le dénigrement de toute lutte sociale allant à l'encontre d'un ordre supposé naturel ou juste.
A gauche, vers la négation de l'individu
L'approche socialiste n'est pas si radicale, et tout en plaçant l'individu au centre de l'économie et au centre de la vie politique, elle admet l'existence de déterminismes sociaux et la nécessité des régulations collectives.
Plus on se déplacera vers la gauche des idées politiques, et plus le collectif prendra le pas sur l'individuel. A l'extrême, nous en venons à une conception qui réduit l'individu aux multiples mécanismes sociaux qui le déterminent. Dans cette conception chacun n'est qu'un pion jouant son rôle. Le travailleur n'a aucun pouvoir de décision sur le marché et se fait exploiter. Le patron ne fait que jouer son rôle en optimisant les profits. Il délocalise parce que c'est ce qu'il faut faire dans sa position, et s'il n'était pas là, lui on son concurrent le ferait à sa place. Les pouvoirs politiques, industriel, financiers et médiatiques, par des mécanismes similaires, tendent à conserver leur position dominante de diverses façons (éducation privée, ...). A l'image des expériences de Milgram, dans laquelle le premier quidam venu placé sous une autorité factice accepte de torturer son prochain, la responsabilité dans la société est diluée au profit de mécanismes que personne ne contrôle. Dans une telle vision seul le politique (ou seule l'action collective si le milieu politique est corrompu) a le pouvoir de s'opposer à cet ordre des choses, soit en régulant le système, soit en instituant un nouvel ordre plus juste fondé sur la collectivité.
La doctrine libérale
Il est étonnant de constater que ce domaine central de la politique qu'est le rapport de l'individu à la société et au collectif, dont nous avons présenté ici les différentes approches, soit finalement laissé au bon jugement de chacun et qu'il n'y ait pas de réel consensus. Les réponses restent essentiellement subjectives et toujours débattues. Pourrait-il exister une approche réellement rationnelle, scientifique pour nous renseigner sur ce qu'il en est vraiment ?
L'idéologie libérale a voulu jouer ce rôle en affirmant que la société est la somme des actions individuels. Elle s'est habillé d'un semblant de rationalisme scientifique pour s'affirmer comme la seule voie possible et forcer le consensus. Seulement cette approche, si elle semble naïvement tenir du bon sens (en effet, ce sont évidemment les actions individuels qui déterminent l'évolution de la société), n'est pas empirique et n'a pas de base sociologique. Elle est réductionniste et simpliste dans son modèle. D'abord parce qu'elle ne prend pas en compte d'éventuels phénomènes complexes (pourtant l'homme est sans doute ce qu'il y a de plus complexe dans la nature), des effets de groupes. Les actions individuelles y sont supposées "pures", émanant uniquement de la volonté et affranchis de toute influence. Ensuite parce que pour être libre il faut être éclairé, éduqué. Or c'est la société qui nous éduque, qui nous arrache à notre condition animale en nous apprenant à parler, à réfléchir, en nous offrant une organisation qui nous précède et qui constitue le cadre essentiel de nos existence : sans la société nous ne sommes rien. Paradoxalement, seul le collectif est capable de faire émerger l'individu libre. Enfin elle ne s'intéresse qu'au marché. Or le marché n'est pas la démocratie des hommes mais celle de l'argent.
Mais le modèle opposé qui voudrait nier toute possibilité d'action de l'individu est également trompeur, en particulier quand il voit en la société un ordre statique et immuable, alors qu'elle est en évolution permanente. La réalité se situe donc entre les deux. Il s'agit d'une subtile combinaison des deux visions, et, comme nous allons le voir, la physique du chaos est l'outil théorique qui peut nous permettre d'appréhender cette combinaison.
La droite et la gauche, l'individu et la société (1/3)

1 - La droite et la gauche
Une définition
Deleuze expliquait ainsi dans une interview la différence entre être "de gauche" et "de droite" :
"C'est, d'abord, une affaire de perception. Ne pas être de gauche, c'est quoi ? Ne pas être de gauche, c'est un peu comme une adresse postale : partir de soi… la rue où on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin… On commence par soi et, dans la mesure où l'on est privilégié et qu'on vit dans un pays riche, on se demande : « comment faire pour que la situation dure ? “. On sent bien qu'il y a des dangers, que ça va pas durer, tout ça, que c'est trop dément… mais comment faire pour que ça dure. On se dit : les chinois, ils sont loin mais comment faire pour que l'Europe dure encore, etc. Être de gauche, c'est l'inverse. C'est percevoir… On dit que les japonais ne perçoivent pas comme nous. Il perçoivent d'abord le pourtour. Alors, ils diraient : le monde, l'Europe, la France, la rue de Bizerte, moi. C'est un phénomène de perception. On perçoit d'abord l'horizon. On perçoit à l'horizon."A la lumière de cette explication, résumons grossièrement ce qui différencie la droite de la gauche dans l'imaginaire collectif :
- A droite tout ce qui part de moi : l'individualisme, le mérite, la compétition, le pragmatisme, la sécurité sont de droite,
- A gauche tout ce qui vient de l'horizon : le collectivisme, la solidarité, la collaboration, l'idéalisme, la tolérance sont de gauche...
Ceci étant dit il va de soi que nous sommes tous sensibles en certaines mesures à ces deux types de perceptions.
Pourquoi sommes nous dirigés par la droite ?
Remarquons que nous sommes souvent dirigé par la droite au niveau nationale (presque tous les présidents de la Vème république), tandis que la plupart des mairies de grandes villes sont à gauche.
Il est possible que nous soyons plus enclin à avoir une pensée "de gauche", accès sur la solidarité, au niveau local qu'au niveau global. Nous sommes d'autant plus volontiers solidaires de nos voisins qu'ils sont proches, géographiquement et culturellement (voire socialement). Nous voyons d'autant mieux "l'horizon" qu'il n'est pas trop loin. C'est pour cette même raison que l'idée de compétitivité entre différentes villes au sein d'un pays semble moins faire d'émules que l'idée de compétitivité entre différents pays sur le plan international.
Voilà pourquoi nous serions plus enclin à voter à droite au niveau national et à gauche au niveau régional ou en deça. Un peu comme si l'électeur, quelque peu shyzophrène, se disait, quand il s'agit de choisir le maire des habitants sa grande ville, "soyons solidaire", et quand il s'agit de choisir le président de tous les français : "mettons au boulot tous ces fainéants", au niveau local "coopérons avec nos voisins" et au niveau national "soyons compétitifs"... Il est possible que si l'Europe existait réellement sur le plan politique et formait une unité plus importante que les nations, nous soyons plus enclin à voter à droite au niveau européen mais à gauche au niveau national, simplement parce que la compétition entre pays européens, ou encore des thèmes comme l'immigration, feraient moins sens.
Il existe un autre type d'explication qui tient plus au milieu de la politique. Nous pouvons penser que la volonté de pouvoir que l'on suppose importante chez l'homme politique, et ce d'autant plus que l'échelle est importante, est plutôt compatible avec la mentalité "de droite", individualiste, méritante. Finalement pour réussir à devenir président, il faudrait une volonté de réussir qu'on trouverait plus difficilement chez quelqu'un privilégiant le collectif sur l'individuel... Bien sûr l'homme politique peut être aussi mû par la volonté idéaliste de changer les chose, mais ce n'est qu'en période trouble qu'une telle volonté peut remporter l'adhésion du peuple, tandis que la volonté personnelle de réussir s'accommode de tout type de période puisqu'elle est avant tout pragmatique. Pour être honnête, avouons que l'homme politique qui réussit doit sans doute posséder en plus de cette volonté individualiste de réussir un minimum de volonté collectiviste, inhérente à son métier : être politique, c'est gérer le collectif... Tout au moins espérons-le.
Politique et classe sociale
Il existe sans doutes d'autres explications sociologiques à cette prépondérance de la droite au niveau national : le vieillissement de la population, le rôle de "prescripteur de l'opinon" joué par les classes moyennes supérieures, l'influence des milieux financiers et des classes sociales les plus élevées et puissantes sur le milieu politique ou sur les grands médias au niveau nationale... Autrement dit, pour résumer grossièrement, l'influence des vieux et des riches.
En effet il est notoire que les personnes âgées sont souvent plus à droite que les jeunes. Est-ce une question de génération ? Ou l'expérience rendrait-elle individualiste ? L'idéalisme s'éroderait-il avec le temps ?
On comprends par contre plus aisément que les classes supérieures soient généralement plus portées à droite. Celui qui possède plus que l'autre cherchera naturellement à justifier ceci par son propre mérite plutôt que par la chance ou le simple fait d'être bien né. Il occultera les mécanismes sociaux et mettra en avant les actions individuelles (voire la génétique) comme étant à l'origine d'une situation sociale, qu'il serait vain et injuste de chercher à modifier. A l'inverse celui qui possède moins aura plus facilement tendance à mettre en cause "le système" pour justifier sa pauvreté, et non son incompétence.
Dans les deux cas il s'agit d'un réflexe de protection presque inconscient : chacun à tendance à adopter la position intellectuelle qui lui est la plus confortable, la plus valorisante pour lui. Mais le confort intellectuel est souvent l'ennemi de la vérité...
vendredi 25 septembre 2009
A lire - Pourquoi le darwinisme social ne marche pas ?
La sélection adaptative ne s'applique pas uniquement à l'individu mais aux groupes (et on pourrait généraliser à tous les niveaux il me semble). C'est pourquoi une tentative d'application et une vision réductrice du darwinisme peut être très néfaste... Le libéralisme économique pourrait en être une bonne illustration.
mercredi 23 septembre 2009
Vélos à la carte et spéculation

Je me faisais la réflexion d'un système de "bonus malus" qui permettrait de palier à ça. Le système serait le suivant :
- Quand j'emprunte un vélo, je perd un nombre de points égal au nombre de places libres que je laisse vacantes. Dans le meilleur des cas, je perd 1 point seulement si la station était pleine. Je perd un maximum de point si je laisse la station sans vélo.
- Quand je rend un vélo, je gagne un nombre de point égal au nombre de places libres dans la station avant restitution.
On remarque que prendre un vélo et le restituer immédiatement n'apporte ni gain ni perte. Par contre prendre un vélo dans une station pleine et le remettre dans une station vide apporte un maximum de points.
Ces points pourraient par exemple être convertibles en demi-heures d'utilisation supplémentaires. Ce système permettrait de réguler le remplissage des stations, et nous pouvons même imaginer que certaines personnes déplacent eux même des vélos de stations pleines aux stations vides pour gagner des points : une magnifique illustration des bienfaits de la régulation des marchés par la spéculation.
Les bienfaits de la spéculation ? Vraiment ? Pas tout à fait... Immédiatement après avoir compris ce système, on se prend à imaginer comment des petits malins pourraient le détourner à leur profit pour gagner des points. Et ce n'est pas très compliqué.
Première exemple : je me place à une station bien remplie dans un quartier résidentiel (zone de départ) juste avant une heure de pointe. Je prend un vélo : je perd 1 point. Le rush arrive : tout le monde prend un vélo pour aller travailler. La dessus je rend mon vélo. La station est presque vide, je gagne plein de points... Il est possible d'augmenter les gains en ne prenant pas un vélo, mais plusieurs.
Deuxième exemple : je me place à une station presque vide dans un quartier d'affaire (zone d'arrivée) juste avant l'heure de pointe, avec un vélo emprunté à un autre endroit, une station "neutre". Je rend le vélo sur cette station : je gagne plein de points. Arrive le rush : tout le monde rend son vélo. Je reprend le mien ensuite et je perd très peu de points en le reprenant.
Troisième exemple : je combine les deux exemples précédant. J'emprunte des vélos dans une station pleine pour les mettre dans une station vide, juste avant une période de pointe. Après le rush, je fais l'inverse.
Bien entendu, en faisant ceci, j'emmerde tout le monde, puisque je vide les stations quand les gens ont besoin de vélos et je les remplie quand les gens ont au contraire besoin de restituer leur vélo.
En fait nous nous retrouvons devant un système qui est assez similaire à la bourse. Les stations de vélo jouent le rôle des valeurs boursières. Les déplacements des utilisateurs jouent le rôle de "l'économie réelle" et sont à l'origine de fluctuations dans les valeurs boursières. les heures de pointes correspondent à des hausses des cours sur les stations de départ et à des baisses sur les stations d'arrivée. La dessus viennent se greffer les spéculateurs qui effectuent des paris sur la montée ou la descente de la valeur de l'action, c'est à dire du nombre de vélo sur la station. Ils peuvent faire des paris à la hausse ou des paris à la baisse.
Avec ces exemples on voit immédiatement comment la spéculation peut avoir un réel pouvoir de nuisance. Si nous nous plaçons dans un contexte statique, le spéculateur permet à priori de réguler le traffic en stabilisant le nombre de vélos par station. Il joue un rôle positif. Mais dans un contexte dynamique, s'il est capable d'anticiper une forte demande ou une forte offre, le spéculateur va jouer un rôle de parasite. Il va diminuer artificiellement l'offre quand la demande sera forte pour optimiser ses gains et à l'inverse diminuera artificiellement la demande quand l'offre sera plus importante pour faire baisser les prix. Au lieu de stabiliser les cours, il va au contraire amplifier leur évolution.
On peut imaginer qu'à l'extrême le nombre de spéculateurs devienne plus important que le nombre de réels usagers, et qu'un nombre plus important d'emprunt de vélo le soit pour des raisons spéculatives que par un réel besoin de transport. Alors les spéculateurs passeront plus de temps à anticiper leurs propres réactions entre eux qu'à s'intéresser aux usagers. Le nombre de vélo variera complètement aléatoirement d'une station à l'autre suivant leur fantaisie et sera déconnecté du besoin réel des usagers qui eux en manqueront tout le temps. En effet, si les speculateurs travaillent bien, ils gagnent des points convertibles en temps et peuvent garder les vélos plus de temps pour effectuer leurs opérations boursières... Au détriment des usagers.
Bien sûr rien ne prouve que l'on puisse transposer ainsi la logique de ce système à la bourse. Il existe certaines différences. Par exemple : le taux de remplissage d'une station de vélo n'est pas illimité, ce qui, dans le cas du vélo à la carte, nous met à l'abri des bulles financières...
mercredi 16 septembre 2009
Version officielle contre version évidente, ou la mauvaise foi du conspirationniste
Nous avons alors pu voir Mathieu Kassovitz, premier intervenant sur la question, tout souriant, presque rigolant, répondre à cette question. Pourquoi rigolant ? Parce qu'il s'apprêtait à prononcer un énorme mensonge, et c'est ça qui le faisait rire : il s'apprêtait à dire "Moi, je ne suis pas adepte de la théorie du complot, je ne fais que demander à ce que la vérité soit faites".
On pouvait y croire au début, ça partait bien : "Bien sûr qu'il faut se poser des questions, il y a des zones d'ombres dans la version fournie par le gouvernement américain"... J'étais prêt à applaudir. Questionnons le mensonge d'état, ne soyons pas dupes de ces dirigeants qui nous mentent. Et puis il y a eut cette phrase : "il y a des zones d'ombres, par exemple sur le plan chimique ou physique"... Et la j'ai compris que Mathieu Kassovitz s'était égaré sur la toile et qu'il avait gobé un mauvais poisson.
Mais qu'est-ce qu'il raconte ??? Sur le plan physique ou chimique ??? Quel importance peut bien avoir la physique et la chimie par rapport à des supposés mensonges d'états, à des problématiques de politique internationale ? Qu'il nous parle de documents secrets, de la CIA, d'accords entre des grosses sociétés, de déplacement de fonds, mais pourquoi nous parler de physique et de chimie ? Et pourtant c'est très clair. Le discours est limpide. Il suffit simplement de comprendre ceci : ce n'est pas la version officielle du gouvernement américain (la "V.O." ) que Mathieu Kassovitz remet réellement en question. Non, en réalité, c'est la "V.E." qu'il questionne : la version évidente. La confusion entre les deux est délibérément entretenue et derrière ceci se cache le gros mensonge des conspirationnistes, dont le discours n'est pas ce qu'il prétend être.
Ce jour là nous avons tous vu la même chose : des avions de ligne ont percuté les tours, et les tours se sont effondrées. Nous avons tous compris la même chose : les avions ont été détournés par des terroristes. Nous avons tous vu dans l'effondrement des tours la conséquence de l'impact spectaculaire des avions : les tours n'ont pas tenue le choc, s'est-on dit naturellement. Ca ce n'est pas la version officielle. Personne n'a attendu le rapport du gouvernement américain pour comprendre ceci. Personne n'a attendu que les médias lui disent quoi penser, que les experts parlent, et les journalistes qui ont rendu compte de l'événement à chaud non plus n'ont pas attendu la version des autorités pour décrire ce qu'il s'était produit : les images ont suffit. Non, tout ceci n'est pas la version officielle. C'est la version évidente. La version officielle, ce n'est qu'un rapport obscure émis par le gouvernement américain dont à peu près chacun sait qu'il est bourré de mensonge et qu'il a servit à justifier une politique belliqueuse, c'est un secret de polichinelle... Mais ce n'est pas ce rapport que les conspirationnistes attaquent réellement : c'est la version évidente.
Ainsi toute la rhétorique conspirationniste est basée sur un seul et unique glissement sémantique : l'utilisation du terme "version officielle" pour désigner la "version évidente". Or ce n'est pas anodin, parce que questionner la version officielle est forcément une noble cause. C'est affirmer qu'on n'est pas prêt à croire n'importe quoi. C'est la parole de l'état contre la notre. C'est faire son devoir de citoyen, utiliser son esprit critique, demander des preuves. Il ne fait aucun doute qu'il faut questionner la version officielle, c'est une évidence. Mais critiquer la version évidente, à moins de lui opposer une autre évidence, n'ayons pas peur des mots, c'est simplement être paranoïaque. Voilà pourquoi la question posée dans l'émission est judicieuse : il n'est pas évident que tout questionnement soit sain. Questionner ce qu'on nous assène sans preuve est sain, mais quand on questionne incessamment la réalité telle que tout le monde l'a vue, ça devient obsessionnel, maladif. En fin de compte ce glissement sémantique opéré sans doute inconsciemment par les adeptes de la théorie du complot ne sert qu'à justifier cette paranoïa en lui donnant toutes les apparences d'un questionnement citoyen, sincère et honnête. Il ne sert qu'à alimenter la mauvaise foi, à camoufler le délire et à se voiler la face...
Un autre intervenant, Marin Karmitz, a fait le parallèle avec le négationnisme. La comparaison est un peu malheureuse sur le plan émotionnel, car elle laisse croire que c'est la morale qui est en jeu dans l'histoire (quoi de plus choquant moralement que de nier l'holocauste ?), et les conspirationnistes pourront se défendre en criant à l'inquisition. Or il n'en est rien, et si un exemple moins chargé aurait mieux fait l'affaire, sur le plan rationnel la comparaison est tout a fait justifiée : dans les deux cas c'est la vérité et non la morale qui est en jeu. La réalité est déformée à l'aide d'arguments rationnels mais pour justifier in fine une idéologie et une vision du monde simpliste et fantasmée qui prends le dessus sur la juste évaluation de la plausibilité de ces arguments et de ce qu'ils impliquent mis ensembles, de la thèse dans son ensemble. Le parallèle fait par un Ismail Kadare avec l'époque communiste en Albanie qu'il a vécu est bien plus amusant : "je suis insensible, j'ai tellement entendu ce genre de choses ressassées tous les jours à l'époque".
Mathieu Kassovitz ne peut s'empêcher de sourire quand il dit "je ne suis pas conspirationniste, je ne demande que la vérité". Une autre intervenante, Hélène Cixous, lui a bien fait remarqué "bien sûr que vous y adhérez, vous ne faites que resservir les arguments des conspirationnistes". Et surtout il le fait sans nuance ni le moindre doute. Voilà ce qu'il lui manque : le doute, mais pas toujours dans le même sens, dans les deux sens, et même dans tous les sens possibles... Si demain il veut pouvoir affirmer avec aplomb, sans le moindre sourire réprimé "je ne suis pas conspirationniste je cherche seulement à connaitre la vérité", je lui conseille de se mettre ne serait-ce qu'une journée dans la peau d'un débunker, et qu'il le fasse sincèrement, honnêtement, sans sortir de ce rôle pendant une journée. Qu'il cherche à remettre en question un à un tous les arguments conspirationnistes, à voir ce qui cloche, qu'il décortique chaque élément en lisant les sites de debunking et en acceptant leur bonne foi. Qu'il adhère réellement, le temps d'une journée, à la "version évidente" et à l'idée que "les conspirationnistes ne font qu'amasser et déformer une information sur-abondante avec un filtre idéologique", et qu'il se demande sincèrement après cette expérience qu'est-ce qui est le plus plausible, qui semble le plus évident, globalement, et qu'est-ce qui est un peu trop gros pour être crédible. Après cette expérience, peut-être qu'il remettra toujours en cause une partie de la "version évidente", mais je suis prêt à parier premièrement qu'il n'aura plus ce sourire de mauvaise foi au lèvre, et deuxièmement qu'il sera beaucoup, beaucoup moins affirmatif dans ses arguments et beaucoup beaucoup plus nuancé sur ces "zones d'ombres". La vraie démarche critique, c'est de nier ce que l'on croit.
Pour en finir avec ces histoires, j'appelle solennellement tous ceux que le discours conspirationniste fatigue à boycotter le terme de "version officielle" (sauf quand il est fait explicitement référence à un élément dont l'unique source est la version officielle) et à préférer, quand c'est possible, le terme de "version évidente". Et j'appelle tous les conspirationnistes, s'ils sont sincères et honnêtes, à cesser de se voiler la face et à affirmer haut et fort que ce qu'ils questionnent, ce n'est pas la version officielle, mais bien la version évidente.
lundi 31 août 2009
à lire
dimanche 30 août 2009
Le jeu de la vie éternelle
Vous connaissez sans doute le célèbre jeu de la vie. Il s'agit d'un automate cellulaire illustrant comment l'évolution déterministe, mais chaotique, d'un système est susceptible de générer des structures particulières. Les règles de base sont très simple : une cellule vivante survivra si elle est entourée de 2 ou 3 voisines vivantes, sinon elle mourra. Une cellule morte renaitra uniquement si elle est entourée de 3 voisines vivantes. A partir de ces règles et de conditions initiales aléatoire, il est possible d'observer un foisonnement de formes dont l'évolution semble imprévisible.
Le problème du jeu de la vie, c'est qu'il finit par s'essouffler : après un certain nombre d'itérations, seules restent quelque formes basiques dont l'évolution est périodique ou nulle. Tout se passe comme si le hasard des conditions initiales avait été consommé au cours des itérations.
Je me suis demandé s'il était possible de rendre le jeu de la vie éternel en "nourrissant la bête", c'est à dire en introduisant de légères fluctuations aléatoires dans les états des cellules. C'est effectivement le cas. Après avoir réalisé une simulation, je constate qu'une forme simple soumise à des fluctuations permet de générer plusieurs formes simples... Ce qui laisse penser que le jeu ne se terminera jamais.
Le principe est le suivant : chaque cellule possède un état correspondant à un nombre réel entre 0 et 1. Le nombre de cellules voisines est calculé en effectuant la somme des états voisins. Les régles de survie et de renaissance sont simplement adaptées en utilisant non pas des valeurs discrètes (2 ou 3) mais des intervalles de valeurs (entre 1.5 et 3.5). Elles sont ensuite appliquées, et pondérées suivant l'état de la cellule avec la formule d'évolution suivante :
Etat(t+1) = survie(voisins(t)) * Etat(t) + renaissance(voisins(t)) * (1 - Etat(t))
Jusqu'ici nous aboutissons à un fonctionnement strictement identique au jeu de la vie classique, dans le cas ou les états vaudraient soit 1 soit 0. Il s'avère d'ailleurs que les états intermédiaires finissent par disparaitre. Mais la principale différence est qu'il est possible d'introduire des fluctuations : soit dans le décompte des cellules voisines, soit dans l'état de chaque cellule. Or en introduisant de telles fluctuations (de l'ordre de 0,03 à chaque itération), on observe que le jeu de la vie ne s'arrête jamais...
Il est intéressant de constater que si ces fluctuations sont trop importantes, elles finissent par détruire entièrement le système est on aboutit à un écran noir. La vie éternelle n'est possible que si les fluctuations sont suffisamment faibles. D'autre part ces fluctuations ne sont pas suffisantes pour faire émerger spontanément de nouvelles formes. Si on les augmentes suffisamment pour qu'elles le soient, on obtient un système aléatoire relativement peu intéressant : les structures typiques du jeu initial n'y apparaissent pas.
La leçon de tout ceci, c'est que ce ne sont pas tant les lois déterministes, aussi non-linéaire soient-elles, qui conduisent aux phénomènes chaotiques que leur conjugaison avec le hasard.
Un applet Java conçu par mes soins qui permet de simuler différentes formes du "jeu de la vie" est disponible ici.
mardi 30 juin 2009
Bienvenue au Lokistan !
Je vous invite à lire l'un de mes textes publié sur le blog de Paul Jorion : Bienvenue au Lokistan !
samedi 2 mai 2009
L'arbre subjectif du vivant
Puisque c'est l'année de Darwin, voici l'arbre subjectif du vivant. Créer un arbre du vivant est très fastidieux. Vu le nombre d'espèces (des millions), il est impossible d'être exhaustif. En théorie chaque branche de l'arbre se divise en deux, et jamais en trois ou en quatre ce qui rend le travail encore plus difficile.
Le choix qui est fait la majorité du temps consiste à partir de la racine de l'arbre et à décliner les branches, tant que la taille de l'arbre reste acceptable. On en arrive alors à voir des arbres extrêmement fournis mais dont l'immense majorité des branches sont des familles de bactéries inconnues du public. Dans ce type d'arbre, l'une des branches finale pourra très bien être "l'ensemble des mammifères"... Avec la mention "Vous êtes ici". Ca a l'avantage de nous mettre face à l'immensité du vivant et de relativiser notre position (regardez, nous sommes tout petit !) mais l'inconvénient de "perdre" le néophyte.
J'ai choisit la démarche inverse qui est hautement subjective. Elle consiste à ne prendre comme branche que les êtres vivants connus et à construire l'arbre en partant de la fin, c'est à dire en reliant les branches suivant leur histoire généalogique. Elle est donc anthropocentrique, ethno-centrique et tout ce qu'on voudra... Mais beaucoup plus parlante à mon sens.
Le résultat se trouve ci-dessous. N'hésitez pas à m'indiquer si vous pensez que j'ai oublié une espèce très connues ou s'il y a des erreurs. Le nombre de branche reste très important. Pour ce qui est du sens des séparations (gauche ou droite) j'ai choisi de minimiser la taille des embranchements en adoptant la politique suivante : la branche la plus grande est déployée dans direction opposée de celle d'où vient la branche parente. Ca permet de minimiser l'espace entre les deux branches d'une intersection en "repoussant" les branches fournies vers l'extérieur.
Profitons en pour parler un peu de la théorie de l'évolution. Il me semble qu'il y a souvent une mauvaise compréhension du darwinisme, et la plupart du temps, cela vient simplement d'une mauvaise compréhension du mécanisme de spéciation. Beaucoup de gens pensent qu'une espèce animale apparait du jour au lendemain quand un seul et unique individu subit une mutation. Ce n'est pas ainsi qu'on conçoit les choses. La spéciation est un processus lent et continu qui est provoqué par l'existence d'une barrière naturelle. Elle peut se produire par exemple si quelques membres d'une espèce donnée échoue sur une ile suite à une catastrophe naturelle. Après des centaines de générations cette tribu sera sensiblement différente de son espèce d'origine qui est restée sur terre, et sera plus adapté à son nouvel écosystème parce que les individus les plus adaptés se sont plus reproduits. Ce sont donc les barrières naturelles qui façonnent les espèces. Il n'y a pas apparition d'espèce, il y a séparation d'espèces en plusieurs branches, et aucune des deux branches ne peut être considérée comme l'ancienne ou la nouvelle espèce. L'espèce humaine est sans doute le résultat de la divergence d'une tribu de singe qui s'est trouvée séparée des autres tribus (les futurs chimpanzés et bonobos), mais le premier homme n'existe pas.
On peut saisir intuitivement comment se produit la divergence génétique en prenant l'exemple de l'espèce humaine. En effet on peut constater que les barrières génétiques chez l'homme sont aussi des barrières naturelles : la méditerranée sépare les types européens et arabes, le Sahara les types arabes et africains, l'Himalaya les types indiens, arabes et asiatiques, l'océan pacifique les asiatiques et amérindiens, etc. C'est donc la rareté des échanges qui provoque la divergence génétique, pour la simple raison qu'une espèce ne cesse jamais d'évoluer. Chez l'homme il y a toujours eu suffisamment d'échange pour qu'on ne puisse pas parler de différentes espèces, ni même de différentes races.
D'ailleurs le phénomène d'évolution peut être quelque chose d'extrêmement rapide. Pensons par exemple à la sélection des chiens à partir du loup, qui est un exemple de sélection artificielle (comme la vache, la chèvre, le mouton et le cochon par ailleurs) dont le résultat est extrêmement diversifié. En quelques générations seulement la nature peut créer des formes très différentes. Cependant l'évolution est beaucoup plus stable dans la nature car les contraintes de l'environnement atténuent la diversification. On peut penser à ce titre que, contrairement à une idée reçue, l'homme évoluerait beaucoup plus vite et de manière plus diversifiée depuis qu'il s'est affranchit de la nature par la technnologie...
Une autre idée reçue est celle d'espèce évoluée et d'espèce primitive. Beaucoup de gens pensent que les insectes sont moins évolués que les poissons, qui le sont moins que les reptiles, qui le sont moins que les mammifères, etc. Cette idée n'a pas beaucoup de sens quand on sait que les espèces ne cessent jamais d'évoluer. Les poissons d'aujourd'hui ne sont pas du tout ceux du temps des dinosaures...
Pour ceux qui souhaitent en savoir plus, je conseille l'excellent livre de Richard Dawkins "Il était une fois nos ancêtres".


L'arbre subjectif du vivant by Quentin Ruyant est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France.
Source : TOL web, Wikipedia
lundi 2 mars 2009
Abolissons la propriété !

La notion de propriété est-elle naturelle ?
La notion de propriété est-elle naturelle ? Pas si l'on en croit Henri Laborit. Dans son livre "Dieu ne joue pas au dés", bien loin des préoccupations économiques qui vont nous intéresser ici, il décrit notre monde à la lumière de nos connaissances scientifiques en terme de niveaux d'organisation imbriqués les uns dans les autres. Dans un passage sur les organisations sociales, voici comment il nous parle de la notion de propriété : "Il n'y a donc pas d'instinct de propriété. Il y a simplement l'apprentissage par un système nerveux de l'agrément qui peut résulter de l'emploi ou de l'indispensabilité de garder à sa disposition des objets et des êtres gratifiants. Il n'y a pas non plus d'instinct de défense du territoire, il y a simplement un espace dans lequel des individus trouvent et veulent conserver à leur disposition des êtres et des objets gratifiants." Autrement dit, la notion fondamentale ne serait pas la possession mais l'accessibilité, la nécessité de tenir à disposition ce dont nous avons besoin.
Rappelons que la notion de propriété privée est le principal fondement de notre système de droit, et par conséquent de notre économie tout entière. Je pense avoir montré récemment que ce principe n'allait pas sans poser certains problèmes. A la base du capitalisme, élément essentiel du consumérisme, participant donc à la destruction de l'environnement, on peut également lui attribuer l'origine de l'injustice sociale, par le principe suivant lequel plus je possède et plus je gagne d'argent, sans pour autant travailler ni le mériter. Le propriétaire est celui qui s'enrichit. Or si on en croit Henri Laborit, qui s'appuie dans ce livre sur des recherches scientifiques dans différents domaines, le principe de propriété n'aurait rien de naturel, il ne constituerait pas le moins du monde un instinct, la seule choses dont nous aurions besoin étant l'accessibilité des objets.
A titre personnel je suis tout a fait prêt à le croire, et la propriété peut se montrer parfois bien encombrante. J'ai par exemple dans ma cuisine une foule d'ustensiles que je n'utilise que très rarement. Je les prête volontiers à des voisins ou des connaissances et au fond peu m'importe de les posséder et de les céder le temps d'une soirée, tout ce dont j'ai besoin c'est de pouvoir y accéder au moment où j'en ai besoin, le reste du temps ils ne font qu'encombrer mes armoires. J'ai aussi une quantité innombrable de vieilles chaussures démodés dont je ne sais que faire, mais que je refuse de jeter parce qu'elles sont encore en bon état : je me passerais bien de les posséder... Ce qui est important n'est donc pas la propriété mais l'accessibilité. En poussant un peu on croirait presque que notre société actuelle, qui de l'avis de nombreuses personnes va droit dans le mur, serait fondée sur un simple malentendu. Et s'il en allait autrement ? Et si par exemple au lieu de payer pour posséder des objets, nous payions simplement pour les utiliser ? Et si le principe fondamentale de toute transaction économique n'était pas la cession du droit de propriété, mais plutôt la location d'un droit d'accès à un bien ou un service ? Et si nous abolissions la propriété ? C'est cette utopie, moins radicale qu'il n'y parait, que je vous propose de partager le temps de cet article.
Mise en oeuvre
Dans un monde où la propriété n'est pas cessible, un objet appartient irrévocablement à celui qui le crée, ou plutôt à l'entité abstraite responsable de sa création, l'entreprise. Cependant il est possible à chacun d'entre nous d'utiliser ces objets "en location" pendant la durée souhaitée. Chacun paie donc chaque mois ou chaque jour pour l'ensemble de ce qu'il "possède" et peut restituer à n'importe quel moment les objets dont il n'a plus besoin. Le taux de location est réajusté en permanence en fonction du marché, selon les lois de l'offre et de la demande. Il est également fonction de l'ancienneté de l'objet et de l'usure dont nous sommes responsable : utiliser un objet intensivement coûte plus cher que de bien le conserver. Enfin à chaque contrat de location peut s'ajouter un taux fixe correspondant au service de mise à disposition. Par convention nous pouvons considérer qu'un objet possède une valeur totale, équivalente de la valeur que nous lui attribuons aujourd'hui, qui correspondrait à la somme de ses locations sur une durée infinie (ce qui implique, pour les matheux, que cette somme converge, ce qui est le cas si on diminue à intervalle régulier le taux de location d'un même facteur - nous avons alors affaire à une série géométrique). Alors la location consiste finalement à imputer régulièrement à cet objet une partie de sa valeur totale, partie d'autant plus grande que nous avons "usé" le bien, et à rembourser cette partie au propriétaire de l'objet.Dans la pratique il serait tout a fait fastidieux de payer chaque jour ou chaque mois pour l'utilisation du moindre objet, de l'ouvre bouteille à la paire de chaussette en passant par nos cuillères à café. Une facilité de paiement pour les objets ayant une valeur relativement faible consisterait à payer au départ pour l'intégralité de l'objet, et à récupérer au moment de la restitution sa valeur restante, en fonction de l'usure infligée. Alors tout se passerait exactement comme si nous avions simplement acheté puis revendu l'objet, et les choses ne changent pas beaucoup par rapport à notre système actuel, à ceci près que l'entreprise qui nous a fournie un bien est tenue de nous le "racheter", et, ce qui a son importance, qu'il est impossible par définition de "revendre" un bien plus cher qu'on l'a acheté, non pas parce que c'est interdit, mais simplement parce que ça n'a aucun sens d'avoir un tarif de location négatif. De même la sous-location ne peut apporter de bénéfice puisque les taux sont sans cesse réajustés. Le lecteur alerte comprendra aisément comment un tel système peut s'adapter aux biens "consommables". Un bien consommable est simplement un bien dont la valeur diminue jusqu'à devenir nulle au moment où il est consommé, si bien qu'il devient inutile de le restituer à son propriétaire. L'acheteur paie une fois pour toute sa valeur totale correspondant à sa location sur un temps infini. Il lui est toujours possible de restituer l'objet tant qu'il n'a pas été consommé (du moins s'il n'est pas périssable, en quel cas sa valeur diminue rapidement).
Voyons comment les choses se passent au niveau de l'entreprise. Produire, c'est transformer des matériaux en un produit fini à l'aide d'outils de production. Les matériaux constituent alors des biens consommables, les outils de production sont loués et le produit fini appartient à l'entreprise et peut être loué à son tour. Remarquons que la distribution ne peut en aucun cas être un achat et une revente : c'est donc un service rendu, facturé en tant que tel. Par ailleurs, puisque la propriété n'est accessible qu'aux entreprises, personne ne peut posséder une entreprise et l'actionnariat ne peut plus exister. Si on ne peut la posséder, peut-on la louer ? Puisqu'une entreprise, contrairement à un bien ordinaire, est amenée à prendre de la valeur avec le temps, la "louer" permet gagner de l'argent. Tout comme la location d'un bien a pour contrepartie le fait de lui faire perdre de la valeur en l'usant, la location d'une entreprise a pour contrepartie de lui faire prendre de la valeur en y travaillant. Ce sont donc les travailleurs qui "louent" leur entreprise et touchent les bénéfices, non les actionnaires, bien que le fait de prêter de l'argent puisse être rémunéré à la "valeur locative" courante de l'argent. Enfin remontons maintenant la chaine de production jusqu'aux matières premières. Les ressources naturelles aussi, en toute logiques, devraient se louer. Seulement elles n'ont aucun propriétaire. Il est donc nécessaire de mettre en place une entité dont les comptes sont rendus publics jouant le rôle de garant de ces ressources. L'extraction de minerais et l'exploitation des sols, tout comme la chasse, la pêche, l'utilisation de l'atmosphère et des eaux naturelles, en ce qu'ils peuvent constituer un appauvrissement des ressources, ont donc un coût locatif.
Conséquences économiques
La principale conséquence pour le consommateur est de pouvoir restituer ses objet quand bon lui semble. Quelqu'un peut par exemple décider de prendre une voiture différente chaque matin plutôt que de conserver la même. Il peut en louer une plus belle le temps d'une journée, ou prendre les transports en communs la plupart du temps. Il peut la restituer à un endroit différent et revenir à vélo si l'entreprise le permet. N'importe quel client possède le droit de changer d'avis après avoir fait l'acquisition d'un objet. Enfin la gestion des déchets est totalement différente puisqu'il n'est plus nécessaire de jeter un objet ou de trouver repreneur pour s'en débarrasser, il suffit de les rendre. Les emballages et les déchets alimentaires eux aussi peuvent être restitués. La valeur locative ne nombreux biens, comme les voitures serait sans doute plus faible qu'elle ne l'est maintenant si la location était généralisée. La location des appartements baisserait peut-être avec le temps et l'usure des immeubles. Il serait également possible d'accéder à un nombre beaucoup plus important d'objets plus anciens à bas prix. Il y a fort à parier que l'ensemble des prix baisserait fortement, étant donné la quantité beaucoup plus importante de marchandise disponible ne nécessitant pas de travail de production qu'aujourd'hui nous jetons plutôt que de la réutiliser. Il y aurait moins besoin de travailler, mais l'économie aboutirait néanmoins à un équilibre par le biais de l'offre et de la demande.Au niveau économique, un tel fonctionnement sonnerait le glas de l'économie du "jetable", de la consommation et des phénomènes de mode produisant un renouvellement permanent des biens. Plus question pour une entreprise de fabriquer des lave-linge d'une durée de 2 ans en espérant en vendre plus. Au contraire : plus ses produits sont durables et plus elle pourra en tirer de bénéfice sur le long terme. Plus question non plus de produire des tonnes d'emballages jetables. Une entreprise est responsable de ses produits sur l'ensemble de leur durée de vie, de la production à la destruction. C'est elle qui gère ses déchets. L'agriculteur lui même doit pouvoir récupérer les déchets alimentaires et les réutiliser en compost. Une entreprise a donc tout intérêt à réparer, à recycler, à re-valoriser si elle ne veut pas avoir à gérer des tonnes de déchets, c'est à dire à appliquer l'optimisation des processus non seulement à la production mais à l'ensemble du cycle de vie des marchandises, et donc à être globalement plus responsables. Aujourd'hui nous rechignons tous à acheter de l'usagé mais gageons que les services marketing des grandes entreprises seraient prêts à nous faire oublier ce détail en nous garantissant la qualité à bas prix si c'était dans leur intérêt. Il s'ensuivrait des économies substantielles, non seulement au niveau des entreprises, mais surtout pour la société dans son ensemble, et une amélioration certaine de l'environnement
Ce serait également la fin de la spéculation. Il est inconcevable d'acheter quelque chose pour le revendre plus cher. La seule façon de tirer un bénéfice quelconque est de fournir un travail sur un bien. Le fait qu'il n'y ait plus d'actionnariat ne doit pas empêcher de nouvelles entreprises de se créer. En effet il n'est plus besoin de fournir un investissement de départ énorme pour monter une affaire dans un monde où tout se loue : pas question d'acheter des locaux, des machines, des infrastructures, mais simplement de les louer, et de les rendre si jamais nous rencontrons des problèmes économiques. Si l'affaire est rentable, elle peut l'être immédiatement par le simple produit d'un travail. La notion d'investissement elle même perd de son sens, on parlera plus volontiers de croissance de l'activité, sachant qu'il est tout aussi facile de croitre que de décroitre sans perdre d'argent, il suffit de cesser une location. Pas d'investissement ni d'actionnariat : le produit du travail est intégralement redistribué aux travailleurs. Ce serait donc aussi la fin du salariat, bien qu'on puisse imaginer un système de mutualisation assurant une rémunération stable. Si une entreprise souhaite externaliser le travail et le rémunérer comme un service pour plus de flexibilité, on imagine qu'il se formerait des sociétés de prestation de service, mais encore une fois les bénéfices de ces sociétés intermédiaires seraient intégralement reversées aux travailleurs. De cette manière il est impossible de revenir à système aboutissant à un enrichissement systématique des propriétaires tel que nous le connaissons actuellement. Seul le fait de prêter de l'argent peut encore "enrichir le riche", mais à des taux sans doute plus bas, puisque l'argent serait moins indispensable qu'il ne l'est aujourd'hui.
Conclusion
Un tel système basé non pas sur la propriété mais sur l'utilisation des biens serait donc exempt de nombreux défauts que nous connaissons au capitalisme, tout en conservant un certain nombre de ses avantages qu'il est difficile de nier, comme l'ajustement naturel des prix en fonction de l'offre et de la demande et le jeu de la concurrence aboutissant à l'optimisation des processus. Ceci ne signifie pas que ce système soit parfait, il faudrait sans doute lui adjoindre une sphère public et communautaire et une redistribution des richesses, et il ne règle pas les questions de propriété intellectuelle mais c'est un début. Enfin revenons à la réalité : un tel système, tout de même assez complexe à gérer, est-il possible à mettre en place progressivement à partir du système actuel ? Il faudrait réformer le statut des entreprises et de l'actionnariat, au moins pour les nouvelles entreprises, puis leur imposer le recyclage systématique de leurs produits et les obliger à la récupération pour les préparer avant de réformer totalement le statut de l'économie, et enfin attendre que les anciennes possessions se dissipent au cours du temps. A chaque étape, quand bien même une volonté politique inébranlable existerait, des forces incommensurables, celles des grands propriétaires et actionnaires actuels, s'opposeraient à ces changements. Alors ne rêvons pas trop...
dimanche 22 février 2009
Le protectionnisme
Selon certains, le protectionnisme est une absence de règles communes au niveau international. C'est donc la "loi du plus fort", et c'est inacceptable : c'est le retour du chaos, du chacun pour soi. On pense aux Etats-unis augmentant les taxes quand bon leur semble pour favoriser leur économie. Selon d'autre c'est plutôt le libéralisme économique qui est une absence de règle, de régulation du moins et qui est donc la "loi du plus fort". On a entendu récemment des chefs d'états de pays en développement comparer l'économie internationale à un ring sur lequel les poids lourds combattraient avec les poids plumes. Alors pourquoi ce paradoxe et ces différences du vues ?
Tout dépend du point de vue d'où on se place. Si on pense en termes d'états, le protectionnisme est effectivement la loi du plus fort. Si on pense en terme d'entreprises, c'est plutôt le libéralisme. Etats, entreprises, ... Il me semble que dans l'histoire on oublie les principaux intéressés : les hommes. Et dans ce domaine, en particulier en matière de droit social, c'est effectivement la loi de la jungle qui règne au niveau internationale. Comment parler d'ouverture du marché et de règles communes quand dans certains pays on travaille 60 heures par semaines sans presque aucun jours de congés, ni possibilités de revendications salariales ?
Alors plutôt que d'insister pour qu'il y ait des règles internationales auxquelles tout le monde adhère, ce qui est tout a fait louable, ne devrait-on pas avant tout mettre en place un droit social international afin que chacun bénéficie des mêmes droits ? N'est ce pas là un préalable essentiel à l'ouverture des marchés ?
vendredi 13 février 2009
L'hypothèse du libre arbitre - réédition
Voici une nouvelle version remaniée et complétée de nouveaux paragraphes de ce texte déjà publié il y a un peu moins d'un an.J'ai également publié ce texte découpé en trois parties sur le site "agoravox". Le débat a donc lieu principalement là et là, en attendant la suite...
Première partie - une question métaphysique
Ce texte sur le libre arbitre est le fruit de plusieurs années de réflexions nourries par de nombreuses lectures. Même si de nombreux éléments évoqués ici ne sont pas tout a fait nouveaux, le but de ce texte est de les synthétiser, de les assembler de manière cohérente et d'apporter des hypothèses à ma connaissance originales afin de construire l'ébauche de ce qu'on pourrait appeler une théorie de l'esprit. Ce texte est divisé en trois parties dont voici la première. Le libre arbitre est un sujet profond. Alors, enfonçons nous...
1. Le problème du libre arbitre
Le libre arbitre serait la capacité qu'on les esprits humains à décider, à faire des choix dont nous serions responsables et finalement à influer sur le cours du monde. Poser son existence revient à rejeter l'idée du fatalisme. Le libre arbitre pose la question du rapport de la matière à l'esprit. Suivant la façon dont on y répond, on l'interprétera différemment.
Généralement on perçoit l'esprit comme l'adjonction de trois caractéristiques fondamentales : la perception du monde, la conscience de soi et le libre arbitre, ce dernier étant facultatif.
En premier lieu remarquons que l'hypothèse du libre arbitre est vertigineusement paradoxale. On voudrait qu'il existe, sans quoi l'existence n'aurait aucun sens : nous serions spectateurs de nos vies. Qui l'accepterait ? Au quotidien il nous semble concret quand nous prenons des décisions. Mais on sait aussi que des critères, conscients et inconscients, nous influencent dans nos actes et déterminent nos choix. Le libre arbitre ne peut être qu'informé.
En poussant à l'extrême d'un côté, on peut croire que le libre arbitre est une illusion, que nous sommes intégralement influencés par ces critères et par les relations de cause à effet et que par exemple quand on hésite, ça aussi c'est écrit à l'avance. Alors notre vie n'a pas de sens. Et en poussant à l'extrême inverse, on s'aperçoit qu'être libre aussi semble insensé : finalement en l'absence totale de critère (sauf à imaginer qu'un être supérieure juge de nos actes), à quoi ça rime d'avoir le choix, quelle différence avec le hasard ?
Finalement le libre arbitre n'a de sens qu'entre ces deux extrêmes.
2. L'indéterminisme
Abordons maintenant les choses de manière plus scientifique, car on retrouve un paradoxe semblable en posant le libre arbitre en science. Nous verrons s'il nous est possible ou non de le lever. Tout d'abord précisons que nous nous plaçons dans l'hypothèse naturaliste qui consiste à poser que tout, y compris nos esprits, est soumis aux lois de la nature (par opposition au surnaturel). Dans ce cadre, est-il possible d'envisager le libre arbitre ?
Pour qu'il y ait libre arbitre, il est d'abord nécessaire qu'il y ait indéterminisme. En effet si on a le choix, c'est nécessairement qu'il y a plusieurs possibilités et donc que l'état du monde à l'instant qui suit ne puisse être déterminé entièrement à partir de l'état du monde actuel. Au passage on remarque que l'indéterminisme suppose une flèche du temps. En effet, s'il y a indéterminisme, il y a une flèche du temps (et il peut même en théorie y en avoir plusieurs) car l'instant suivant ne peut être déduit du précédant et s'il n'y a pas d'indéterminisme, il peut y avoir une asymétrie temporelle mais il n'y a pas réellement de flèche du temps, car une prédiction peut alors se faire indifféremment du passé vers le futur et du futur vers le passé. On pourrait dire que sans indéterminisme, « tout est déjà réalisé ».
Or l'existence d'une flèche du temps, l’existence du « présent », est une évidence, au moins en apparence. De plus cet indéterminisme existe bien dans la nature, dont le déroulement ne peut être réduit à des liens de cause à effet, et ceci est décrit par la physique quantique au niveau des particules microscopiques à travers le phénomène de la mesure (du moins si on exclut certaines interprétations, comme l'hypothèse des « multi-monde » dont nous reparlerons). Insistons sur le fait que dans la théorie, cet indéterminisme est irréductible et ne dépend pas de lacunes ou d'insuffisances dans nos connaissances ou nos observations : nous pouvons observer qu'il existe. Nous y reviendrons.
Jusqu'ici notre hypothèse tient donc la route.
3. Le hasard ou le libre arbitre
L'hypothèse tient, disions-nous, car il existe un indéterminisme observé dans la nature. Mais c'est ici que l'on retrouve un paradoxe semblable au précédant.
En effet la physique quantique décrit précisément cet indéterminisme. Ce que nous apprend cette physique c'est que finalement dans notre monde le hasard est la règle, et que l'apparente détermination des choses à notre échelle par les lois physiques peut en réalité être considéré comme un effet de moyenne, du fait qu'un très grand nombre de variations individuelles des particules s'annulent pour dégager un mouvement global prévisible, déterministe.
Ces variations individuelles sont soumises à des distribution statistique. Ainsi si on lance un dé un très grand nombre de fois on obtiendra grosso modo autant de un que de deux, de trois, et ainsi de suite, et si le dé est parfait, les variations relatives entre le nombre de faces obtenues pour chaque face, c'est à dire les écarts à la moyenne, se réduiront d'autant plus qu'on fera de jets. Il en va de même pour les particules microscopiques.
Si les particules sont soumises à de telles lois, on est en droit de penser que ça ne correspond pas à un libre arbitre, car cette nécessité semble incompatible avec la notion de liberté. Si nous étions vraiment libre, nous pourrions choisir de faire tomber indéfiniment la face trois, par exemple. C'est l'objection qu'a faite Shrödinger à la réinterprétation de l'indéterminisme quantique par le libre arbitre, et c'est pourquoi celui-ci est généralement interprété comme étant un hasard.
Intuitivement ce résultat peut nous sembler étrange. Puisqu'il existe un indéterminisme, pourquoi ne serait-ce pas une volonté ? Nous vivrions dans un monde où il y a un hasard, mais pas de libre arbitre ? Ce serait un comble. Nous pouvons rapprocher ceci de notre précédente assertion : en l'absence de critère, le libre arbitre semble être un hasard et n'a pas de sens.
4. La singularité de l'évènement
En fait ce paradoxe possède une solution simple qui est la suivante : le monde n'est jamais deux fois semblable à ce qu'il a été. Ceci est également observé et est déductible des lois de la thermodynamique : l'entropie ne cesse d'augmenter, ce qui signifie qu'il est impossible que l'univers retrouve un état précédant. L'expansion de l'univers en est une autre garantie.
Chacun de ses états étant unique, une expérience portant sur un système isolé répétée indéfiniment et en un temps limité, qui permet d'obtenir un résultat statistique, ne correspond pas à la réalité. C'est comme si nous décrivions par la force de l'expérience un sous-monde tautologique, dans lequel nous observons une loi statistique qui ne serait que en quelque sorte la forme extensive du libre arbitre dans un monde limité et dénué d'information. Mais à chaque fois que l’on effectue une mesure on relie ce monde au reste de l’univers, qui lui n’est jamais semblable.
Dans un monde a priori illimité dans le temps et l'espace et qui ne se reproduit jamais à l'identique, chaque évènement est une singularité et chaque manifestation de l'indéterminisme, puisqu'étant en contact avec le reste de l'univers, peut être interprété comme l'acte d'une volonté, puisqu'il est libre de ne pas suivre les statistiques. La notion de statistique perd de son sens dans la mesure où aucune mesure statistique n'est possible sur un évènement unique. Ce qui était des statistiques devient finalement des « propensions » à obtenir un résultat, propensions qui ne se vérifient qu’en moyenne, sur un certain nombre de particules différentes ou sur un nombre d’essais différents mais qui n'ont pas de sens sur un cas unique.
Finalement il ne faut pas considérer le cas réel comme un cas particulier de l'expérience scientifique, mais plutôt l'expérience comme un cas particulier de la réalité.
5. Une question métaphysique ?
Dans le monde observable, deux des conditions au libre arbitre sont donc réunies et corroborent à notre hypothèse : celle d'un indéterminisme en physique quantique et celle de la non reproductibilité en thermodynamique. Ces deux conditions peuvent sans doute être reliées à un unique phénomène, comme l'a montré Ilya Prigogine par l'étude des systèmes dynamiques hors équilibre.
Si l'on se replace dans le contexte initial, dans lequel nous voyions le libre arbitre se placer entre deux extrêmes, nous pouvons déduire par analogie que c'est l'unicité sans cesse renouvelée du monde et la singularité de chaque instant qui nous permet d'être libres. Le libre arbitre nous paraissait alors insensé dans un contexte qui ressemble à celui d'une expérience scientifique, mais en posant comme condition le contact avec le reste de l'univers, il devient non seulement sensé mais aussi créateur, puisque c'est lui même qui renouvelle le monde. On se retrouve bien « entre les deux extrêmes » dont nous parlions. L'hypothèse d'un libre arbitre créateur façonnant un monde qui ne revient jamais sur ses pas semble donc se dessiner...
Mais en fin de compte nous n'avons rien démontré de plus que ceci : dans un cadre naturaliste (et non multi-monde), il est tout à fait raisonnable de supposer l'existence du libre arbitre. Nous n'avons aucunement montré qu'il existe. Alors puisque rien n'exclue cette hypothèse la question qui vient ensuite est la suivante : de l'extérieur, qu'est ce qui pourrait nous permettre de différencier un libre arbitre d'un hasard ? Et la réponse est : de l'extérieur, rien. Les deux sont un événement indéterminé. Ainsi si rien n'empêche de réinterpréter l'indéterminisme en libre arbitre, on peut toutefois conclure que l'hypothèse du libre arbitre est métaphysique, et n'a pas lieu d'être posée en science.
6. L'inadéquation avec l'esprit humain
Mais philosophiquement nous ne sommes pas tenu d'en rester là. Si de l'extérieur, rien ne peut prouver la réalité du libre arbitre, il nous reste l'intérieur... Et puisque de l'intérieur le libre arbitre est finalement vécu comme tel, nous pouvons reformuler cette question de la manière suivante : est-il possible de réinterpréter l'indétermination quantique de manière à l'assimiler à notre vécu, en tant qu'homme, du libre arbitre ? On remarquera que plusieurs éléments semblent faire obstacle à cette vision des choses.
Le premier élément, immédiat, c'est que notre libre arbitre est vécu à grande échelle, et que nous avons une sensation d'identité et de cohérence associée de manière unique au corps humain. Ceci ne s'explique pas quand l'indétermination est à priori observée dans chaque particule. Le second problème, également immédiat, c'est que la matière qui nous entoure est inerte et ne semble pas douée de libre arbitre, mais au contraire régie par des lois déterministes, à l'exception sans doute des êtres vivants. Enfin le troisième problème c'est que si le libre arbitre est un constituant fondamental de ce qu'on entend par esprit, cette vision ne rend pas compte à priori de deux autres caractéristiques de l'esprit qui lui sont indissociables : le fait de percevoir le monde et la conscience d'exister.
Afin d'étudier plus en avant ces problèmes il nous faut prendre en considération quelques aspects assez technique de la physique de l'infiniment petit, c'est à dire des particules dont nous et notre environnement sommes constitués. C'est ce que nous ferons dans la seconde partie de cet exposé, ce qui nous permettra de lever tous ces obstacle.
Deuxième partie - une hypothèse scientifique
Cet article est la deuxième partie d'un texte sur le libre arbitre en science qui en compte trois. Il s'agit de la partie la plus technique de ce texte. Nous sommes arrivé à la conclusion dans la première partie que le libre arbitre est tout a fait envisageable dans un cadre naturaliste, en l'identifiant à l'indéterminisme quantique. Cependant plusieurs aspects semblent faire obstacle à cette vision, en particulier le fait que l'indéterminisme à priori uniformément répartit sur la matière et semble disparaitre à grande échelle, à l'inverse du libre arbitre, et que par ailleurs cette vision ne rend pas compte de notre sensation d'identité. Nous nous apprêtons à prendre en compte divers aspects théoriques de la physique de l'infiniment petit afin de lever ces obstacles.
7. L’intrication
Parlons d'abord de la corrélation, ou intrication. En physique quantique, toutes les particules sont décrite comme des ondes. Ces ondes représentent de manière unique l'indétermination des particules relativement à différentes grandeurs mesurables.
On observe la propriété d'intrication quand deux particules interagissent : les deux particules sont corrélées après l’interaction, si bien que les états indéterminés de l'une et de l'autre, bien qu'indéterminés, sont interdépendants. Par exemple : on ne sait pas si deux particules sont rouges ou noires, mais on sait que si l'une est rouge, l'autre est noire. Cette indétermination a une réalité puisque les deux états possibles (rouge ou noir), sous leur forme ondulatoire, sont susceptibles de produire des interférences observables entre eux. Ils existent donc tous les deux. On dit que l’état de la particule est une superposition de ces deux états. Au moment où l'indétermination est levée après une mesure de cet état, quand la superposition disparait pour la caractéristique mesurée, quel que soit la distance entre les deux particules et quel que soit la durée écoulée, si l’une est rouge l’autre sera noire. Tout se passe comme si les particules « partageaient le même hasard » de manière instantanée. Ce phénomène non local est vérifié par des expériences scientifiques de manière très précise. Si le hasard est interprété en libre arbitre, ceci pourrait s'interpréter de la manière suivante : le même esprit (le même exercice du libre arbitre) est présent dans les deux particules à la fois de manière non locale et non temporelle, comme si en interagissant, les deux particules avaient créé un esprit commun par diffusion du libre arbitre.
Notons que la corrélation entre les états de particules n'est en générale pas parfaite. Elle peut être plus ou moins forte : on parle alors d'état mixte. En pratique le niveau d'intrication dépendra du type d'interaction qui a eu lieu entre les particules et des interactions suivantes avec l'environnement.
Par ailleurs ce que l'on observe pour deux particules est vrai pour trois, quatre ou plus. On pourrait même supposer qu’après un temps donné l’ensemble des particules de l’univers sont dans des états superposés corrélées les uns aux autres. Or ce n’est pas ce qu’on observe. Pour rendre compte de la réalité à grande échelle, il nous faut introduire la notion de mesure, c'est-à-dire justement le moment ou s’exercerait le libre arbitre.
8. Le problème de la mesure
Notre seconde considération concerne donc la mesure. Au moment final de l’observation du résultat d’une expérience un seul état est observé pour la caractéristique mesurée et non pas une superposition. Il se produit donc apparemment une action irréversible, non locale et indéterminée qui réduit l’état du système mesuré à un seul de ses états possible, suivant une loi statistique fonction de son état d’origine. Effectuer une mesure modifie réellement l'état de ce que l'on observe, et ne pas effectuer de mesure change le résultat de l'expérience. Ainsi après une mesure les corrélations ont disparue, chaque particule reprenant une évolution indépendante. L'entropie augmente. Une valeur déterminée est donnée pour la caractéristique mesurée là où elle était indéterminée (superposée). L’indéterminisme fondamental est toujours présent mais il l'est maintenant pour d'autres caractéristiques dont la mesure est incompatibles (l'état effectivement mesuré est une superposition d'états pour ces mesures).
Dans notre interprétation, le processus se produisant lors de la mesure constitue l’usage du libre arbitre en tant que tel. C'est le moment où s'effectue un choix. On peut même y voir la combinaison d'une perception et d'une action sur l'objet mesuré, c'est à dire par extrapolation un acte de conscience élémentaire.
Mais la mesure pose un problème d’interprétation central, à ce jour non résolu, qu’on peut poser en ces termes : puisque l'appareil de mesure lui aussi est un système quantique, à quel moment l’indéterminisme est-il levé ? Est-ce lors de l'interaction ? Est-ce dans l’appareil de mesure ? Est-ce au moment de la prise de conscience de l’observateur, ce qui veut dire que le monde est indéterminé tant qu'aucun être conscient n'est là pour l'observer ? Ou bien jamais, car dans des univers parallèles, les scénarios alternatifs se produisent et d'autres nous l'observent, mais nous l’ignorons (c’est l’hypothèse des multi-mondes) ? Nous savons seulement qu'au moment final où on observe le résultat, la mesure a ou semble avoir eu lieu.
Dans notre hypothèse naturaliste, il est exclu de faire intervenir la conscience humaine comme quelque chose qui serait en dehors du monde matériel à l’origine de la mesure. Par ailleurs le monde matériel mesuré semble a priori indépendant de notre conscience et exister en lui même. Si l’on décide de rejeter également l’hypothèse multi-monde, incompatible avec le libre arbitre, et qui ne fait que déplacer le problème (quand les mondes se « séparent »-ils pour notre conscience ?), nous devons envisager qu’un processus physique particulier provoque la mesure.
9. La décohérence
Une piste intéressante pour la résolution du problème de la mesure est la théorie de la décohérence.
Ce qu’on appelle la décohérence, c’est le fait qu’au fur et à mesure des interactions, donc au contact du reste de l’univers, les interférences entre les différents états possibles ont de grandes chances de disparaitre. Autrement dit les états ne semblent plus superposés. Ceci nécessite d’adopter une vision probabiliste du système qui n’est plus une vision complète de son état mais une approximation. Alors plusieurs « scénarios probables » cohérents mais indépendants se dégagent. Ce fait est à la fois prédit par la théorie quantique et a été observé expérimentalement : on a pu mesurer une diminution rapide des interférences entre états superposés au cours du temps. La décohérence est un phénomène extrêmement rapide et inobservable à notre échelle.
Avec la théorie de la décohérence, on peut supposer que l'ensemble des particules de l'univers sont dans des états superposés corrélées les unes aux autres. Elles le sont seulement plus ou moins, le plus souvent infiniment peu, et cette corrélation diminue en pratique rapidement avec le temps au contact du reste de l’univers. Dans notre interprétation, nous dirions que l'esprit (l’exercice du libre arbitre) se dilue rapidement au contact du reste de l'univers. C'est la raison pour laquelle à notre échelle les corrélations semblent ne pas exister. On remarque que le contact avec le reste de l'univers est également une condition de l'interprétation du hasard en libre arbitre que nous avions mise en évidence.
Cependant la théorie de la décohérence n’explique pas que lors d’une mesure, seul l’un de ces scénarios est observé. Elle ne décrit pas le processus qui sélectionne l’un des scénarios. Serait-ce que le moment de la mesure est lui même indéterminé, suivant les probabilités décrites justement par la théorie de la décohérence ? La diminution des interférences et des corrélations serait non pas quantitative mais statistique. Mais suivant quel processus ? Pour aller plus loin dans ce problème, on pourra s’intéresser aux travaux d’Ilya Prigogine, qui semble montrer que des processus non linéaires des systèmes chaotiques hors de l’équilibre thermodynamique, c’est à dire non isolées, sont à l’origine de l’irréversibilité de la mesure. Les instruments de mesure utilisés par les physiciens, entre autre, constitueraient généralement de tels systèmes.
10. Les systèmes chaotiques
Ceci nous amène à notre troisième considération qui concerne justement les systèmes chaotiques. Un système chaotique possède une caractéristiques principale qui est la sensibilité aux conditions initiales : une modification aussi petite soit elle de l'état présent sera amplifiée jusqu'à modifier complètement l'état du système à plus ou moins long terme. Cette caractéristique est provoqué par une forte rétroaction qui amplifie les variations infiniment petites tout en ramenant l’état global dans un domaine de valeur fini. Certaines bifurcations font que deux états infiniment proches peuvent aboutir à deux évolutions totalement différentes du système. Il en résulte un système qui apparemment se comporte aléatoirement, bien qu'il soit en théorie déterministe, et dont l'état peut prendre un ensemble de valeurs fixes (l'attracteur) qu'il est parfois possible de déterminer. Les systèmes chaotiques ont la particularité de faire émerger une organisation du hasard. Nous trouvons des systèmes chaotiques partout dans la nature, au niveau du climat terrestre, des courants, des écosystèmes, des être vivants et de leurs populations.
Dans la réalité, les conditions initiales d’un tel système dépendent d'indéterminisme aux niveaux des particules composant le système. Autrement dit une indétermination quantique à l’échelle des particules peut influer sur l’état macroscopique du système. Nous évoquions précédemment le fait que les variations individuelles des particules s'annulent entre elles pour dégager « en moyenne » un déterminisme à grande échelle. Un système chaotique est précisément un système dans lequel ces variations ne s'annulent pas, mais au contraire s'ajoutent les unes aux autres, ce qui a pour effet de rendre le comportement à grande échelle totalement imprévisible et soumis aux aléas microscopiques. Nous pouvons affirmer selon notre interprétation que dans un système chaotique, le libre arbitre est capable de s'exercer à grande échelle. Maintenant imaginons que, du fait d’interactions permanentes entre les particules suivant une structure particulière, l'ensemble des indéterminations contrôlant l'état du système soient intriquées et que cette intrication soit maintenue au cours du temps en dépit de la décohérence grâce à la rétroaction propre au système. Alors on pourrait affirmer qu'un esprit unique contrôle l'état de ce système à grande échelle.
11. La levée des obstacles
Toutes ces considérations et ces spéculations interprétatives ne prouvent rien de plus, mais elles vont nous permettre de lever les obstacles qui s'opposaient à l'identification du libre arbitre et de l'indétermination quantique. Ce faisant nous serons amené à poser de manière plus subtile notre hypothèse, offrant au final une certaine analogie avec la conscience tel que nous la vivons.
D'abord, le problème de la matière inerte est résolu par la décohérence rapide. Ce problème est d'ailleurs indépendant du libre arbitre. Il a trait à l'indéterminisme, et au fait que nous ne l'observions pas à grande échelle. La décohérence permet de le résoudre. Avec l'hypothèse du libre arbitre, la matière qui nous en semble dénuée serait en fait habitée d'esprits « évanescents », infiniment petits et courts dans le temps, s'évanouissant aussi vite qu'ils ont existé, puisque la décohérence a lieu beaucoup trop rapidement pour être perçue. Ces esprits disparaissent par l'exercice même de leur libre arbitre et n'aurait aucun impact sur la réalité à grande échelle.
Ensuite l'exercice du libre arbitre à notre échelle serait envisageable si l'on prend en compte le phénomène de l'intrication quantique et la notion de système chaotique. L'hypothèse consistant à assimiler le libre arbitre vécu par l'homme à l'indétermination quantique est équivalente in fine à supposer qu'il existe chez l'homme un « esprit contrôlant le corps humain », et donc un ensemble de particules intriquées dont la mesure par contact avec le monde extérieur (ici le corps humain, voire le système nerveux uniquement) correspondrait à la prise de décisions conscientes. Étant donné la continuité temporelle de notre état de conscience, il faut également supposer que l'intrication de ces particules persiste bien que le système soit mesuré. Cependant dans la réalité, une corrélation parfaite ne peut pas exister très longtemps. De manière générale, les états de corrélations sont mixtes, ce qui rend difficile une description en termes d’ « esprit ». Autrement dit les limites de l'esprit seraient floues. Cependant on pourrait supposer qu'une corrélation suffisante pourrait faire émerger la sensation d'identité telle que nous la vivons, à travers l'unicité et la continuité de l'exercice du libre arbitre sur un système à grande échelle. Intéressons nous à un système qui remplirait ces caractéristiques.
12. L'identification à l'esprit humain
Il est reconnu que le système nerveux est le siège de la conscience. Par ailleurs nous savons également que par un jeu d'interactions chimiques et électriques complexes, les neurones agissent de manière à inhiber ou laisser passer des signaux électriques. Ceci se fait principalement au niveau des synapses, et ce sont au final les signaux résultants qui constituent nos actes. Il en découle que les synapses seraient le principal lieu de la mesure qui permet à notre conscience d'exercer le libre arbitre. Nous simplifions ici délibérément le fonctionnement du cerveau dans un but d'illustration.
Ainsi, en posant le libre arbitre, nous sommes amenés à envisager que le système nerveux, et en particulier son champ électrique, constitue un système chaotique tel que les particules le constituant restent intriquées de manière permanente au cours du temps, afin de rendre compte de la persistance temporelle de la conscience, et ce jusqu’à la mort, avec des interruptions ou de diminutions éventuelles lors des pertes de connaissance ou du sommeil. Autrement dit, bien que l’état global du système (l’état de chaque synapse) soit dans un état déterminé, il existerait une indétermination persistante globale unique du champ électrique qui déterminerait son évolution à moyen terme. Cette hypothèse serait susceptible d'être vérifiée par l'expérience en étudiant les intrications quantiques au sein du cerveau.
Nous pouvons maintenant revenir au troisième de nos obstacles, l'aspect perceptif et auto-perceptif de la conscience. Dans le cas du champ électrique, le « contact avec le reste l’univers » qui provoque la décohérence est un contact avec le réseau neuronal. De manière intuitive, en supposant que ce réseau est lui-même d’une certaine manière une image du monde, il est possible de faire le lien entre ce contact, cette « mesure », et la caractéristique de « perception du monde » de la conscience. De manière plus abstraite, il est également possible de faire le lien entre la rétroaction, caractéristique des systèmes chaotiques et nécessaire pour maintenir l'intrication supposé de l'esprit humain, et la dernière caractéristique de l'esprit qui est la conscience de soi. Autrement dit nous avons levé tous les obstacles.
Nous entrerons dans la troisième partie dans des domaines plus spéculatifs en essayant d'identifier ce modèle à la façon dont nous percevons intérieurement notre conscience et notre psychisme, et en évaluant l'impact de cette conception sur le reste de l'univers.
Troisième partie - Les conséquences philosophiques
Cet article est la troisième et dernière partie d'un texte consacré à l'hypothèse du libre arbitre dans le cadre de nos connaissances scientifiques. Au cours des deux premières parties, nous sommes arrivés à la conclusion que cette hypothèse impliquait l'identification de l'esprit humain à un système chaotique dont l'état est contrôlé par un ensemble de particules intriquées. Nous allons maintenant aborder de manière plus spéculative les conséquences de cette nouvelle conception dans différents domaines. Commençons par essayer d'identifier la façon dont nous percevons notre psychisme à ce modèle.
13. La nature de nos pensées
Nous pouvons différencier plusieurs catégories de contenu conscient.
Il y a d'abord nos pensées et nos idées. Elles sont généralement objectives : nous sommes capable d'en rendre compte et de les communiquer. Autrement dit elles ne correspondent sans doute pas à des états quantiques indéterminés mais à un état mesurables du champs électrique cérébral. Cependant nous sommes capable de diriger consciemment notre attention parmi elle, de les faire évoluer et même d'inventer des idées. Elles sont d'abord potentielles et peu définies, et si l'on décide de diriger notre conscience vers elles, se précisent, s'actualisent et mènent à de nouvelles idées. Ainsi, s'il existe un « fil conducteur » déterministe à nos idée, car on passe rarement du coq à l'âne en l'absence de perturbation extérieure, l'évolution semble néanmoins pilotée par notre conscience.
Ceci colle de manière assez frappante avec l'évolution d'un système chaotique, prévisible à très court terme puisque son état évolue continument, et suit un attracteur (le fil conducteur) mais dont l'évolution à moyen et à long terme rencontre des bifurcations amenant des divergences de plus en plus grandes et est finalement aléatoire. L'attracteur du système, c'est à dire l'ensemble des états qu'il parcoure, serait notre contenu mémoriel. Il s'agit donc d'un attracteur complexe, structuré, à l'image du monde extérieur, et, contrairement à un système chaotique classique, d'un attracteur se construisant et évoluant lui même en fonction de l'état du système et des perturbations extérieurs.
Remarquons qu'il existe une composante assez mystérieuse dans nos pensées à travers le contenu inconscient, dont la nature est semblable à celle de nos idées mais qui s'impose à nous de manière involontaire, comme s'il venait de l'extérieur. Peut être s'agit-il d'une forme de « système pensant » en partie indépendant du notre.
Enfin le contenu de notre psyché est aussi constituée des émotions, que nous sommes partiellement capable de contrôler, et des perceptions sensorielles desquelles nous pouvons seulement porter ou détourner notre attentions sans réellement les modifier. Il s'agirait donc d'éléments plus ou moins déterministes et moins intriqués à notre conscience, des perturbations extérieures au système.
14. La synchronicité
Etant donné la nature de l'intrication quantique, il apparaît envisageable que l'esprit puisse ne pas se limiter à une personne, mais qu'au contraire tous les esprits du monde soient enchevêtrés les uns dans les autres, à la manière des particules à leur échelle. Des relations suivies entre plusieurs personne ou un simple acte de communication (quand on est « sur la même longueur d'onde ») seraient susceptible de créer une intrication entre leurs deux esprits, intrication naturellement plus faible que celle qui existe au sein d'un esprit donné et qui fonde l'identité. De même pour l'appartenance à un groupe, qui générerait, au sens propre, un « esprit de groupe ». Il existe peut être même un esprit de l'Homme, dont le contenu serait « l'air du temps ». Jung pensait que l'inconscient était partagé entre les êtres humains. L'inconscient décrit par la psychanalyse serait alors cet esprit formé de tous nos esprits faiblement intriqués à différentes échelles : individuelle, familiale, culturelle, biologique.
Allons encore plus loin : les hasards et les phénomènes chaotiques ne se limitent pas à nos cerveaux. Ils sont également présent dans chacun des événements de nos vies. Il se pourraient qu'eux aussi se retrouvent parfois corrélés à nos états d'esprit. Jung a développé la notion de synchronicité en collaboration avec le physicien Pauli pour parler de coïncidences porteuses de sens entre des événements extérieurs et des états psychiques intérieurs, s'articulant autour de ce qu'il appelle un « archétype », par exemple la présence d'un grand nombre d'oiseaux et la mort d'un proche. Jung a constaté que ce type de coïncidences se produisaient fréquemment et avaient un impact fort sur le psychisme. Il pensait qu'elles étaient le fait de l'existence, conjointement à l'ordre causal des choses et porté par lui, d'un ordre du monde a-causal et a-temporelle.
Ces coïncidences hypothétiques sont effectivement a-causale : du point de vue causale, on les interprète simplement par le hasard, dont elles ne sont pas forcées d'enfreindre les lois statistiques. Mais du point de vue du vécu intérieur, ce sont des singularités fortement porteuses de sens. Nous sommes donc précisément dans ce que nous définissions comme l'action d'un libre arbitre, pour lequel l'unicité de l'événement joue un rôle déterminant. La synchronicité serait le fruit d'une volonté unique s'exprimant à la fois dans le monde matériel par un événement et dans notre esprit.
15. Les expériences psychiques
De nombreuses personnes souvent cultivées ont une façon de vivre intérieure ou témoignent d'expériences psychiques dont la science ne rend pas compte, et pensent que des phénomènes liés à l'intuition, bien qu'inexpliqués, se produisent parfois, comme le fait de sentir des choses avant qu'elles n'arrivent, de se savoir observé, d'avoir un contact particulier avec certaines personnes et de deviner des choses, ou plus simplement pensent que certains événements et la vie en général ont un sens et s'inscrivent « dans un tout ». Ce sont ce type d'expériences, ainsi que les expériences mystiques, pour lesquelles Jung invoquait la synchronicité.
Il faut avouer que le domaine de l'esprit reste encore grandement inexploré, et ces expériences ne sont pas formellement réfutées par la science mais les scientifiques préfèrent toujours trouver des explications « raisonnables » à ce genre de témoignage, c'est à dire des explications utilisant des éléments déjà connus et vérifiés. On invoque généralement des formes d'illusions psychologique, qui peuvent exister réellement par ailleurs, et on attribue les coïncidences au hasard. Si les scientifiques remettent ainsi en question les témoignages, c'est simplement parce qu'ils considèrent qu'ils n'entrent pas dans le cadre de nos connaissances physiques du monde matériel et semblent même les contredire en faisant intervenir une force surnaturelle.
Cette prudence est tout a fait justifiée. Cependant la démarche consistant à interpréter le hasard comme la manifestation d'une volonté puis à envisager l'intrication des esprits les uns avec les autres et l'existence de la synchronicité ayant une base physique nous force à reconsidérer les choses : le principal argument, visant à réfuter ce type de phénomène parce qu'ils enfreignent les lois de la physique et supposent des choses extraordinaires, n'est plus valable, puisqu'étant donné la nature supposée de l'esprit, nous pouvons envisager que différents esprits puissent être « reliés ».
Au contraire, si cette conception s'avérait juste, elle nous permettrait de réinvestir ces domaines et d'essayer de les étudier de manière réellement scientifique. La mise en œuvre est délicate car une singularité, par définition, échappe aux lois statistiques, mais en théorie il devrait être possible d'observer un effet statistique de l'intrication quantique à grande échelle pour peu que l'on parvienne à isoler les phénomènes que l'on suppose (subjectivement) « synchronistiques ». Toutefois rappelons que l'existence de la synchronicité est hypothétique et que nous sommes dans un domaine très spéculatif.
16. L'intentionnalité dans l'univers
De manière plus générale, affirmer que le hasard serait en réalité l'expression d'une volonté, même en dehors de notre conscience, mérite d'être étudié. Bien sûr comme nous le remarquions la plupart des fluctuations s'effacent à notre échelle. Reste que le hasard joue un rôle non négligeable dans un certains nombre de phénomènes importants. Pensons à l'évolution des espèces, par exemple, qui s'explique principalement par les aléas des mutations génétiques ayant lieu au niveau moléculaire. Mais finalement qu'est-ce qui différencie dans les faits l'intervention d'un hasard « aveugle » de celle d'une volonté ?
De l'extérieur, rien, disions nous mais ce n'est pas tout a fait juste. Derrière l'idée d'intentionnalité il y a deux idées complémentaires, l'une n'allant pas sans l'autre. La première idée, c'est que l'intentionnalité n'est équivalente au hasard que d'un point de vue statistique, mais qu'elle ne l'est pas si l'on considère les événements dans leur contexte singulier. Autrement dit il existe une différence mais celle-ci échappe de facto à la méthode scientifique, qui ne peut pas rendre compte de phénomènes uniques, qui s'intéresse aux régularités et non aux singularités. Le monde de l'esprit serait précisément le domaine de ce qui échappe à la méthode scientifique.
La seconde idée, c'est que cette différence a pour essence le fait que les volontés, contrairement au hasard « aveugle », sont « voyantes », c'est à dire reliées : reliées à leur contexte, reliées entre elles, et finalement reliées à l'univers entier si l'on considère que les particules sont toutes plus ou moins intriquées ; et ces liens, de par la nature de l'intrication quantique, sont non locaux et a-temporels. De ce point de vue une volonté est fondamentalement différente d'un hasard indépendant, car c'est un choix qui s'inscrit dans un ensemble plus grand.
17. L'impasse déterministe
La vision entièrement déterministe et causale du monde qui voudrait réduire l'indéterminisme à des fluctuations disparaissant à grande échelle voire à un déterminisme sous-jacent a dominée la pensée scientifique de ces derniers siècles et fut couronné d'un énorme succès opérationnel tandis qu'elle enrichissait considérablement nos connaissances. Cependant il s'agit d'une impasse conceptuelle, puisqu'elle nie en quelque sorte l'existence de notre vécu intérieur et de notre libre arbitre et l'assimile à une illusion. Elle nie également la possibilité d'une flèche du temps, car selon cette conception aucun moment du temps ne peut être considéré comme le présent, chaque moment étant indifférencié. Elle est donc en contradiction flagrante avec le monde tel qu'on le perçoit intuitivement et n'explique pas cette contradiction. Mais surtout elle est incapable d'expliquer pourquoi l'univers va en se complexifiant, avec l'apparition des atomes, des molécules, des galaxies, de la vie, et enfin de l'homme, si ce n'est à posteriori par un incroyable hasard.
En effet dans un monde déterministe, puisque l'entropie augmente sans cesse, il n'y a pas de raison que l'ordre émerge de l'univers, à moins d'imaginer des conditions initiales infiniment bien réglées aboutissant par causes à effet au monde que nous connaissons. Autrement dit la démarche matérialiste déterministe consiste à évacuer toute intentionnalité du monde en cours d'évolution pour la reléguer intégralement aux conditions initiales, c'est à dire à une seule et unique intentionnalité préexistant au monde. Cette démarche quelque peu absurde est simplement une négation du réel tel que nous le vivons.
Face à ces obstacles insurmontables, la conception assimilant les fluctuations quantiques à quelque chose de marginal dans l'univers mérite aujourd'hui d'être dépassée. Seules ces fluctuations expliquent l'apparition de structures ordonnées. En prenant en considération leur portée et le rôle actif qu'elles ont dans leurs singularités, non seulement nous collons mieux à nos connaissances scientifiques, puisque nous tenons compte de l'indéterminisme, non seulement nous sommes capable de rendre compte de manière rationnelle de l'esprit tel que nous le vivons et d'interpréter de manière compréhensible la mécanique quantique, mais en plus nous pouvons apporter un éclairage nouveau à l'évolution de l'univers.
18. Une nouvelle science
En définitive l'évolution du monde tout comme l'histoire des hommes semble être un jeu subtil entre la loi et le hasard, entre la structure régulière et l'événement singulier, entre la pré-détermination et la liberté. Selon notre interprétation, le hasard, la volonté donc, serait à l'origine de la génération de structures stables propices à son propre épanouissement. Ces structures se font successivement de plus en plus complexes, chacune s'appuyant sur les précédentes, accédant ainsi par palier via une sélection de type darwinienne à des formes supérieures, de l'atome à la cellule puis de la cellule à l'être vivant, et, à travers l'homme, de l'être vivant à la civilisation. On peut voir ces structures comme des passerelles permettant à l'esprit d'investir le monde matériel sur des échelles de plus en plus grandes, passerelles dont nous serions à ce jour et à notre connaissance la forme la plus aboutie.
Ainsi à l'idée d'un esprit hors de la matière, qui pose certains problèmes d'interprétation (L'esprit enfreint-il les lois de la nature ? Quand est il apparut sur terre ?), et à l'idée d'un monde sans esprit qui en pose d'autres (Pourquoi le temps et pourquoi notre vécu ? Pourquoi les structures complexes ?), nous pouvons substituer l'idée d'une matière qui est esprit, l'idée que l'esprit est une caractéristique essentielle et indissociable de la matière, fondant la flèche du temps, et qui se manifeste, quand la structure matérielle le permet, par la conscience telle que nous la connaissons, à travers l'intrication d'un grand nombre de particules au sein d'un système chaotique structuré. C'est ce à quoi nous amène le simple fait de poser le libre arbitre dans l'hypothèse naturaliste, par l'intermédiaire d'une interprétation de la physique quantique en terme d'esprit. S'il s'agit pour l'instant d'une simple hypothèse, la résolution du problème de la mesure serait décisive en la matière.
L'aspect intéressant de cette approche, il me semble, est qu'elle ne nécessite pas l'intervention d'une quelconque force surnaturelle magique enfreignant les lois connues, que nous aurions été obligé de supposer ad-hoc sans que sa manifestation n'ait jamais été observée. Autrement dit elle se place dans une démarche purement rationnelle, dans le cadre de nos connaissances actuelles, mais permet néanmoins d'envisager l'existence de l'esprit et de notre vécu et son lien avec la matière. A travers l'étude des singularités, elle ouvre de nouvelles perspectives scientifiques.
Conclusion et avertissement
Certains éléments évoqués ici ne sont pas nouveaux, voire même très ancien. Ils sont simplement posé dans un cadre rationnel sous la forme d'une hypothèse scientifique.Je ne pense pas que les manières de voir développées ici, si on les adopte, devrait de quelque manière que ce soit modifier la façon dont nous percevons notre existence. C'est au contraire la manière dont nous la percevons qui serait susceptible de modifier ou de compléter les hypothèses. Il serait tentant par exemple pour chacun d'interpréter, de manière tout a fait égocentrique, le moindre hasard comme quelque chose de significatif pour lui-même. N'oublions pas que notre conscience s'insère avant tout ici et maintenant, et que les intrications quantiques, que je suppose présentes dans nos esprits, sont a priori infiniment faible dans le monde matériel qui nous entoure, sans quoi la science déterministe aurait été inopérante. Certaines extrapolations abusives n'ont pas lieu d'être et risqueraient de nous faire perdre le contrôle de notre esprit à travers une soumission volontaire aux aléas.
Par ailleurs je suis conscient que certaines spéculations avancées ici pourrait être perçu comme un moyen de valider des croyances superstitieuses, ou encore pourrait être pris pour argent comptant et servir de caution à des théories n'ayant aucun fondement rationnel. Mon but n'est certainement pas de valider toute sorte de spéculations irrationnelles. Dans le domaine de l'esprit, il est possible d'inférer tout et n'importe quoi, et nombreux sont ceux qui semblent penser que l'usage de la raison et le rattachement à la réalité objective y sont facultatifs. Je pense au contraire que face à ce monde mystérieux, ils sont plus que jamais nécessaire, tout autant que l'ouverture d'esprit. C'est pourquoi si je me suis autorisé certaines extrapolations, je pense qu'il est difficile d'aller plus en avant sans chercher d'abord à tester ces hypothèses sur le réel suivant les pistes proposées plus haut. A ma connaissance ce type d'expériences n'ont pas encore eu lieu et cette hypothèse est donc valable à priori.
Aussi malgré ces réserves je suis persuadé que cette conception des choses est féconde et que si elle s'avérait juste, elle nous forcerait à envisager des hypothèses jusqu'ici exclues et ouvrirait de nouveaux champs du possible dans de nombreux domaines de la connaissance.
dimanche 1 février 2009
L'astronomie
Puisque c'est l'année de l'astronomie, voici un court texte qui décrit le ciel en mouvement tel qu'on le voit, à l'oeil nu, depuis la terre.L'astronomie
Observons le ciel. D'abord nous voyons le fond étoilé. Les étoiles forment des dessins immuables qui tournent autour de la terre en une journée, comme une toupie sphérique dont le sommet serait l'étoile polaire au nord. Nous donnons des noms à ces dessins qu'on appelle les constellations. Le soleil et la lune semblent accrochés à cette toupie et tournent avec elle. Le soleil occulte toute les étoiles tandis qu'il est apparent. Mais la toupie, inclinée par rapport au sol, tourne de telle sorte qu'il se retrouve sous l'horizon la moitié du temps, nous permettant ainsi de profiter du ciel étoilé, et créant ainsi nos jours et nos nuits.Nous verrions donc le même ciel en toute saison si le soleil ne se déplaçait pas lentement sur la voute, se décalant par rapport aux autres étoiles au fil des jours. Lui et la lune se décalent suivant un cercle bien défini sur ce fond étoilé, un cercle qui n'est pas parfaitement perpendiculaire à l'axe de rotation de la toupie, et ils en font le tour, le soleil en une année et la lune en un mois environ. Ainsi en une année nous aurons vu toute la voute céleste défiler dans nos nuits. Ce cercle s'appelle le zodiaque. On le divise en douze zones que l'on nomme d'après les constellations qui s'y trouvent. Chaque zone est occupée par le soleil pendant environ un mois de l'année, durée pendant laquelle la lune en aura fait le tour.
La position du soleil sur le zodiaque semble régir les saisons. La raison en est son inclinaison par rapport à l'axe de la toupie. En effet le cercle forme un tracé qui s'approche de l'étoile polaire d'un côté de la voute, au niveau du cancer et du gémeaux, et s'en éloigne de l'autre, dans le capricorne et le sagittaire. En hiver le soleil est donc plus bas dans le ciel car il est dans la partie du cercle qui descend. Il monte moins haut la journée et passe plus de temps sous l'horizon. Les nuits sont plus longues. En été il est plus haut, plus proche du sommet de la toupie, et c'est le jour qui dure plus longtemps, augmentant sensiblement la température. Les êtres vivants sont tous réglés sur ce rythme des saisons.
Ceux qui ont voyagé savent que quand on se dirige vers le nord le sommet de la toupie céleste semble se relever petit à petit vers le haut du ciel. Passé une limite, le cercle polaire, la toupie est tellement relevée que le soleil ne traverse plus forcément l'horizon chaque jour : il tourne simplement autour de nous, au dessus de l'horizon l'été et en dessous l'hiver. A l'inverse quand on voyage vers le sud le sommet de la toupie s'approche de l'horizon et le tracé du soleil ne se déplace plus vraiment de haut en bas au fil des saisons, mais plutôt du nord au sud. La durée des jours est fixe. Si l'on allait encore plus au sud la toupie se retournerait littéralement.
Ainsi le soleil et la lune se décalent lentement l'un par rapport à l'autre tandis qu'ils parcourent la voute à des vitesses différentes. Quand la lune se lève avec le soleil et se couche avec lui, elle est totalement noire. Petit à petit elle prend du retard dans sa course tout en se décalant dans les zones du zodiaque. Son trajet est modifié. Un mince croissant apparait, tourné vers le soleil, qui grandit au fil des jours. Après une semaine, le croissant est un demi disque et la lune est haute quand le soleil est à l'horizon. Après deux semaines, elle se lève quand il se couche, et vice versa. Alors la lune est pleine. Après quatre semaines, enfin, le soleil a pris un tour complet à la lune, qui a parcouru tout le zodiaque tandis que lui ne s'est déplacé que d'un signe.
Chaque jour, peu après le passage de la lune à son point le plus haut dans le ciel, la mer est haute, et de même douze heures plus tard, quand on l'imagine en son plus bas point. Au cours du mois ce phénomène s'est amplifié à certains moments : les marées ont suivi les positions de la lune et du soleil. Elles étaient fortes quand ils étaient en conjonction ou en opposition, et faibles quand ils formaient un angle droit. Au cours de l'année elles varient encore, plutôt faibles quand le soleil est tout en haut ou tout en bas du zodiaque, et plus fortes quand il est à mi-hauteur. Enfin elles sont plus forte pendant les saisons des éclipses, quand la lune est parfaitement alignée avec le soleil au lieu de passer légèrement au dessus ou en dessous comme d'habitude.
Sur ce fond stellaire immuable certaines étoiles sont plus brillantes que les autres et elles aussi se déplacent lentement au fil des jours le long du zodiaque. Ce sont les planètes. Ces étoiles particulières sont au nombre de cinq et on leur associe des divinités : Vénus, la plus brillante, également appelée l'étoile du berger, puis Jupiter, un peu moins brillante, Mars, dont la luminosité varie au cours du temps, Saturne et Mercure, les plus sombres. Chacune d'elle peut se déplacer dans les deux sens sur le zodiaque, suivant un rythme qui lui est propre et qui varie au cours du temps. Jupiter et Saturne sont les planètes lentes. Vénus, Mercure et Mars sont les planètes rapides
Mercure et Vénus font de petits aller-retour autour du soleil. On les observe donc avant son lever ou après son coucher. Mercure est plus rapide que Vénus qui elle s'éloigne plus du soleil. Jupiter et Saturne font de petits aller-retour autour de leur position sur une année tout en avançant lentement d'années en années. Mars enfin fait comme de grands allers et de petits retours tout autour du zodiaque. Ces rythmes tous différents font que la configuration du ciel n'est jamais semblable d'un moment à un autre. En chaque instant elle est unique. A ceci s'ajoute encore d'autres objets, comme certaines comètes qui reviennent à intervalle régulier... Et le télescope permet d'en découvrir beaucoup d'autres encore.
Ca c'est ce qu'on observe depuis la terre. En réalité la toupie n'existe pas, ou plutôt c'est la terre qui est une toupie. La terre est une sphère, c'est pourquoi la voute semble se renverser quand se déplace du nord au sud. Le cercle du zodiaque, c'est le fond céleste que l'on observe dans le plan du système solaire. Le soleil, la lune et les planètes sont sur ce plan et s'y déplacent par rapport à nous, la lune autour de nous en un mois, nous autour du soleil en un an, et les autres planètes également suivant leur rythme. Les planètes proches du soleil, plus rapides, paraissent faire des aller-retour tandis qu'elles tournent autour de lui. Les plus lointaines semblent faire de petits aller-retours parce que nous, nous nous déplaçons.
L'axe de rotation de la terre est inclinée par rapport au plan du système solaire. De ce fait elle offre plus ou moins ses faces à l'éclairage solaire suivant les saisons, l'hémisphère nord et l'hémisphère sud étant tour à tour plus exposés et moins inclinés par rapport aux rayons dans l'année. La rotation fait qu'un point de la surface passe d'une zone éclairée à une zone d'ombre avant de revenir à son point de départ en une journée. La face de la lune éclairée par le soleil, visible tantôt de face quand elle lui est opposée et tantôt de dos quand elle est de son côté, nous apparait sous la forme de croissants. Son attraction, conjuguée à celle du soleil, provoque le rythme des marées, d'autant plus fortes qu'ils agissent de concert et sont alignés.
jeudi 29 janvier 2009
Janvier - quelques articles à lire
- Annotations en ligne. Quand google tisse sa toile
- L'histoire d'internet en vidéo (en anglais)
- Marc L., un débat mal posé
- La terrible maladie du logement que l'on quitte
- La réalité augmentée arrive
Sur internetactu, des articles passionnants sur le cerveau :
- Comment la ville nuit-elle à notre cerveau ?
- Le cerveau, le plus complexe non-ordinateur du monde
- Deux cerveaux pour une décision
- Recul généralisé des droits de l'homme en France
- Comment l'état profite de la crise pour assouplir le code des marchés publics
- Des photos de l'investiture de Barack Obama
- Il est possible de lutter contre les paradis fiscaux
- D'ailleurs les sectes aussi s'y abritent
- L'ouverture au marché international et les dépenses publiques des états, le résumé d'une étude en un graphe et quelques mots
mercredi 10 décembre 2008
Espace public, espace privé, état, marché et liberté

L’idéal libéral
L’idéal libéral, sous bien des aspects, est séduisant. Il est fondé sur la liberté, et c’est difficile de lui reprocher. En effet quel principe est le plus digne d’être élevé au rang de principe fondamental que celui de la liberté, la capacité des individus à décider de leurs actions ? Il est aussi fondé sur la propriété privé. Quoi de plus naturel que de considérer que ce qui est issu de notre travail nous appartient ? Quel meilleur moyen de fonder la justice ? La propriété privé permet d’assurer un fonctionnement idéal de la société, car ce qui nous appartient sera bien entretenu par nos soins : nous ne voulons pas que nos possessions perdent de la valeur. Le marché constitue une démocratie idéale, attribuant aux biens et services non pas une valeur arbitraire et subjective mais une valeur issue de l’offre et de la demande répondant ainsi de manière idéale aux volontés humaines.L’ensemble des échanges humains est assuré par des contrats. Par définition un contrat représente un gain pour les deux parties, puisqu’ils sont tous deux signataires. Il est donc impossible qu’un échange commercial ne lèse qui que ce soit. Aucun rapport de force ne peut exister dans ce monde basé sur le libre accord. Le jeu de la concurrence stimule l’innovation. La création de richesse est permanente et le monde ne fait que progresser, indéfiniment. Les ressources sont limités ? Alors leur prix augmentera et d’autres plus abondantes les remplaceront. L’environnement naturel se dégrade ? Celui qui possède les terrains assurera sa pérennité pour qu’il ne se déprécie pas. La spéculation elle même joue un rôle essentiel de stabilisation des prix et des marchandises, achetant quand l’offre est trop grande et revendant quand elle est trop faible.
Bien sûr il y a les inégalités. Quelqu’un possédant un capital important, s’il sait bien le gérer, verra sa richesse augmenter plus rapidement que celui possédant un petit capital. Il sera plus influent sur le marché. Mais qu’importe : l’essentiel est que chacun soit libre et que tous s’enrichissent, puisqu’un échange enrichit les deux parties. Après tout le riche par son activité enrichit un nombre important de pauvres. Dans ce monde idéal, l’état n’a pas sa place. Il s’introduit de manière illégitime dans les rouages du marché. Il vole les citoyens, viole leur liberté d’agir. Il se permet de juger de ce qui doit être souhaitable au lieu de laisser agir les volontés individuelles. Il introduit une mauvaise gestion par le monopole là ou le marché optimise par la concurrence. Seul l’état peut être responsable de tous les maux puisque le marché, lui, possède un fonctionnement idéal. Nous voilà maintenant en plein dans le rêve de l’anarchisme libéral.
Le retour à la réalité
Où est le problème ? Pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Pourtant sur le papier tout a l’air de fonctionner. Mais dans la réalité... Peut être n’est-ce pas à moi d’en juger, mais j’ai l’impression que les chaines de télévisions financées par les fonds public, comme Arte, et non pas par la publicité, comme TF1, sont de meilleure qualité. De même la radio : en tant qu’amateur de musique, je déplore l’uniformité des radios commerciales, et celles qu’on appelle "radio libres" et qui fournissent un contenu pointu dans tous les styles sont bien les radios associatives financées par des fonds publics. Le logiciel "libre" Firefox est mieux que Internet Explorer, Ubuntu est mieux que Windows... Le réseau Internet lui même est né de la collaboration de scientifiques, non pas d’une entreprises privés, et souvent celles-ci, tirant la couverture à elles, peinent à collaborer pour se mettre d’accord sur des standards technologiques qui seraient meilleurs pour tout le monde.Les chantiers de très grande envergure sur plusieurs années, comme le TGV qui profite aujourd’hui à l’expansion économique de nombreuses villes, ont souvent été initiés par des Etats. On peut aller encore plus loin : les technologies numériques sont basées sur la physique quantique, élaborée par la recherche théorique et fondamentale. Or à l’époque on ne pouvait sans doute imaginer aucune application à cette recherche et aucune entreprise ne l’aurait financée. C’aurait été accepter de perdre de l’argent pendant plus de 50 ans pour en gagner ensuite - ou pas. De même l’électricité, la voiture, l’avion, issus de nos connaissances en électromagnétisme et en thermodynamique. Les entreprises financent plus volontiers des recherches applicatives, ou qui n’en sont pas trop éloignées, au sein d’un paradigme existant. Enfin on peut supposer que les plus grandes œuvres de littérature, de philosophie ou de peinture n’ont majoritairement pas été réalisées dans un but commercial. La liberté et la créativité se trouvent-elles définitivement du côté du domaine public ? Sans la finance publique et collective, serions-nous encore à l’age de pierre ?
Bien entendu les états ont été capable d’oppressions et de violences physiques qu’on ne retrouve généralement pas dans le commerce. Bien entendu la planification de l’économie n’a pas toujours eu le meilleur résultat possible, et s’est avérée bien moins efficace que la liberté des acteurs. Bien entendu le développement des technologies numériques dans sa forme actuelle doit aussi beaucoup aux entreprises et le capitalisme a permis un développement et une démocratisation sans précédent des richesses matérielles ainsi qu’une certaine innovation dont nous profitons tous, et particulièrement dans nos pays occidentaux. Cependant, non seulement le capitalisme est incapable de développer ou de renouveler lui-même ce socle fondamental qui sert de base à son développement, mais surtout on lui associe volontiers une destruction de l’environnement naturel, une dégradation de l’environnement social et des conditions de travail, des problèmes de santé publique et un appauvrissement culturel. Pourquoi un tel delta entre la théorie et la pratique ?
Les limites de la propriété privée
Le problème vient peut-être des limites de la notion de propriété privée... Imaginons un village situé à côté d’un jardin public qui, pour une raison ou pour une autre, ne peut pas être privatisé. Ce jardin serait public non pas dans le sens où il appartiendrait à un état, mais vraiment public, dans le sens où il n’appartiendrait à personne, pas même l’état. On peut imaginer que bien vite les gens se serviraient dans ce jardin et en prendraient un maximum de ressources pour s’enrichir. Ils pourraient aussi s’en servir de dépotoir, économisant ainsi le prix du traitement des déchets. Mais qui l’entretiendrait ? Peut-être que certains riverains pourraient fonder l’association "sauvons le jardin public" et iraient entretenir les arbres fruitiers et les allées du jardin, nettoyer les déchets dont les odeurs envahissent le village... Mais on peut raisonnablement penser qu’ils se décourageraient rapidement, voyant leurs coûteux efforts pour la communauté inlassablement anéantis par les autres. Chacun tire profit de ce jardin, il est donc injuste que seuls les volontaires s’en préoccupent et que ce soit justement les autres qui s’enrichissent le plus (puisque l’entretien a un coût).Ainsi se comporte le marché quand la propriété privée ne peut pas s’appliquer. Et même quand elle s’applique, la notion de propriété ne peut pas toujours être rigoureusement définie, si bien que l’idée du contrat idéal devient elle aussi illusoire : un contrat ne peut impacter uniquement les propriétés mis en jeux et les termes d’un contrat ne peuvent être exhaustifs quant aux conditions et conséquences. Si une entreprise décide d’acheter un terrain et de construire un bâtiment immense, c’est l’ensemble des propriétés avoisinantes qui sont impactées par cette modification du paysage. L’entreprise pourrait fournir un dédommagement au montant de la dévalorisation de ces propriétés, si tant est qu’elle soit mesurable. Cependant les voisins n’auront pas eu leur mot à dire sur le contrat de construction et n’auront pas les moyens financiers de s’y opposer. Dans tous les cas le constat est le suivant : quand le marché fait face à quelque chose qui sort du cadre stricte de la propriété privée, il est raisonnable de penser qu’il s’ensuivra une dégradation de cette chose, car toute valorisation de ce bien public au profit de la collectivité est une perte de richesse privée, tandis que toute utilisation de ces richesses publiques est un gain net de richesses privées.
Ainsi un système basé uniquement sur la propriété privée et l’enrichissement individuel privilégiera économiquement ceux qui ne se préoccupent pas de l’espace public tandis qu’il lésera ceux qui s’en préoccupent, d’où une dégradation presque inévitable de l’espace public (n’appartenant à personne) par le marché. Or cet espace de ce qui est hors du champ économique est justement constitué de toutes ces choses dont la dégradation est attribuée au capitalisme. L’atmosphère, par exemple, n’est pas privatisable, si bien que le polluer est gratuit. Les écosystèmes non plus, à moins de posséder la terre entière. Les relations sociales ne font généralement pas l’objet de contrat, ni les tensions résultant des inégalités. La connaissance humaine, ce capital qui s’entretient en le diffusant au plus grand nombre, n’appartient à personne et l’entretenir ou le développer ne permet pas de s’enrichir (c’est pourquoi TF1 s’en préoccupe marginalement). L’information ou la musique sont un autre exemple, et c’est pourquoi le droit d’auteur pose quelques problèmes économiques. Si la diffusion d’information peut se monnayer, l’information elle même ne peut que difficilement faire l’objet d’un droit de propriété.
L’espace public contre l’espace privé
Nous pouvons donc définir un "espace public" contenant ce qui est irréductible au marché, collectif par essence, issu de la collaboration ou de la gratuité, disponible pour tous, non contractuel, non privatisable. Les limites de cet espace ne sont pas forcément fixes ni clairement définies. Cependant nous pouvons constater qu’un tel espace aura tendance à être dégradé dans un marché non régulé. Il ne peut être valorisé de manière privée que par l’intermédiaire des dons, du bénévolat, du volontariat ou de la gratuité, c’est à dire à travers une économie de type "caritative", ou au mieux parce qu’il recoupe fortement un intérêt privé, ce qui est sans aucun doute insuffisant. En effet il se pourrait que la partie la plus grande et la plus essentielle de nos vies se trouve hors du champs économique. De ce fait, non seulement elle n’est pas concernée par l’enrichissement général promis, mais en plus elle est susceptible d’être naturellement dégradée par le marché si rien d’autre (nous) ne la préserve. On pourrait même faire l’hypothèse que l’enrichissement du monde privé soit intégralement basé sur l’appauvrissement du monde public, si tant est qu’il soit mesurable (et compte tenu que le soleil est une source d’énergie quasi-infinie permettant à la biosphère de se renouveler). Alors peut être que la célèbre loi de la science "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme" s’appliquerait enfin au domaine économique...Il est intéressant de constater l’intuition de tout ceci dans certaines pratiques traditionnelles. Les religions, que ce soit par les lois divines ou par le concept de Karma, enseignent généralement aux hommes la bonté, la solidarité, le don de soi pour la collectivité et le respect de la nature, ce qui revient à préserver et nourrir un "espace public", et condamnent l’égoïsme, ou la seule prise en compte de son espace privé (Tiendrions nous une définition économique du bien et du mal ?). Les notions d’échanges équilibrés avec la nature dans les cultures amérindiennes, inuits et sans doute beaucoup d’autres, pour lesquelles tout ce qui est pris doit être rendu à la nature d’une façon ou d’une autre, se rapprochent de manière encore plus frappante de ceci. Cette façon de penser l’existence de l’homme comme indissociable de celle du groupe, de la nature et de l’univers est à l’opposé de la vision économique qui ne voit que des individus indépendants, mais sans doute plus en adéquation avec notre vécu. En tous les cas il n’existe pas d’autre moyen de préserver le domaine public que de violer d’une manière ou d’une autre le principe de liberté et de propriété, de céder une part de sa liberté au profit de la collectivité et de l’appartenance au groupe. L’impôt obligatoire est un de ces moyens. De manière générale, la question du droit et de la justice est elle aussi liée à la régulation de cet espace commun aux hommes.
On le voit donc, la "doctrine libérale" dans sa version pure est une négation du monde et de la complexité. L’idéal libéral qui voudrait limiter le rôle de l’état à néant, ou en faire un simple agent économique, est illusoire et irresponsable, puisqu’aujourd’hui seul l’état possède un financement collectif, et donc a le pouvoir d’agir sur ce qui est collectif. Cet idéal constitue une sacralisation des concepts de libre arbitre et de propriété, concepts auxquels tout est sacrifié, et en premier lieu cet "espace public" essentiel à la viabilité de la société. C’est un modèle théorique réducteur inapplicable car il n’est optimale que pour ce qu’il décrit : les biens, les services, les capitaux et les acteurs du marché, mais désastreux pour tout le reste de ce qui compose nos existences, et dont pourtant il se nourrit pour l’essentiel. Il ignore que les hommes ne sont pas parachutés dans un monde de marchandises mais que nous nous construisons au sein de la société en lien avec une communauté. Enfin tout sacrifier au concept abstrait de libre arbitre est d’autant plus illusoire que ce concept, dont on ne peut nier qu’il soit souhaitable, n’est cependant pas forcément le plus pertinent pour rendre compte du réel et que d’autres visions de la liberté existent. Il est en tout cas largement insuffisant pour assurer la pérennité de la société.
Comment nourrir l’espace public ?
Ni l’anarchisme libéral, ni la soumission de la liberté au collectivisme ne sont souhaitables. Ainsi toute la problématique d’une société consiste à conditionner le principe de liberté et de propriété au principe de "domaine public" gratuit, utile à tous mais non privatisable, tout en préservant au maximum aussi bien l’un que l’autre, c’est à dire à organiser au mieux la préservation de l’espace public et la liberté du domaine privé. Si nous assumons les limites du marché libéral et la nécessité de gérer l’espace public, la première solution venant à l’esprit est de confier la gestion de ce domaine à une entité rémunérée par tous, l’état. Une forme ou une autre de démocratie s’impose alors comme garde-fou, car il faut garantir que cet acteur serve l’intérêt de tous et non des intérêts privés. La définition claire de l’espace public, le choix de ce qu’on y met et des priorités, doit ensuite permettre de définir le périmètre du rôle de l’état, c’est à dire sa mission, dont l’impact sur les libertés individuelles doit être minimale. Ainsi le rôle de l’état n’est pas de protéger tel ou tel acteur de l’économie, ni de se substituer à tel ou tel acteur sur le marché. Ce n’est pas non plus d’imposer un pouvoir autoritaire. C’est uniquement d’entretenir, de développer et de protéger ce qui nous est commun à tous sous toutes ses formes.
Mais cette façon d’envisager la gestion de l’espace public pose problème, nous le voyons aujourd’hui. L’état est-il suffisant ? Comment s’assurer qu’il remplisse son rôle hors des influences privées diverses ? Cette nécessaire gestion collective ne peut-elle être accomplie qu’au prix d’un combat incessant entre le monde public et le monde privé, le premier comme boulet au pied du second, le second comme détruisant sans cesse le premier, et la politique et ses lobbies comme théâtre de ces affrontements ? Il semble qu’invariablement, partout dans le monde ou presque, ce soit le monde privé et ses acteurs les plus puissants qui remportent la bataille de l’influence sur l’état, et peut être même sur les issues des élections, et les acteurs sociaux ou environnementaux semblent courir après un train en marche pour réparer les dégâts. Par ailleurs l’espace public revêt des caractéristiques différentes suivant l’échelle : locale, régional, nationale, mondiale... Or les enjeux mondiaux devenant incontournables amènent la nécessité de faire émerger une organisation non pas locale ou nationale mais mondiale de l’espace public. D’ores et déjà, sous plusieurs aspects, cette conception étatique et dichotomique de la gestion des espaces semble limitée.
Alors comment gérer l’espace public ? On peut se demander s’il est possible de définir des mécanismes autonomes semblables à ceux du marché pour le réguler. On peut imaginer l’introduction sur le marché d’un "garant du domaine public" pour faire fonctionner l’idéal libéral. Mais comment quantifier pour un acteur économique donné les richesses qui sont tirées lors de son activité du socle de connaissances de l’humanité, de l’environnement naturel, de la qualité des liens sociaux, et comment mesurer les impacts positifs et négatifs de son activité sur ces domaines ? Comment fixer la valeur des richesses publiques sans pour autant recourir à l’intérêt privé ? Finalement ne faudrait-il pas que chaque décision prise par chaque acteur économique intègre d’une manière ou d’une autre l’existence d’un espace public ? Que les acteurs aient intérêt à collaborer autant qu’à se concurrencer ? En modifiant le statut des entreprise (par exemple en introduisant l’intérêt collectif par une forme de démocratie) peut-être serait-il possible de faire en sorte que chacune d’elle joue ce rôle en son sein. Mais attention, car il s’agit aussi de réguler l’espace commun entre les entreprises, et même au-delà. Alors est-il nécessaire de rompre avec le principe même d’économie de marché et le concept de propriété pour obtenir une société viable ? Ces questions restent ouvertes.
vendredi 31 octobre 2008
Le réseau voltaire et la désinformation


Pas tout à fait. Les plus observateurs d’entre nous auront immédiatement remarqué que la fille de George W. Bush porte trois robes différentes sur ces photos : une verte, une noire et une violet pâle. On remarquera également les manches de la chemise de George, tantôt courtes et tantôt longues. Aucun doute : les photos de cet article ont été tirées d’événements différents, contrairement à ce qu’on imagine au premier abord si l’on n’y prête pas attention. Si toutes les photos mises bout à bout peuvent laisser penser que George W. Bush était ivre, aucune des photos prises séparément ne peut permettre de l’affirmer. Derrière un titre accrocheur et une série de photos apparemment éloquentes se cache donc une simple manipulation. De la désinformation.
Plus intéressant est le texte de l’article. En effet l’auteur tire profit de ce pseudo-événement pour placer quelques phrases pleines de sous-entendus. Il nous raconte une histoire : les conseillers de George W. Bush auraient saoulé ce dernier afin de le placer devant le fait accompli, à savoir l’attaque de l’Ossetie par la Georgie. Derrière ces quelques phrases anodines se cache rien de moins qu’une vision du monde simpliste à la lumière de laquelle l’actualité est interprété. Sont véhiculées les idées suivante : le président des Etats-unis est un pantin (on le saoule pour agir à son insu), la Georgie est un pantin (l’attaque est décidée par les « conseillers » du président des Etats-unis), tous les médias qui l’ignorent sont des pantins, en fait le monde entier est manipulé par une force cachée : les « conseillers » du président. Et le réseau voltaire est le seul média « non aligné » qui, héroïquement, ose vous le révéler en dépit du danger. Autant d’informations, bien entendu, non vérifiées.
Ce n'est pas la première fois que je constate des demi-mensonges dans les articles du réseau voltaire, bien que je ne le lise que par hasard. La dernière fois, c'était dans cet article ou on apprend que Noam Chomsky "révise sa position" et "est aujourd'hui lui aussi gagné par le doute" à propos de la remise en question de la "version officielle" sur les attentats du 11 septembre. L'article ne cite pas le livre recemment paru de Chomsky où il critique avec virulence les théories conspirationnistes. Quand on en lit un extrait, dans cet article de Backchich, on comprend que Chomsky n'a jamais adhéré aux théories conspirationnistes, bien qu'il soit très critique à l'égard du gouvernement américain.
La première fois, c'était en 2007, avec cet article. Nous sont présentés des graphiques où l'on voit clairement que en 2006, le nombre d'arrestations concernant des attentats islamistes est tout à fait disproportionné en comparaison du nombre réel d'attentats islamistes. Les chiffres sont vrais. Seulement j'avais remarqué à l'époque que ce graphique manquait de pertinence, puisqu'il ne porte que sur une année. Or en 2005, il y a eu les attentats de Londre et en 2004 ceux de Madrid. En 2001, ceux de New York... Si on prend en compte l'importance des attentats en nombre de mort et qu'on étend le graphique aux autres années, on pourrait écrire un article affirmant la thèse exactement inverse.
Dans le cas présent les ficelles sont énormes. On peut s’étonner que cette nouvelle, parue le 8 septembre, soit restée aussi longtemps sur la page d’accueil du réseau Voltaire. Mais il est bien connu que les mensonges ont plus d’effets que leurs démentis. Je ne lis les articles du réseau voltaire que par hasard, j’ignore si ce problème est récurrent. Mais dans ce cas précis, de deux choses l’une : soit ils n’ont pas vérifié leurs informations et ignorent toujours, un mois après, en dépit de l’énormité de la chose, qu’elles sont fausses, soit ils publient volontairement de fausses informations « virales » (visant un public particulièrement crédule) dans un but de propagande, ce que le texte laisse penser. Dans chacun de ces deux cas, une chose est sûre : il ne faut pas leur faire confiance.
mercredi 29 octobre 2008
Un cas de populisme scientifique
L'article en question évoque le « Prix-Défi international », un prix de 200 000 euros à gagner pour quiconque se prétendant dotée d’un pouvoir particulier « paranormal » en fera la preuve suivant un protocole accepté d'un commun accord.
Les phénomènes de la parapsychologie
Partons d'un constat qui figure notamment dans le livre d'Henri Broch, co-écrit avec Georges Charpak : "Devenez sorciers, devenez savants". Le constat est le suivant : 55% de la population croit que la télépathie sera un jour admise comme une réalité par la science. Je suppose (sans avoir les chiffres exacts) qu'un certain nombre considèrent qu'ils en ont fait l'expérience. La perception de ces phénomènes, qu'elle soit réelle ou illusoire, est donc loin d'être marginale.
D'autre part, il me semble que les phénomènes de la parapsychologie n'enfreignent pas à priori les lois physiques et que nos connaissances dans le domaine de l'esprit ne nous permettent pas de les rejeter a priori (sauf sans doute le déplacement d'objets à distance qui est assez invraisemblable). Le phénomène de la conscience tel que nous le vivons tous intérieurement est en lui même suffisamment extraordinaire et inexplicable pour qu'on admette une relative ignorance dans ce domaine. Par conséquent les phénomènes parapsychologiques ne sont pas à priori dénués de crédibilité et nous ne sommes pas forcé de considérer ces phénomènes comme "surnaturel", donc certainement imaginaires : il se peut qu'ils soient naturels et réels.
Etant donné qu'une proportion importante de la population croient en leur existence et affirme vivre ce type d'expérience, il me semble plutôt normal qu'on s'y intéresse et que l'on soit amené à questionner le réel sur ce sujet de manière scientifique. Il est possible que les recherches dans ce domaine se soient avérées infructueuses, que les chercheurs se soient discrédités par le passé par des fraudes ou par des croyances superstitieuses prenant le pas sur leur esprit rationnel. Il est possible que pour ces raisons ce domaine ne mérite plus aujourd'hui qu'on lui porte un intérêt scientifique. On ne peut qu'admettre toutefois que la démarche consistant à tester l'existence de phénomènes parapsychologiques n'est pas fondamentalement absurde.
La démarche zététique
Que dire maintenant de la démarche consistant à proposer un prix important à quiconque fera la preuve de ses pouvoirs paranormaux ?
Il ne me semble pas que ce soit une approche scientifiquement adéquate au problème. Une démarche honnêtement scientifique serait, il me semble, de partir du postulat que des phénomènes de ce type peuvent ou non exister, de les identifier et de les décrire à partir de témoignages (non pas isolés mais recoupés) et enfin de tenter de construire un protocole pour tester leur existence ou de mettre en évidence l'illusion qui a lieu. La démarche zététique n'est pas celle ci, et ce n'est pas la démarche de quelqu'un qui souhaite découvrir la vérité.
Quel physicien penserait sérieusement à lancer un prix pour la découverte du boson de Higg, par exemple ? Ce n'est certainement pas la bonne façon de mettre en évidence l'existence de ce boson, et bien entendu aucun citoyen ne serait capable de relever le défi. Par le simple fait de "parier" 200 000 €, on part du principe que le phénomène n'existe certainement pas au lieu de l'envisager comme possible. Aussi faire preuve d'ouverture d'esprit par ce type de démarche ("Le rêve et l’imagination se trouvent du côté des zététiciens"), c'est se moquer de nous.
Nous pouvons imaginer sans peine que ceux qui essaieront de relever le défi seront majoritairement des "illuminés" en manque de reconnaissance se flattant de posséder un don que personne d'autre ne possède. En dépit de la cordialité des relations qu'Henri Broch affirme avoir eu avec ceux qui se sont présentés à lui, tout ce qui a été prouvé, c'est qu'ils sont des idiots crédules ou bien qu'ils sont incapable de formuler leurs expériences. Quel objectif peut avoir une telle démarche ? J'en vois deux : ouvrir les yeux à toutes ces personnes se croyant dotées d'un don surnaturel, ou bien discréditer toute recherche sur la parapsychologie. Je penche pour le deuxième. En tout cas l'objectif n'est certainement pas scientifique.
Pourquoi ça ne peux pas fonctionner
Pour être franc cette démarche me choque sur le plan moral. Je la trouve arrogante envers les chercheurs en parapsychologie, condescendante envers les gens qui croient avoir des pouvoirs surnaturels et malhonnête sur le plan scientifique. Elle est à la science ce que le populisme est à la politique. Néanmoins on pourrait dire : qu'importe la démarche, le fait est qu'en dix ans, on n'a rien trouvé. Mais puisque je pense que la démarche est mauvaise, je pense naturellement qu'elle ne peut pas donner de bons résultats.
D'abord elle s'attaque à des témoignages pris séparément. Elle suppose qu'un phénomène parapsychologique est une affaire de "don" que possèdent certaines personnes et pas d'autre. Elle ne cherche pas à faire d'étude à grande échelle. Ensuite elle suppose que ces personnes, à priori sans formation scientifique, ont suffisamment de recul et sont les mieux placées pour décrire ce "don" et mettre en place un protocole permettant de le tester, ce qui demande, même en étant assisté par un scientifique, un esprit de synthèse permettant de sélectionner et d'exprimer clairement les éléments qui, dans leur expérience personnelle, pourrait le mieux être soumis à expérience.
Enfin cela suppose qu'un protocole simple est possible pour mettre en évidence des phénomènes qui, à l'évidence, sont teintés de subjectivisme (qu'ils existent ou non) puisqu'ils touchent au domaine de l'esprit, et, s'ils existent, ne sont certainement ni puissants (en tout cas pas de manière permanente), ni systématiques et nécessite peut être des conditions particulières pour être reproduits. S'ils étaient aussi évidents que la parole, ça se saurait. Autrement dit la démarche suppose que mettre en évidence les phénomènes parapsychologiques doit être relativement facile, mais rien ne nous permet de le penser.
La difficulté de mise en oeuvre des expériences
Je vais prendre un exemple concret : de nombreuses personnes affirment avoir reçu un message télépathique de proches qui s'avèrent être morte le même jour (ou la même nuit). Comment démontrer que ceci est possible ou non sachant que le phénomène n'est pas systématique, ne peut se produire que "in vivo" et qu'il est hautement subjectif ?
On peut avancer un argument statistiques pour montrer que le fait de penser à quelqu'un le jour où il meurt peut très bien arriver par hasard. Mais les personnes ne parlent pas de "penser à cette personne". Elle parlent d'une expérience de contact troublante, inhabituelle, parfois même de la révélation de la mort de l'autre personne. Encore faudrait-il estimer le nombre de fois où de tels expériences troublantes se produisent sans que la personne ne soit morte. A partir de quand une expérience est "troublante" ? Faut-il qu'il y ait cette révélation ? On entre dans la subjectivité. Il faut également évaluer ou éviter les biais psychologiques, comme le fait d'oublier l'expérience si la personne n'est pas morte, d'exagérer le côté "troublant" à posteriori si elle est morte, ou d'avoir simplement inventé l'expérience. En tout les cas on ne peut pas s'affranchir d'une réelle étude, et l'argument statistique est finalement plutôt un axe de recherche qu'une réfutation.
Mais l'important, c'est bien le constat suivant : les expériences visant à tester l'existence de phénomènes de parapsychologies sont forcément complexes à mettre en oeuvre, et pas forcément reproductibles en laboratoire. Ainsi la démarche zététique est pleine de partis pris : le caractère de don surnaturel isolé sur une seule personne des phénomènes qu'elle entend étudier, les capacités de quelqu'un n'ayant a priori aucune formation scientifique de prouver scientifiquement ce don, la facilité et la possibilité même de mise en oeuvre d'expériences prouvant le don en question. Il n'est pas surprenant dans ce contexte qu'aucun résultat n'ait été obtenu, mais cela ne prouve rien quant à l'existence ou non des phénomènes.
La zététique contre la parapsychologie ?
Finalement le concept même de zététique pose problème, puisqu'ils se distingue des recherche en parapsychologies par le fait qu'il doute de l'existence des phénomènes. La croyance en un phénomène est-elle un prérequis à l'étude de son existence ? Sinon, en quoi la zététique se distingue-t-elle des autres recherches en parapsychologie, et pourquoi les zététiciens ne s'unissent pas à eux pour chercher avec eux, plutôt que contre eux ? Au nom de quoi peuvent-ils affirmer être seuls détenteur de la rationnalité ? Cette démarche consistant à proposer un prix pour qui prouvera ses dons paranormaux possède un côté spectaculaire indéniable. Serait-ce un coup médiatique visant à discréditer toute recherche en parapsychologie ?
Peut être pas : elle peut aussi apparaitre comme une démarche de dernier recours et se justifier parce que toutes les autres recherches n'ont rien données. Elle semble vouloir dire : regardez où nous en sommes rendu pour trouver quelque chose, nous sommes prêt à perdre 200 000 €, c'est dire si ces phénomènes sont certainement tous imaginaires. C'est clairement ce message qu'elle fait passer au grand publique, à mon avis de manière fort consciente. Mais est-ce vraiment le cas ?
Le sujet est-il définitivement clos ? Les recherches sérieuses en parapsychologies ont elle été faites par le passé sans aucun résultat significatif ? Aujourd'hui une recherche sérieuse dans ce domaine a-t-elle le droit de citer dans la communauté scientifique ou est-elle rejetée a priori ? Ont-elles eu ce droit de citer par le passé ? Sinon est-ce justifié ? Est-ce que donc aucune recherche sérieuse ne serait possible en ce domaine ? Pourquoi ce domaine d'étude particulier ne mériterait pas qu'on s'y intéresse ? L'article de l'AFIS cite un problème protocolaire chez J.B. Rhines qui doit dater de plus de 50 ans (Si je ne me trompe pas, l'erreur protocolaire apparait dans les instructions d'un jeu de carte, non pas dans les rapports d'expérience) et de fraudes. Apparemment ce domaine de recherche s'est discrédité par le passé, ce qui expliquerait ce rejet, mais qu'en est-il aujourd'hui ? As-t-on la même exigence et la même suspicion envers tous les domaines ?
Les études de parapsychologie aujourd'hui
Pour ma part je me suis un peu renseigné sur internet. J'ai d'abord constaté que certains sites de recherche en parapsychologie n'hésitaient pas à publier des résultats négatifs. Les publications de l'institut métapsychique internationale en France m'ont paru plutôt sérieuses, loin de l'idée qu'on se fait du gourou qui tente de convaincre par le biais de la fascination pour l'occulte, refuse la contradiction de manière irrationnelle et avance des théories fumeuses. Au contraire ils affirment se détacher explicitement de tout mouvement "occulte". Cependant je ne suis pas spécialiste. Peut-être suis-je trompé par une démarche visant à donner une image sérieuse à quelque chose qui ne l'est pas ?
Ensuite les articles que j'ai pu trouver sur des sites sceptiques sont beaucoup moins catégoriques que vous ne l'êtes quant aux problèmes de protocoles ou au biais de sélection, en particulier lorsqu'il s'agit des expériences récentes utilisant le protocole Ganzfeld. Il semble que le protocole ait été révisé suite à des critiques de la part de sceptiques, en particulier Ray Hyman, et vérifiés en présence de prestidigitateurs pour éviter toute fraude, mais que les résultats soient restés significatifs. Le sceptique Ray Hyman conclu grosso modo dans un article très intéressant qu'ils sont insuffisants (car il faut plus pour remettre en cause la relativité et la physique quantique (!) ) et doivent être maintenant reproduits par d'autres laboratoires, mais ne les remet pas pour autant en question. L'article "Ganzfeld" de wikipedia en version anglaise offre une bonne synthèse de ces éléments avec les références nécessaires.
Il se pourrait donc que la télépathie soit dors et déjà démontrée, mais que ces résultats ne soient simplement pas crédités par la communauté scientifique aujourd'hui pour des raisons historiques ou dogmatiques. En tout cas le sujet mérite, comme l'affirme d'une certaine manière le sceptique Ray Hyman dans sa conclusion, d'être approfondit. Finalement je me pose la question suivante : est-ce la démarche des chercheurs qui est rejetées ou bien la communauté scientifique refuse-t-elle simplement d'accorder la moindre crédibilité à une recherche (je ne parle pas de croyance) dans ce domaine ?
mercredi 10 septembre 2008
Edvige
Un pas de plus vers la soft dictature
Facebook - Edvige, rapprochements hasardeux
lundi 23 juin 2008
Le pragmatisme et l'idéalisme

On loue souvent le pragmatisme des hommes politiques, cette faculté de faire face aux événements et de trouver une solution efficace. Le pragmatisme tient du bon sens, c'est un gage d'efficacité. A l'inverse, il semble que l'idéalisme fasse peur. Les idéaux aliènent. Ils seraient un aveuglement, une négation de la réalité. L'idéale mène à l'idéologie. Il veut corrompre la réalité, la tordre, la soumettre. Le pragmatisme, lui, ne cherche qu'à améliorer les choses au jour le jour. Pourtant... On ne peut finir par se demander : quelle est la finalité de nos actions ? Qu'est-ce qui fait sens ? Où nous mène un pragmatisme sans but ? La fourmi qui évite si habilement chaque obstacle semble bien ridicule à tourner en rond... Car l'homme a besoin d'un but. Il lui faut un phare pour naviguer, et non seulement une barre. L'idéalisme seul peut le pousser à une réflexion approfondie et lui offrir les repères de cette réflexion. Il offre une vision globale. Le pragmatisme est dans le court terme sans cesse renouvelé tandis que l'idéalisme est dans le long terme.
Les deux folies
Le pragmatisme sans idéal est une folie. Lui aussi devient une idéologie : celle de la négation de l'idéalisme, relégué à l'irréalisme, celle de l'illusoire contrôle de tous les paramètres permettant de se passer de vision globale. Il ne fait que renforcer la force pour ce qu'elle est mais la laisse aveugle, au lieu de la diriger vers un but. Le pragmatisme est conservateur : il ne fonctionne que dans un cadre qu'il ne saurait remettre en question de lui même. L'idéalisme sans pragmatisme aussi est une folie, s'il est autiste, qu'il refuse de s'adapter au réel. Pragmatisme et idéalismes tous deux deviennent fous quand ils finissent par ignorer leurs limites. Mais aujourd'hui les idéaux semblent avoir déserté la politique. On s'en méfie, on les relègue aux extrêmes. Parfois cependant ils sont profanés par pragmatisme : pour se faire élire. Le pragmatisme se servant de l'idéalisme est un cynisme. Le pragmatisme a-t-il vaincu l'idéalisme ? Ce qu'il faut, c'est remettre les choses à leurs places : l'idéalisme doit se servir de pragmatisme, et non l'inverse.
Le pragmatisme illustré
Illustrons nos propos d'exemples concrets. Le pragmatisme, en politique étrangère, ce serait le ralliement systématique au plus fort. En économie, un bon exemple serait le désormais célèbre slogan de campagne "Travailler plus pour gagner plus". En effet on sait que le travail est créateur de richesses. On pourrait toutefois penser que chacun est libre de travailler à sa guise s'il souhaite effectivement s'enrichir, sans que ce soit une injonction. Ce serait vrai si nous étions isolés, mais c'est compter sans la concurrence : si nous, nous ne travaillons pas, d'autres que nous prendront des parts de marché et seront à même d'avoir un ascendant économique sur nous. Ne pas travailler, ce n'est pas seulement ne pas gagner, c'est aussi perdre. Il est donc tout à fait pragmatique de travailler plus. De cette logique s'ensuit une escalade, une "course à la richesse" et une concurrence qui investit tous les champs de la société, y compris les secteurs de la connaissances, de l'art ou des relations sociales, pourtant typiquement motivés non pas par le pragmatisme mais par un idéal.
De gauche ou de droite ?
Cette vision aujourd'hui fait consensus. Elle est partagé par les grands partis de gouvernement, de droite comme de gauche. La gauche reprochera à la droite de sous-estimer l'importance des inégalités de naissance et de ne considérer que le mérite. La droite reprochera à la gauche son angélisme de croire que chacun peut réussir et de produire des assistés qui minent l'économie. Qu'importe, ils sont d'accord sur un point : il faut optimiser l'économie. Tout ce qui sort de ce cadre pragmatique, c'est à dire finalement tout ce qui tient de l'idéalisme, à droite l'idéal de la nation, à gauche l'idéal de la communauté, n'a pas droit de citer dans les grands médias, chantres de la pensée unique. Loin de moi l'idée de vouloir valider tous les idéaux, et certainement pas ceux qui sont fondés sur la peur de l'étranger (ou sur tout autre idée irrationnelle). Cependant force est de constater qu'aujourd'hui l'idéalisme quel qu'il soit est catalogué comme étant forcément un extrémisme. L'explication tient sans doute dans ce que l'histoire des idéaux est pavée de totalitarismes et d'idéologies meurtrières. Mais paradoxalement le pragmatisme devient lui aussi, à son tour, une idéologie.
De l'idéologie pragmatique à l'idéalisme rationnel
Cette vision de l'économie fondée sur la concurrence, et le fait même de donner à l'économie une place centrale en politique, fait partie du consensus de ce qu'on pourrait appeler "l'idéologie pragmatique". L'économie elle même est un moyen et non une fin. La privilégier devant le reste, c'est donc ne pas avoir d'idéaux. Pourtant ne serait-il pas possible de dépasser ce principe de concurrence ? Sommes nous à ce point incapables d'envisager que d'autres modèles, basées sur la collaboration, soient possibles ? D'essayer de les mettre en œuvre ? Est-il seulement possible d'affirmer la prépondérance de certains principes sur le principe d'optimisation économique lui même ? Est-ce "fou" à ce point ? Nous le disions, le pragmatisme est conservateur. Il porte des œillères. Son plus grand danger est de se donner l'illusion de la maitrise complète et de conduire à la catastrophe, faute de se doter d'une vision plus globale que seul l'idéalisme peut offrir. A l'inverse, le plus grand danger de l'idéalisme est de s'aveugler jusqu'à sombrer dans l'irrationnel. C'est pourquoi aujourd'hui il devient urgent de réhabiliter - avec pragmatisme - un véritable idéalisme rationnel.
vendredi 20 juin 2008
Qu'est-ce que le temps ? (3) - La physique du chaos
Cet article est le dernier d'une série consacrée au temps, au déterminisme et à l'irréversibilité. Les précédents articles nous ont présenté une vision déterministe et mécanique du temps, qui est celle des grandes théories actuelles, en dépit d'un indéterminisme de la mécanique quantique qui semble restreint au monde microscopique. Cependant au cours du XXème siècle, de nouveaux éléments ont permit d'envisager une nouvelle façon de voir les choses.Le chaos déterministe
La théorie du chaos part de la constatation qu'il existe en mathématique des systèmes déterministes extrêmement simple dans leurs lois d'évolution, et ayant pourtant un comportement complexe et imprévisibles. Ils sont appelés systèmes non linéaires ou chaotiques. Leur étude a permit d'en découvrir de nombreuses caractéristiques, en particulier la sensibilité aux conditions initiales : deux états initiaux aussi proches l'un de l'autre qu'on le souhaite mèneront inévitablement à des divergences d'évolutions, et à moins d'avoir une précision infinie des conditions initiales, le système est en pratique imprévisible. Son comportement semble aléatoire. En outre pour certains systèmes, il arrive que des structures apparaissent spontanément, sans pour autant être décrite dans les lois de base. C'est le cas par exemple du célèbre "jeu de la vie".
De manière globale, on peut dire qu'un système chaotique est caractérisé par une boucle de rétroaction positive qui amplifie les fluctuations aussi petites soient elles et d'une boucle de rétroaction négative qui ramène l'état du système dans certaines limites. Or il se trouve que ces concepts, à la base purement mathématique, sont ceux qui décrivent de nombreux phénomènes naturels. On retrouve les systèmes chaotiques dans certaines réactions chimiques, dans les interactions à l'intérieur des cellules vivantes, dans le fonctionnement de régulations internes aux organismes vivants, ou encore dans l'évolution des populations et des écosystèmes. La plupart de ces systèmes complexes possèdent des rétroactions positives et négatives qui en font des systèmes chaotiques. En fin de compte, dans la nature, les systèmes chaotiques sont le cas général. Les systèmes linéaires entièrement prévisibles ne sont que des cas particuliers.
Les systèmes chaotiques introduisent une nouvelle forme d'imprédictibilité en science. Ils permettent à des fluctuations microscopiques d'avoir un impact à grande échelle. Or si l'on considère qu'au delà d'une certaine échelle, l'échelle quantique, les états sont réellement indéterminé, il en résulte qu'une structure a grande échelle peut avoir une évolution fondamentalement imprévisible dans laquelle "s'exprime" l'indéterminisme quantique. Enfin la notion de bifurcation est également importante : Il est possible de faire varier certains paramètres d'un système pour modifier son comportement. Pour certaines valeurs de ce paramètre, le système sera stable. Pour d'autres, il oscillera périodiquement. Enfin au delà de certaines valeurs il deviendra chaotique. Or au cours de l'évolution d'un tel paramètre, il peut exister des points de bifurcations faisant qu'une différence infime de l'état du système le fera évoluer vers des régimes différents par la suite. Le fait que quelque chose se produise d'une façon ou d'une autre aura un impact irréversible à long terme.
La dynamique des systèmes hors équilibre
C'est dans cette lignée que suivirent l'étude des systèmes complexes hors équilibre. En effet la thermodynamique que nous avons présentées lors du précédant article s'applique à des systèmes isolés et proches de l'équilibre. Or la plupart des systèmes que nous rencontrons dans la nature ne sont pas isolés mais ouverts. Le soleil est une source d'énergie permanente qui peut permettre de maintenir de tels systèmes loin de l'équilibre et de créer et maintenir un ordre, tout en continuant de créer de l'entropie (mais se "nourrissant" d'entropie négative) là ou un système isolé verrait son désordre augmenter jusqu'à l'équilibre où plus aucune entropie ne se crée. On parle alors d'auto-organisation. Par ailleurs certaines réactions chimiques impossibles dans un état d'équilibre ont une certaine probabilité de se produire dans de tels état hors équilibre, et notamment celles produisant les particules constitutives de la vie.
Comme l'explique Ilya Prigogine dans "la fin des certitudes", la physique des systèmes hors équilibre est une nouvelle physique, plus proche de la réalité. Les approximations que l'on peut faire quand on est proche de l'équilibre thermodynamique ne sont plus valables. On ne peut pas considérer que les interactions entre particules sont ponctuelles dans le temps. Au contraire elles sont persistantes. Il en résulte des phénomènes de résonance entre particules introduisant un aspect statistique irréductible, qui correspond à la fois à la mesure en physique quantique et à la création d'entropie. Ce sont ces résonances qui brisent la symétrie du temps en introduisant une irréversibilité. Ainsi la mesure quantique serait finalement un processus physique ayant lieu au sein de nos appareils de mesure du fait qu'ils introduisent une brisure de symétrie temporelle pour les besoins de la mesure elle même.
Cette façon de voir les choses apporte une rupture nette avec plusieurs idées dominantes en science, en particulier le déterminisme et l'idée d'accroissement irréductible du désordre. Non seulement la matière serait intrinsèquement indéterministe, mais de plus elle serait créatrice, génératrice de structures. La théorie darwinienne, dont l'effet de sélection peut tout aussi bien être le fait du hasard et des événements, peut s'étendre non seulement aux espèces vivantes, mais aussi à toutes les structures émergeant de la matière. L'histoire de l'univers peut être conçue comme une succession d'étapes au cours desquelles de nouvelles structures plus élaborées émergent à partir des anciennes qui ont réussit à survivre aux aléas de leur environnement. Comme le disait souvent Ilya Prigorine, à l'équilibre, la matière est aveugle. Loin de l'équilibre, elle commence à voir.
Une nouvelle science ?
Ces nouveaux axes de recherches permettent de renouer le lien entre la physique et les autres disciplines, en réintroduisant le temps irréversible. Ainsi la loi n'est plus suffisante pour expliquer l'évolution des phénomènes naturels, les événements eux aussi sont déterminant. Ceci peut nous permettre, notamment dans les sciences humaines et l'histoire, de repenser le dialogue entre la structure, soumise aux lois, et l'évènement, soumis au hasard, l'un créant l'autre et vice versa. De la même façon, l'homme est le fruit à la fois de ses gènes et du hasard des événements qui fondent son expérience.
Au cours de son évolution, la science s'est toujours distancié de la question du sens comme étant une question hors de son domaine. Ce faisant elle dessinait une image du monde au sein duquel toute recherche de sens semblait vaine : un monde mécanique, prévu d'avance, poursuivant son cours inéluctablement dans un temps indifférent aux événements. Cette image ne permettait pas de répondre au problème du mystère de l'existence, mais elle correspondait à un idéal, celui de pouvoir prédire tous les phénomènes et ainsi de contrôler le monde, faisant de l'homme un être à part. Pourtant au même moment Darwin puis Freud mettaient à mal l'image de l'homme extérieur à la nature, et celui de l'homme maitre de son esprit.
Il aura fallut réintroduire la flèche du temps et l'indéterminisme, non pas un indéterminisme aléatoire et aveugle mais un indéterminisme créateur, pour pouvoir réconcilier la science et l'homme, la recherche de connaissance et la recherche de sens, pour offrir une vision du monde plus proche de celui que nous percevons intuitivement. Finalement l'étude des systèmes complexes marque certainement le début d'une nouvelle science.
jeudi 19 juin 2008
Qu'est-ce que le temps ? (2) - Les révolutions du début du XXème siècle
Cette article est le deuxième d'une série consacrée au temps vu par la science, et en particulier aux notions d'irréversibilité et de déterminisme. Dans le premier article, la physique classique et la thermodynamique nous ont offert l'image d'un monde mécanique déterministe et dont irréversibilité dans le temps, bien qu'observée, serait une sorte d'illusion ; un monde dans lequel tout serait donné d'avance par les conditions initiales et qui se dirigerait petit à petit vers le désordre et l'homogénéité maximale. Seulement l'histoire ne s'arrête pas là. La science fait son chemin. A la fin du XIXème siècle, certains pronostiquent déjà l'aboutissement de la science : l'ensemble des phénomènes fondamentaux seraient expliqués, et le reste ne serait qu'une question de complexité à élucider. Mais petit à petit les scientifiques étendent leur domaine jusqu'à en atteindre les limites, et au début du XXème siècle, par l'étude des phénomènes électromagnétiques, une double révolution allait mettre fin à ce rêve. La relativité
La première révolution scientifique du début du XXème siècle mettra à mal la conception de l'espace et du temps comme celle d'un cadre figé dans lequel se déroulent les événements. Certaines observations sont incompatibles avec ce modèle. Au début du XXème siècle, Einstein, grâce aux travaux de Lorentz et de Poincaré, proposa un nouveau modèle pour y remédier, un modèle plus générale duquel la théorie de Newton n'est qu'une approximation : la théorie de la relativité. Cette nouvelle théorie allait bouleverser nos conceptions de l'univers et fournir un nouveau cadre fructueux à la science.
Selon la théorie d'Einstein, l'espace et le temps ne sont pas figés mais sont en interaction avec leur contenu matériel. Tout comme les trajectoires des particules dépendent de la géométrie de l'espace et du temps, cette dernière dépend de la présence de ces particules d'énergie et de matière. Enfin l'espace et le temps mesurées par une particule dépendent également de sa vitesse au sein de cet espace-temps. Il en résulte que le temps n'est pas le même partout ni pour tout le monde dans l'univers. les longueurs et les durées se contractent ou s'étirent. Elles sont relatives et non pas absolues. Même si ceci ne peut pas se ressentir pour nous êtres humains, plongés dans un espace temps trop uniforme, des expériences l'ont pourtant vérifié par la suite : la théorie colle à la réalité des observations.
Cette nouvelle géométrie de l'espace temps est surprenante. C'est un cadre dans lequel on peut construire différents modèles possibles. Le temps n'y est qu'une simple dimension tout comme l'espace : certains modèles autorisent même le rebouclage du futur vers le passé, bien que ceci s'accorde difficilement avec le principe de causalité. Avec l'observation de l'expansion de l'univers viendra ensuite la théorie du big bang, et en collaboration avec la physique quantique, l'essor de la cosmologie. L'univers n'est plus statique comme on le croyait : il a une histoire, celle de la formation des particules, des atomes puis des étoiles et des galaxies. La théorie de la relativité bouscule les intuitions. Cependant, s'il y a une chose qu'elle ne remet pas en question, c'est une vision du temps profondément déterministe et réversible.
La physique quantique
La seconde révolution scientifique du XXème siècle concerne la façon dont on conçoit les particules élémentaires. Avec Newton, elles étaient ponctuelles. Avec la physique quantique, vérifiée par les observations de l'infiniment petit, les particules sont des ondes. Elles sont constituées de superpositions d'états fondamentaux ondulatoires qui ne forment pas un continuum d'états mais des états bien distincts et quantifiés. De plus la décompositions en états fondamentaux peut se faire mathématiquement (se "voir") de différentes façons suivant la propriété que l'on souhaite mesurer : la vitesse, la position... Et ces différentes façons de "voir" sont incompatibles entre elle : un état fondamental pour la vitesse est une superposition d'états pour la position, et vice versa.
Cette superposition est bien réelle, puisque les différents états superposés sont susceptibles d'interférer entre eux, et que l'on peut observer les effets de ces interférences. Pourtant aussitôt qu'on mesure une particule avec un appareil, la superposition disparait et la particules n'occupe plus qu'un état, l'état mesuré. Plus surprenant, si l'on répète l'expérience à l'identique, on observera des résultats différents à chaque fois. Ainsi non seulement la mesure transforme la particule, mais de plus elle brise la symétrie du temps, puisqu'un même état de départ peut fournir différents résultats à l'arrivée. L'onde qui modélise la particule ne semble être au final qu'une onde de probabilité, elle n'est jamais observé que comme tel. Les équations de la physique quantique auxquelles est soumise cette onde sont parfaitement déterministes et réversibles. Cependant la mesure est un acte fondamentalement indéterministe et irréversible dont le résultat est imprévisible.
Nous ne pouvons observer des particules qu'en les mesurant. Il y a donc un fossé apparemment infranchissable entre le modèle qui permet la prédiction et le résultat de l'expérience. La question que l'on peut se poser est : l'onde de probabilité a-t-elle une existence réelle ? Et si oui, à quel moment intervient sa transformation, son actualisation lors de la mesure ? Est-ce la conscience de l'homme qui actualise l'état de la particule ? Mais dans ce cas le monde existait-il avant l'homme ? Est-ce que ce sont les particules au fil des interactions qui provoquent ce phénomène à grande échelle ? Ou bien finalement, est-ce cette actualisation n'a jamais lieu parce qu'il existe autant d'univers que de résultats possibles d'une expérience ? Mais à quel moment ces univers multiples se divisent-ils ? La réponse à cette question semble inaccessible, si bien qu'on serait tenté de ne pas chercher à y répondre du tout : la théorie remplit son rôle prédictif, ne lui en demandons pas plus...
Une vision du temps irréaliste ?
La science s'est développée au cours des siècles dans différentes disciplines, en particulier la biologie ou les sciences humaines. Avec Darwin, le temps semble jouer un rôle essentiel. L'évolution a un sens. Dans les sciences humaines également, et même en cosmologie, il est impossible de s'affranchir du temps et de son irréversibilité. Finalement la science elle même est une accumulation de connaissance qui a semble-t-il besoin d'un temps irréversible pour exister. Mais il existe un obstacle de taille qui empêche de relier définitivement toutes ces disciplines à la physique : à ce jour aucune loi scientifique fondamentale de la matière n'est ni indéterministe, ni irréversible.
La science connait un énorme succès prédictif et explicatif. Pourtant en assimilant le temps à une dimension équivalente aux dimensions spatiales, en ne différenciant pas fondamentalement le passé du futur, elle offre une vision qui s'éloigne toujours plus de l'intuition et du vécu. La physique ne permet pas l'existence du hasard qui nous semble familier : il n'est que contingence, ou bien il dissimule notre ignorance. Le libre arbitre non plus n'y a pas sa place, ni la conscience d'exister, à moins de postuler l'existence de l'âme immatérielle. Par ailleurs la vision du temps thermodynamique comme d'un cheminement inéluctable vers le désordre ne s'accorde pas avec toutes les structures apparues dans l'univers, des atomes aux galaxies en passant par les êtres vivants. Ces structures, bien qu'étudiées par la science, sont inexpliquées. Les seules conceptions qui nous restent, presque, sont celle de l'univers se déroulant dans l'absurde ou bien celle d'un Dieu créateur et de l'homme comme sa finalité inéluctable... Toute recherche de sens semble vaine. Est-ce le prix à payer de la connaissance ?
La physique quantique peut sembler nous ouvrir une porte de sortie de cette vision fataliste de l'univers. Le monde nous est irréductiblement indéterministe. Seulement passer du fatalisme déterministe au fatalisme aléatoire n'est peut être pas d'un grand secours. De plus l'interprétation de la mesure n'est pas claire et sujette à débat. Enfin, quand bien même le monde serait soumis au hasard à petite échelle, on peut penser que ces fluctuations s'annulent les unes les autres ou bien n'ont aucun impact déterminant à grande échelle. C'est pourquoi de nombreux physiciens (comme Hawking) pensent que l'univers est entièrement déterminé par ses conditions initiales. Einstein lui même ne concevait pas l'existence du hasard. Il se refusait à imaginer que le monde puisse être indéterministe : "Dieu ne joue pas aux dés". Cependant, comme nous le verrons dans le prochain article, d'autres conceptions du temps sont possibles.
mercredi 18 juin 2008
Qu'est-ce que le temps ? (1) - L'approche classique
Le temps de la science est-il compatible avec celui de notre vécu dans lesquels les événements se succèdent ? Est-ce le même temps ? Comment expliquer le succès prédictif des théories scientifiques alors que la conception déterministe et réversible qui l'accompagne semble aller contre l'intuition ? En retraçant l'histoire de la conception du temps dans la science, de la physique classique aux derniers axes de recherche, nous tenterons de répondre à ces questions. Nous nous attacherons à la notion de temps non pas en tant dimension à travers la durée, mais plutôt à son essence même, et donc aux notions d'irréversibilités et de déterminisme. Le premier article sera consacré à la physique classique et statistique, le second à la physique quantique et relativiste et le dernier à la science du chaos et des systèmes hors équilibre. La physique classique
Au XVIIème siècle, Newton propose un modèle du monde dans lequel l'espace et le temps sont le cadre immuable des évènements et les particules ponctuelles leurs acteurs. Il décrit mathématiquement les forces qui les animent par des équations. Dès lors ce modèle connait un énorme succès prédictif et explicatif, et marque le début de la science telle que nous la connaissons. Il devient possible de prédire le mouvement des astres, mais aussi d'essayer de comprendre les mécanismes qui sous-tendent ce mouvement, et qui sont les mêmes que ceux qui font tomber les objets : l'attraction universelle. Fort de ce succès, l'homme peut nourrir le rêve un jour de dévoiler l'ensemble des mécanismes de l'univers.
Les lois de Newton sont déterministes et réversibles par rapport au temps. Ceci signifie que si l'on connait parfaitement l'état d'un système à un moment donné, nous pouvons déduire avec certitude l'évolution de son état au cours du temps, aussi bien vers le futur qu'en remontant dans le passé. Ceci signifie également qu'un film passé à l'envers devrait être indiscernable d'un film passé à l'endroit. Une balle jetée au sol devrait en théorie rebondir indéfiniment. Ceci semble irréaliste dans le monde qui nous entoure, et les physiciens s'essaieront ensuite à expliquer les forces de frottement, mais reste tout a fait réaliste à l'échelle des astres.
Ainsi dans la physique classique, l'univers n'a pas d'histoire, il est immuable. Le temps semble n'exister que comme une dimension dans laquelle se déroulent des événements déjà écrits. Il n'y a que l'existence de Dieu pour expliquer que le monde soit tel que nous le connaissons, avec ses astres, ses paysages et ses espèces vivantes. Dans ce monde mécanique, l'homme habité d'une âme forcément immatérielle peut être conçu soit comme simple spectateur de son existence, soit comme acteur doué du libre arbitre, en quel cas la science lui offre un pouvoir technique inédit.
La physique statistique et la thermodynamique
C'est au XIXème siècle avec la thermodynamique et en grande partie grâce au travail de Boltzmann que l'irréversibilité par rapport au temps sera théorisée. Pour comprendre ce qui fonde les lois de la thermodynamique, imaginons une boule de billard lancée sur un tapis. Elle finit par s'arrêter. Mais l'énergie fournie à la boule au départ n'a pas disparue, elle a été transmise par les frottements au tapis, ce qui a eu pour effet d'agiter de manière désordonnée ses molécules, et s'est traduit finalement par une légère augmentation de la température du tapis.
Or nous observons que si une énergie "ordonnée" comme le mouvement peut se transformer en énergie "désordonnée" telle que la chaleur, l'inverse est impossible. Jamais les mouvements erratiques et microscopiques des molécules du tapis ne se mettront spontanément à suivre la même direction pour pousser la boule de billard. Une différence de température entre deux zones peut provoquer le mouvement d'un gaz, comme dans une machine à vapeur, mais pas la chaleur en elle même. Une différence de chaleur est d'ailleurs également une forme "d'ordre" qui finit naturellement par se transformer en désordre, ce qu'on peut constater en versant de l'eau chaude dans un bain froid : la température devient rapidement homogène.
En thermodynamique, ce concept que nous interprétons comme un désordre s'appelle l'entropie. Il peut également s'interpréter en terme d'information (un mouvement uniforme contient moins d'information que des mouvements désordonnés). La thermodynamique comprend deux principes fondamentaux. Le premier stipule que l'énergie d'un système isolé se conserve toujours. Le second affirme que l'entropie globale d'un système isolé ne peut qu'augmenter. La variation d'entropie est donc une marque d'irréversibilité du temps : quand dans une réaction donnée elle augmente, on parle de réaction irréversible. Quand l'entropie ne varie pas, il est toujours possible d'inverser la réaction sans nouvel apport d'énergie, elle est réversible. Enfin on peut définir l'état d'équilibre d'un système comme son état d'entropie maximale, quand l'entropie ne peut plus augmenter.
Réversible ou irréversible ?
La thermodynamique entend expliquer les phénomènes macroscopiques en se fondant néanmoins sur les lois de la mécanique newtonienne. La température d'un liquide, par exemple, n'est finalement qu'une expression de la valeur moyenne de la vitesses des particules dont est constitué le liquide. La thermodynamique est donc une science statistique entièrement fondée sur des lois réversibles et déterministes, celles de Newton. Pourtant de cette science émerge une loi indéterminisme. Comment expliquer ce paradoxe ?
Pour répondre à cette question, considérons de nouveau une table de billard sur laquelle on place des boules de manière ordonnée, par exemple dans un triangle comme au début d'une partie. Si l'on projette la boule blanche sur les autres, après quelques instants, l'état du billard est totalement désordonné : les boules sont réparties un peu partout sur la table. Pourtant chaque choc entre deux boules est réversible, et l'on pourrait donner aux boules un mouvement exactement inverse pour qu'elles retrouvent leur état initial. Mais une petite imprécision dans cette tentative donnerait un résultat différent et désordonné. Ceci peut s'expliquer par le fait que l'état désordonnée est simplement plus probable que l'état ordonné. De même que la transformation de chaleur en mouvement est hautement improbable tandis que la transformation inverse est très probable, l'apparition de structures sur un billard par une succession de chocs entre les boules est hautement improbable.
Ainsi l'irréversibilité en thermodynamique ne serait qu'une illusion donnée par des conditions initiales ordonnées et par l'évolution des systèmes vers des états plus probables, donc plus homogènes et moins ordonnés. Rien ne peut expliquer la présence de structures ou d'êtres vivants dans le monde, sinon des conditions initiales extrêmement bien ajustées, sans doute par un être divin. Mais le pire dans tout ça, c'est que l'univers se dirige inéluctablement vers le désordre et l'homogénéité croissante, vers un état d'équilibre ultime où plus rien de nouveau n'apparaitra. Autrement dit : nous allons tous finir poussière... Mais nous verrons dans le prochain article qu'heureusement les choses ne s'arrêtent pas là.
jeudi 12 juin 2008
Aujourd’hui, j’ai testé pour vous... Les quotidiens gratuits !

Chaque jour en prenant les transports en commun, je vois d’abord de jeunes gens affublés de déguisements et qui, tels les crieurs d’antan mais ressemblant plus, eux, à des hommes sandwiches, une pile de journaux sous le bras, les distribuent à qui n’en veux. On se les arrache, et pour cause, ils sont gratuits... De quoi faire passer la pilule du trajet quotidien en s’occupant l’esprit. Et je vois ensuite dans le bus les têtes se cacher derrière ce journal, préférant arborer l’énorme publicité de la quatrième de couverture plutôt que leur triste mine fatiguée du matin.
Ca faisant bien longtemps que je n’avais pas eu un tel papier dans les mains, car je leur préfère les livres ou, excusez ma vanité, mes propres réflexions défilant dans mon esprit au rythme du paysage. C’est pourquoi je décidai de m’en procurer plusieurs exemplaires afin d’en analyser le contenu, et surtout, de répondre à la question qui taraude, j’en suis sûr, plus d’un esprit : par quelle phénoménale philanthropie de grands groupes industriels pourtant d’habitude peu scrupuleux (Bolloré, Bouygues...) décidèrent un jour de faire bénéficier gratuitement le peuple de tant de précieuses informations ? Je me suis donc procuré deux exemplaires du produit de ces généreux donateurs, espérant secrètement qu’en résolvant ce mystère, j’apporterais un peu de clarté à un autre mystère, plus ancien mais similaire, celui de la gratuité de la télévision. C’est donc muni du numéro du 28 Mai de « Direct Soir » et du numéro du 29 Mai de « Métro » que je m’apprête à vous livrer mes conclusions.
Observons d’abord la couverture de « Direct Soir » : il ne s’agit pas d’une publicité mais presque. Le journal titre « Sortie du film ’Sex and the City’ », avec une photo de l’actrice Sarah Jessica Parker. C’est vrai qu’on était mercredi, le jour de sortie du film...
Les deux pages suivantes traitent de l’actualité France et de l’actualité monde. Environ 15 articles en tout, très courts, qui ressemblent à des retranscriptions de dépêches AFP. Aucune analyse, de l’information "brute". On notera un passage un article reprenant une communication gouvernemental sans commentaire (Le « plan campus »), et surtout l’absence d’un sujet qui pourtant était dans l’actualité ce jour là : les négociations sur les 35 heures.
Les trois pages suivantes, titrées « En couverture », traitent donc de manière complaisante du nouveau film « Sex and the city ». Pas de critique du film à l’horizon, ni bonne ni mauvaise, mais plutôt une longue rétrospective fort élogieuse de la série qui a « révolutionné le monde des séries » et de l’incroyable parcours de Sarah Jessica Parker, « enfant de la balle », « icône malgré elle », agrémentée d’une interview de cette dernière et de petits encadré sur les personnages de la série histoire de bien se les remettre en tête avant d’aller voir le film. Enfin le dossier se termine sur une invitation à « aller plus loin » en achetant, au choix (multiple) : le DVD de la série, le livre qui a inspiré la série ou encore la biographie de la star de la série. C’est après ces trois pages délicieuses que nous voyons enfin venir la première publicité du journal, en pleine page.
Attardons nous un petit peu sur les deux pages suivantes qui constituent en quelque sorte la rubrique économie du journal. S’agit-il des dernières nouvelles financières ? Parle-t-on de fusions d’entreprises, ou encore de politique économique ? Du tout. La rubrique, en réalité intitulée « la saga de l’économie », est consacrée chaque jour au portrait d’une entreprise, le récit d’une réussite exemplaire, aujourd’hui les laboratoires Boiron et leur passion de l’homéopathie. Ayant eu une formation scientifique, je sais bien que l’homéopathie ne fonctionne pas plus qu’un placebo (et rappelons qu’un placebo est efficace), comme l’ont montré de nombreuses études. Ce n’est pas le fruit de l’expérimentation mais celui d’une croyance irrationnelle depuis démentie par la découverte de l’aspect moléculaire de la matière. Aussi je suis surpris de ne voir dans cette double page qu’une seule référence à l’aspect non scientifique de l’homéopathie, en une phrase laconique à la fin d’un encadré : « Certains médecins continuent aujourd’hui à ne voir qu’un simple placebo dans cette médecine naturelle ». Ainsi certains médecins têtus « continuent » à ne pas croire à l’efficacité de l’homéopathie... Malgré toute les études qui ont prouvé que son efficacité était celle d’un placebo ? Le verbe continuer sous-entend donc que l’homéopathie, « médecine naturelle », sans doute par opposition aux « médecines artificielles », appartient à l’avenir. Cela mérite réflexion... Mais plutôt que de réfléchir, on nous propose de contempler les chiffres qui illustrent le formidable succès de l’homéopathie : les 400 millions de personnes qui se soignent avec, et les 200 000 médecins qui lui font confiance dans une centaine de pays. Ca vaut bien toutes les preuves... En tout cas il est évident que cet article n’est pas le lieu pour emettre un doute sur la fabuleuse histoire philantropique et passionnée menée par les laboratoires boiron.
Suivent deux pages « sport », avec une sélection de livre en prime, puis trois pages « culture », encore remplies de livres, de DVD, de CDs, de BDs, de spectacles, et même un encadré sur un restaurant parisien. Bien sûr tous ces produits de consommation sont fortement conseillés. Un seule réelle critique dans ces trois pages, celle d’un film, aujourd’hui, « Maradonna ». La critique est mauvaise : Kusturica se met hors jeu en s’attardant sur le terrain glissant de la politique (en l’occurrence l’altermondialisme).
Je ne m’attarderai pas sur la fin du journal : une pub en pleine page, une page « cosmétique » vantant différents produits, encore une pub en pleine page, deux pages « people », programmes télé, horoscopes, météo et mots fléchés... Puis sur la quatrième de couverture une dernière publicité. Au total, donc, 4 pages de pub seulement sur les 24 que compte le journal... Mais combien de publicités « déguisées » ?
Passons au magasine « Métro ». Il était accompagné ce matin là d’un supplément. Le journal « Le Monde » offre parfois de tels suppléments économiques, avec des articles de fond prenant un peu de recul sur l’actualité. Métro aussi offre des suppléments. Ici il s’agissait du catalogue publicitaire de « Virgin mégastore »... Ceci devrait nous mettre la puce à l’oreille.
Voici rapidement le contenu du journal : en première page, des gros titres sur un fait divers (l’affaire fourniret) et le sport (Euro 2008). S’ensuivent 5 pages d’informations, principalement des dépêches factuelles, une page « écologie », une demi page « reportage », deux pages « sport », une page jeux et météo, quatre pages « culture » remplies pour moitié de publicités et pour finir deux pages « télévision ». A ceci s’ajoute 6 publicités en pleine page ainsi que de nombreux encarts. Au total, l’équivalent de 10 pages sont consacrées à la publicité sur les 24 que compte le journal. Remarquons au passage que les articles de politique reprennent avec une relative complaisance les communications gouvernementales (« un gros bonus pour les campus », « à la chasse aux niches ») et les informations sur le Medef (« le Medef s’engage pour réinsérer les détenus »), qu’une fois de plus les 35 heures sont absentes, et que les faits divers occupent le gros des deux premières pages.
Que conclure de tout ceci ? Nous savons bien qu’en ce monde rien n’est gratuit. Ces journaux ont bien un prix, mais lequel ? Nous pourrions penser qu’il s’agit d’une forme de propagande politique visant à (dé)former l’opinion, comme le font les états totalitaires. Ceci expliquerait sa gratuité. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas. En premier lieu ces journaux ne sont pas financés par l’état mais par de grands groupes industriels et médiatiques. En second lieu, même si les informations politiques sont traitées avec une relative complaisance envers le gouvernement et même si certains sujets sont occultés, la politique n’occupe certainement pas le premier plan. Bien au contraire.
En réalité nous voyons clairement deux modèles : celui du matin et celui du soir.
Celui du matin, c’est « Métro ». Près de la moitié de son contenu est consacré à la publicité. Il contient une part relativement importante d’informations, factuelle et axée sur les faits divers, 5 pages. Il contient 7 pages plus « futiles » (sport, culture, télévision...) plus quelques pages de type « magasine » (immobilier, écologie).
Mais le cas le plus intéressant est celui du soir. Il est beaucoup moins porté sur l’information, 2 pages seulement. De plus il ne contient que 4 pages de publicités. Mais si l’on est attentif, on s’aperçoit que chaque page est une injonction à la consommation. Pas moins de 9 pages du journal peuvent être considérées comme des publicités déguisées, pour les cosmétiques, pour les produits culturels « de masse » ou pour une entreprise. Enfin 9 pages sont ce que j’appellerais des futilités (sport, horoscope, télévision).
Non, ces journaux ne sont certainement pas des journaux de propagande politique. Ce sont des journaux de propagande économique, au service des acteurs dominants du marché. Ce n’est pas l’état qui essaie de transformer l’opinion publique mais ce sont les grands groupes les plus puissants. Ils ne cherchent pas à nous imposer une vision politique. Le message est le même qu’à la télévision. C’est le suivant : ne vous intéressez pas à la politique. Ne pensez pas à mal de l’état. Ne contestez rien, ne critiquez rien. Divertissez-vous. Consommez. Non nous ne sommes pas dans une dictature politique. Nous sommes dans une dictature économique.
Les quotidiens gratuits fonctionnent sur le modèle de l'économie de l'attention. S'ils sont gratuits, c'est que contrairement aux apparences, nous ne sommes pas les clients de ces journaux mais leur fournisseur : en attention. Cette attention est revendue aux annonceurs.
Quand on sait que la plupart des gens ne s'informe que par les médias gratuits, c'est un vrai problème de société qui se pose. Il devient très facile de manipuler l'opinion de manière sournoise. Les journaux gratuits ne sont pas exhaustifs : l'information y est filtrée, parfois occultée. Ils nous noient de faits divers alors que certains faits importants ne sont jamais repris. Les mouvements sociaux par exemple sont systématiquement présentés sous l’angle de la gêne des usagers, mais les revendications des grévistes ne sont quasiment pas reprises, ou bien présentées rapidement et de manière biaisée. Qui va aller s’informer pour aller plus loin, quand les choses sont présentées ainsi ? Le résultat est clair: l’opinion publique est manipulée par des grands groupes médiatiques détenus par des gens puissants et qui ont plutôt intérêt à casser les mouvements sociaux.
Prendre chaque matin un exemplaire de ce journal pour se distraire le temps d’un trajet peut paraître anodin. Il n’en est rien, car ce faisant nous laissons les puissants nous manipuler. Croyez moi on n’est jamais assez averti. Même critique et lucide notre esprit finit par baisser la garde devant ces annonceurs qui savent mieux que personne parler à notre inconscient. Aussi le mieux est encore de s’en passer.
Pour terminer, j’aimerai évoquer une publicité pour le magasine « Métro ». Elle montre un suporter de football en train de faire le salut nazi près d’un stade. Un mannequin noir placé derrière lui comme une ombre soutient son bras tendu. Le slogan est le suivant : « se faire une opinion, ce n’est pas suivre celle des autres. » Puis le logo : « Métro. Les faits. »
Quelle belle leçon. Passons sur le côté démagogique de l’anti-fascisme et intéressons-nous au slogan. Effectivement, pourquoi s’embarrasser des analyses et des réflexions des autres ? Pourquoi lire des articles de fond ? Pourquoi prendre du recul ? Pourquoi partager ? Les actualités au jour le jour, « à chaud », suffisent amplement à se forger une opinion, et en particulier les faits divers les plus sinistres si bien mis en avant par les médias... Qui oserait mettre en doute la pureté et l’objectivité sans faille des faits qui nous sont présentés, sélectionnés pour nous de manière totalement impartiale, sans jamais privilégier le sensationnel bien entendu ? Les faits, rien que les faits. Ils nous suffisent. Pourquoi s’embarrasser de mises en relation avec d’autres événements plus anciens, voire même, au mon dieu, avec l’histoire ? Nous savons bien que toutes les opinions se valent, que tout est relatif, l’opinion de l’expert et celle du quidam, que la discussion ne mène à rien... Alors surtout, ne réfléchissons pas trop.
mercredi 11 juin 2008
Le temps
L'homme est une flèche sur un arc tendu, c'est un arc tendu sur une flèche.
dimanche 8 juin 2008
Idée reçue numéro 2 - le naturel et l'artificiel
En réalité l'homme lui même est naturel, la nature est créatrice, et par conséquent les créations de l'homme ne sont que les créations les plus sophistiquées que nous connaissions de la nature elle même, à travers nous.
Loin de moi l'idée de cautionner n'importe quelle action de l'homme ni d'affirmer qu'elles se valent toutes. Cependant l'idéalisation, la sacralisation à outrance de tout ce qui est naturel, l'idée d'un sanctuaire intouchable du naturel et la diabolisation de toute action de l'homme est naïve même si tout indique que ces actions auraient tout intérêt à être teintées de respect. Mais c'est un autre problème.
En fin de compte, la distinction entre le naturel et l'artificiel est elle même artificielle. Elle est donc également naturelle...
samedi 19 avril 2008
Une théorie de cordes
1. Les cordes vibrantes

Commençons par jouer avec une corde vibrante. Quand on la pince elle émet un son. On peut aussi la bloquer à l’endroit voulu pour raccourcir la zone qui vibre, et alors le son est plus aigu.
D’abord on remarque ceci : quand on raccourcit la corde de moitié, le son émit est plus aigu mais la note jouée semble la même à l’oreille. Les deux notes sonnent naturellement bien ensemble : on peut le constater si l’on dispose de deux cordes identiques l’une à côté de l’autre.
Divisons encore par deux la longueur. La corde est maintenant quatre fois plus petite. La note est encore plus aiguë, mais c’est toujours la même note à l’oreille. De plus l’intervalle entre la première et la seconde note semble le même qu’entre la seconde et la troisième.
Ainsi à chaque fois qu’on divise une corde par deux, on augmente la note émise d’un intervalle identique qui ne change pas la note, et qu’on appellera ensuite l’octave.
2. L'arithmétique harmonique
Si l’on possède plusieurs cordes, on peut les accorder de manière à ce qu’elles sonnent toutes exactement de la même note. Maintenant jouons avec ces cordes et voyons les notes qui sonnent harmonieusement ensemble.
On s’aperçoit vite d’une chose : si l’on divise la corde en un nombre de parties de même longueurs, par exemple en trois, quatre ou cinq parties égales, qu’on bloque la corde à cet endroit et qu’on joue, les notes que l'on entend sonnent harmonieusement ensemble et avec la note d’origine. Alors nous décidons d’appeler ces notes les harmoniques : la troisième, la quatrième, la cinquième…
On peut faire une chose un peu plus compliquée : divisons par trois la corde, et ensuite multiplions de nouveau la longueur obtenue par deux pour diminuer la note d’un octave. Encore une fois les notes sonnent agréablement à l’oreille.
De nombreuses multiplications et divisions successives permettent d’obtenir autant de sons harmonieux. Finalement nous découvrons que l’harmonie est une histoire d’arithmétique.
3. Des noms pour les notes
Nous décidons d’étudier l’harmonie de manière scientifique. Commençons par nommer les notes. Pour commencer : la note de notre corde originale s’appellera Fa, ainsi que toutes celles qu'on obtient on multipliant ou divisant par deux sa longueur. Adoptons ce principe : quand on divise ou multiplie par deux la longueur d'une corde, on garde le même nom pour la note. En effet, bien que de hauteurs différentes, les sons nous semble identiques.
Pour obtenir de nouveaux noms, utilisons la division de la longueur par trois. Par divisions successives, on obtient des cordes trois fois, puis neuf fois, puis vingt-sept fois plus petite. Et à chaque nouvelle note on donne un nouveau nom : Do, Sol, Ré, La… Puis bien sûr on multiplie ou on divise la longueur par deux pour obtenir différentes octaves.
L’intervalle entre Fa et Do est le même à l’oreille qu’entre Do et Sol, qu’entre Sol et Ré, et ainsi de suite. C’est cet intervalle, correspondant à une division par trois de la longueur de la corde, qu’on appellera plus tard (à l'octave près) la quinte.
4. Faisons nos premières gammes
Nous étions en train de diviser notre corde en trois. Après cinq étapes, nous obtenons presque la note d’origine, le Fa, plus aigu de plusieurs octaves. Si on décide de s’arrêter la et d’assimiler ces deux notes, de considérer que nous sommes revenus au point de départ, nous possédons cinq notes différentes à partir desquelles on peut composer de la musique harmonieuse. C’est ce qu’on appelle une gamme pentatonique.
Pour finir, on joue ces cinq notes à toutes les hauteurs possibles, en utilisant les octaves comme intervalle pour les rendre plus graves et aiguës. Et l’on s’aperçoit qu’elles se trouvent toujours à des endroits identiques les unes par rapport aux autres, comme un schéma qui se répète sur chaque octave. Elles divisent l’octave entre un Fa et un autre en cinq intervalles plus petits, à peu près de la même taille, dans cet ordre : Fa, Sol, La, Do, Ré.
5. Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si

Pourquoi s’arrêter à cinq étapes ? On peut décider de continuer. Plutôt que d'assimiler notre dernière note à un Fa, ce qu'elle était presque mais pas tout à fait, nous l'appelons Mi.
Après deux autres divisions successives par trois, de nouveau on obtient une note semblable à celle d’origine, non pas légèrement en dessous comme la dernière fois, mais cette fois légèrement au dessus. Au passage nous avons enrichit notre gamme de deux nouvelles notes, le Mi et le Si. Arrêtons nous là pour l’instant, on possède sept notes qui divisent l’octave en sept intervalles plus petits.
Si on remets dans l’ordre ces notes, de la plus grave à la plus aigu dans un octave donné, on obtient ceci : Fa Sol La Si Do Ré Mi. Ou en partant du Do : Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La et Si.
C'est la gamme de sept note qui a été le plus utilisé par nos ancêtres. Voilà pourquoi la cinquième note de cette suite, celle qu’on obtient en divisant la corde par trois, s’appelle la quinte, qui signifie « cinquième », et pourquoi la huitième, que l’on retrouve identique à la première mais plus aigüe, s’appelle l’octave, qui signifie « huitième ».
6. Les maths et la physique
Diviser la corde en 2, c’est avancer d'une octave. La diviser en 3, c’est avancer d'une octave et 4 notes. Les compositions marchent aussi : diviser par 2 puis par 3, donc au final par 6, c’est avancer de 2 octaves et 4 notes. Depuis le début de nos expériences, quelle est cette impression persistante que notre oreille transforme la division en addition ? Nous divisons la corde, l’oreille ajoute un intervalle…
Le physicien nous apprendra que plus la corde est petite et plus vite elle vibre. Si elle est deux fois plus petite, elle vibre deux fois plus vite. C’est donc que notre oreille transforme la multiplication de la vitesse de vibration en addition d’intervalle entre les notes...
Le mathématicien nous apprendra que c’est ce qui définit un logarithme :
Log(a x b) = Log(a) + Log(b)
Comme nous ne sommes pas mathématiciens, nous traduisons « logarithme de » par « la note correspondant à ». Soit la multiplication de la vitesse de vibration de la corde a par le nombre b, nous l’entendons Log(a x b), et nous l’entendons comme nous entendons la note Log(a) augmentée d’un intervalle Log(b).
Enfin nous pouvons dessiner notre échelle logarithmique : comme si nous déformions la corde de sorte que les espaces successifs entre les Fa, au lieu de s’amoindrir, reste de longueur identique. C’est comme si nous étendions la corde en l’une de ses extrémités, de plus en plus et à l’infini. Et ce nouveau dessin correspond exactement aux notes blanches d'un piano.
7. 81 = 80
Pourquoi utiliser uniquement la division en deux et en trois pour trouver de nouvelles notes ? On l’a vu : quand on divise la corde par cinq ou sept, on trouve toujours l’harmonie. Alors essayons.
Par cinq, on obtient une nouvelle note, mais étonnement il est inutile de lui trouver un nom : elle sonne exactement comme un La. Diviser la corde en cinq revient à avancer de 2 octaves et 2 notes. On retrouve à l'octave près la troisième note de notre suite, la tierce.
Par sept, on trouve une note qui n’existe pas encore entre le Ré et le Mi… Diviser par 10 c’est comme diviser par cinq puis par deux, on retrouve donc l'octave de la tierce, un La. Par onze, enfin, et on trouve presque un Si.
Mais revenons un peu en arrière… Et réfléchissons : par quel miracle diviser la corde en cinq nous donne la tierce, c'est à dire fait sonner cette corde comme si nous l’avions divisée en 3, puis en 3, puis en 3… puis en 3 ? Quelle magie nous permet à quelques octaves prêt d’appeler ces deux notes du même nom : La ? Qu'est-ce donc qui nous permettra, quand nous jouerons nos morceaux, d'utiliser ce La tantôt comme la cinquième harmonique du Fa, tantôt comme la troisième du Ré, et même de jouer de cette coïncidence ?
Comptons, divisons, multiplions et nous comprenons : ainsi donc la science de l’harmonie se baserait sur cette simple approximation : 81 = 80…
8. Trouvons un accords
Laissons de côté les chiffres un instant. Nous disposons de plusieurs cordes identiques et tendues de la même façon. A l’aide de calculs savants, faisons de petites marques afin de repérer nos sept notes le long de ces cordes : ainsi on sait en quel endroit bloquer les cordes pour obtenir les notes que l'on veut.
Essayons maintenant de former des groupes de notes que l'on peut jouer ensemble simultanément de manière harmonieuse. Commençons par un Fa et voyons ce que l'on peut jouer avec. Il y a d'abord les autres Fa. Il y a ensuite le Do, sa troisième harmonique. Puis Il y a le La, la cinquième harmonique. Essayons les trois ensembles, et constatons que l’accord est parfait. Nous pouvons former de tels accords à partir de n'importe quel autre note de base, et doté de ces accords parfaits, déjà nous pouvons créer tant de mélodies...
Il y a aussi la septième harmonique. Assimilons la pour l’instant au Mi dont elle est proche. Et comme Mi est aussi la septième note de notre suite, c’est donc par hasard qu’elle s’appelle la septième.
Enfin il y a celle que l’on obtiendrait en divisant la corde en 9 (donc en 3 puis en 3), soit le Sol. De même c’est la neuvième note de notre suite. Puisque le hasard fait bien les choses, appelons la neuvième.
Ces deux nouvelles notes devraient nous permettre de faire sonner quelques accords plus complexes, et d’étoffer nos mélodies.
9. Un problème mineur
Satisfait de nos sept notes, nous enchaînons les accords parfaits, agrémentés parfois d’une septième et d’une neuvième. Les intervalles de quintes, de tierce, de septième ou de neuvième nous permettent de jolis enchaînements. Fa, La, Do… Puis Do, Mi, Sol… Sol, Si, Ré…
Après avoir joué un peu on s’aperçoit de nos approximations. Rappelons nous que la base de notre gamme était cette constatation qu’après 7 divisions successives de la corde en 3, soit 7 quintes successives, on retombait presque sur la note d'origine, le Fa. Presque mais pas tout a fait... Et effectivement à l’oreille, l’accord « Ré, Fa, La » sonne différemment des autres accords car le Fa n’est pas tout à fait le bon.
Le Fa qu’il faudrait, c’est ce fameux Fa qu’on retrouve après 7 quintes, légèrement plus aigu que le Fa d’origine. Mais l’on s’est limité à 7 notes, on réutilise toujours le même Fa, alors voilà, ça sonne un peu différemment. C’est approximatif mais joli tout de même.
Pour l’accord « La, Do, Mi » c’est pareil, avec son Do trop bas, et pour l’accord « Mi, Sol Si » aussi où c’est le sol. Enfin, l’accord « Si, Ré, Fa » sonne vraiment bizarrement, car ni le Ré ni le Fa ne sont juste.
Et puis il y a aussi cette septième, qui n’est jamais très précise…
10. Soyons plus précis
Alors puisqu’à l’oreille cette huitième quinte n’est pas un Fa, mais une note légèrement plus aigue, appelons la Fa#. Et continuons les quintes… Do#... Sol#... Ré#... La#... Autant de nouvelles notes.
Ca y est, cette fois au Mi# nous sommes retombé sur le Fa, et cette fois la différence est inaudible. Ce ne sera donc pas sept notes que nous aurons dans notre gamme mais douze ! Voilà de quoi être beaucoup plus précis. Appelons chaque intervalle un demi-ton, puisqu'il vaut la moitié de la plupart des intervalles de la gamme à sept notes.
Et puis soyons logique : s’il est possible d’aller dans un sens, il est certainement possible d’aller dans l’autre. Tout comme nous divisions les longueurs, nous pouvons les multiplier, et tout comme on avançait dans les notes, on reculera. On choisira Si comme note d’origine et ainsi de manière symétrique nous découvrirons, dans cet ordre, les bémols : Sib, Mib, Lab, Réb, Solb, et avec Dob nous revenons à Si. Il s’agit d’une seconde façon de retrouver les mêmes douze notes, transposées.
11. Nous voilà au complet
Quelle aubaine : ce Mib, une corde neuf fois plus longue qu’un Fa, sonne presque comme sa septième… (En effet, 63 = 64 !) La note est toute trouvée. La onzième harmonique est bien un Si (car 99 = 100), la treizième proche d'un Réb (car 65 = 64), la 17ème d'un Solb (255 = 256) et la 19ème d’un Lab (95 = 96), si besoin est d’aller si loin.
Quant à la tierce exacte du Ré, c’est non pas un Fa comme nous l'avions approximé mais un Fa#, celle du La un Do# et ainsi de suite…Nos accords peuvent donc tous sonner à l’identique si nous le voulons.
Notre nouvelle gamme possède des notes qui ne sonnent pas toujours très harmonieusement entre elles, comme les demi-tons qui se suivent. Ainsi donc on pourrait se restreindre à notre gamme à sept notes pour faire de la musique, car après tout ces accords différents n’étaient pas si désagréables. Ils sonnaient légèrement mélancoliques… On les appellera mineurs, parce que leur tierce est plus petite que la normale, celle qui correspond à la cinquième harmonique. Dans notre nouvelle gamme, elle fait trois demi-tons au lieu de quatre.
Disons que désormais nous disposons de demi-tons quand le besoin d’une échappée dans les quintes ou les tierces se fait sentir, quand nous voulons décaler notre gamme dans un sens ou dans l'autre pour en changer la note de base, pour expérimenter ou pour agrémenter nos accords et mélodies de quelques nouvelles harmoniques…
12. Tout est question de tempérament
Heureux de posséder non plus sept mais douze notes, recalculons nos intervalles.
Diviser une corde par 2, c’est avancer de 12 demi-tons exactement. La diviser par 3 c’est avancer d’environ 1 octave et 7 demi-tons (parce que 524288 = 531441, c'est-à-dire qu’à la douzième quinte on retrouve l’original).
Diviser la corde par 4 c’est avancer de deux octaves, par 5 d’environ 2 octaves et 4 demi-tons (parce que 81 = 80), par 6 de 2 octaves et 7 demi-tons, par 7 de 3 octaves moins 2 demi-tons (parce que 63 = 64) par 8 de trois octaves, par 9 de 3 octaves et 2 demi-tons…etc.
Mais concentrons nous sur nos douze quintes successives. Elles divisent notre octave en douze intervalles sensiblement égaux, le demi-ton. Si l'on estime par approximation qu'à la douzième quinte nous retrouvons la note d'origine, alors nous estimons que ces demi-tons sont des intervalles identiques. Suivant cette approximation nos douze notes échelonnent régulièrement l’octave sur une échelle logarithmique.
Et voilà ! Après tant d’efforts, nous voilà doté de la gamme tempérée, entièrement approximative, une gamme dans laquelle plus aucune note n’est vraiment l’harmonique d’une autre, mais où toutes le sont presque, une gamme si pratique que c’est celle que l’on utilise aujourd’hui pour la plupart de nos instruments.
Démographie du monde
Ceci est une carte des plus grandes aires urbaines du monde. Les aires urbaines de plus de 1 500 000 habitants sont réparties en catégorie suivant une progression logarithmique du nombre d'habitants suivant la série 3-7-15. Chaque catégorie correspond à une population à peu près double de la catégorie inférieure.La couleur et la taille des disques correspond à la catégorie de l'aire urbaine représentée. La surface des disques est proportionnelle au nombre d'habitant moyen de la catégorie.
Sur le graphique en bas, les catégories d'aires urbaines sont représentées avec une taille proportionnelle au nombre total d'habitants dans chacune. La population rurale et la population des aires urbaines plus petites est également représentée.
Sur quatre personnes, environ deux vivent dans une zone rurale, une vit près d'une petite ou moyenne ville et une vit dans une grande ville ou une mégapole.
source : www.populationdata.net
mercredi 16 avril 2008
Démographie de la France métropolitaine

Ceci est une carte des aires urbaines de France métropolitaine. Elles sont réparties en catégories suivant un découpage logarithmique du nombre d'habitants suivant la série 3-7-15. Chaque catégorie correspond à une population à peu près double de la catégorie inférieure. La catégorie des aires urbaines de 3 à 7 millions d'habitants n'est pas représentée en France. A l'étranger, elle le serait par des villes comme Barcelone, Amsterdam, Berlin, Milan...
La couleur et la taille des disques correspond à la catégorie de l'aire urbaine représentée. La surface des disques est proportionnelle au nombre d'habitant moyen de la catégorie.
Sur le graphique à gauche, les catégories d'aires urbaines sont représentées avec une taille proportionnelle au nombre total d'habitants dans chacune.
La France peut se diviser en 4 types d'habitants à peu près en même nombre : les habitants de la capitale et de sa banlieue (12 millions), les habitants des grandes villes et de leurs banlieues (20 millions), les habitants des petites villes et de leurs banlieues (15 millions), et enfin les habitants des très petites aires urbaines et des zones rurales (17 millions)
jeudi 10 avril 2008
Economie de marché : le mythe de la liberté

Il existe une revendication commune chez les partisans du libéralisme qui est celle de la liberté du marché et des acteurs économiques d'exercer leur activité en concurrence les uns avec les autres de manière non faussée. Derrière cette volonté, il y a l'idée que le marché est le régulateur idéal de la société et que sa santé est synonyme de santé sociale, idée dont nous avons déjà discuté lors d'un précédant article. Les états sont perçu comme la principale contrainte qui entrave cette liberté à travers les lois, en particulier le droit du travail, les taxes et les subventions. Il est curieux de constater que cette façon de voir est généralement considérée comme étant politiquement "de droite", quand bien même l'exigence de la liberté, au moins au niveau individuel, est plus volontiers mise en avant par les gens dit "de gauche", par opposition à l'autoritarisme. Le fait que des opinions portées à soutenir la liberté individuelle se défient du libéralisme est un paradoxe qui trouve pourtant son explication.
La liberté politique
Commençons d'abord par nous mettre d'accord sur ce que l'on entend par liberté. On pourrait définir dans un premier temps la liberté comme l'absence d'entrave et d'interdiction. C'est ce qu'on appelle la liberté négative. Empêcher un acte par la force ou l'autorité revient à porter atteinte à cette liberté. Mais il existe une notion de liberté plus général qui englobe celle ci et qu'on peut appeler liberté positive. En effet il se peut que je ne puisse pas réaliser quelque chose que je désire, non pas parce que c'est interdit, mais parce que je n'en ai pas les moyens. Dans ce cas c'est un défaut de liberté positive. Ce concept, développé en particulier par Amartya Sen, se définit comme l'ensemble des possibilités qu'on les individus à définir et à réaliser leurs désirs et besoins.
La force de ce concept est qu'il permet d'englober non seulement la notion usuelle de liberté mais aussi la notion d'égalité, puisque les inégalités peuvent en fin de compte être considérées comme des défauts de libertés positives. Il intègre également la notion de richesse qui est un facteur évident (mais pas le seul) de liberté positive. Enfin il n'exclut pas non plus la notion de mérite ou de compétition, puisque chacun ayant les mêmes possibilités est libre de se fixer ses propres objectifs et de chercher à les réaliser en concurrence avec les autres. Sous cette forme, la liberté apparait donc comme une notion fondamentale, sans doute la notion fondamentale de toute éthique.
Le problème que pose la vie en société, à l'aulne de ce concept de liberté, est essentiellement celui du pouvoir qu'ont les uns sur les autres et de l'abus qu'il peut représenter. Il semble que si on laisse une société se développer librement, certaines personnes deviennent puissantes que d'autres, et le pouvoir renforçant le pouvoir, finissent par assujettir ces derniers, les privant de leur liberté au profit de celle des dominants. C'est en tout cas à de tels systèmes qu'ont aboutit la plupart des civilisations dans l'histoire, de l'esclavagisme à l'ancien régime en France. Autrement dit la liberté porterait en elle son propre ennemi, puisque appliquée radicalement, elle aboutit naturellement à un défaut de liberté pour le plus grand nombre au profit d'un groupe dominant.
On peut dire que les principes de la démocratie ont été pensés pour résoudre ce problème fondamental. Elle se base sur différents piliers : la séparation des pouvoirs, le suffrage universel, la justice et les libertés de l'homme. L'idée est d'empêcher que l'état n'en vienne à priver les citoyens de leur liberté, tout en le faisant garant par le biais de la justice du maintien des libertés des uns par rapport aux autres. Le suffrage offre ainsi une légitimité aux dirigeants tout en limitant leur impunité, le vote pouvant jouer le rôle de sanction. Dans une société démocratique chacun est libre (au moins au sens de la liberté négative) de se lancer dans une carrière politique. La séparation des pouvoirs évite sa concentration. Il revient finalement à l'état, de par la légitimité qui lui est conférée, de prendre les décisions collectives, au nom du peuple et dans son intérêt. Un des aspects les plus important d'une démocratie est la liberté d'opinion et d'association. En dépit de certaines lois (en particulier des lois mémorielles) limitant cette liberté, chacun est libre d'exprimer son opinion, de se regrouper en associations, de contester à voix haute les décisions de l'état.
Aujourd'hui force est de constater que, même s'il pourrait être amélioré dans ses principes ou son application sur nombre de points, le système démocratique est un facteur de liberté individuel important et appréciable en comparaison d'un système autoritaire. Il semble parfois montrer quelques limites dans de nombreux pays avec l'apparition de phénomènes comme la prépondérance du court terme et du spectaculaire, le populisme, la recrudescence du nationalisme, le "marketing politique" ou une certaine collusion dans les faits avec les médias et en particulier la télévision, mais, comme nous le verrons ensuite, ces défauts ne sont finalement pas intégralement imputable au système démocratique en lui même.
La liberté économique
Analysons maintenant ce même problème de la liberté dans le domaine économique. Nous vivons dans une économie de libre marché. Ceci comprend la liberté d'entreprendre, d'investir, de choisir son travail, d'acheter, de vendre. Remettre en question ces libertés serait contraire aux principes de la démocratie. Néanmoins il nous faut prendre en compte les aspects suivant : qui exerce cette liberté et quelles libertés positives possèdent réellement les acteurs de l'économie ?
La réalité est la suivante : en tant que salarié ou que petit porteur, mon pouvoir sur l'économie mondialisée est nul. Et ne parlons pas des travailleurs des pays en voix de développement... En matière économique, le pouvoir appartient aux décideurs des principales forces économiques, à savoir les grands groupes industriels, et à leurs actionnaires principaux, les gros porteurs. Ce sont eux qui possèdent la capacité de décision collective et le pouvoir d'influer sur le marché mondial. Mais à l'inverse des représentants d'une démocratie, ils ne sont pas les représentants du peuple car ils ne sont pas élus. On peut dire que l'entreprise n'est pas une petite démocratie mais un petit état totalitaire (et sa propagande le marketing).
C'est la raison pour laquelle il peut se passer aujourd'hui dans le domaine économique ce qu'il a pu se passer dans le domaine politique par le passé, à savoir l'assujettissement du plus grand nombre à un petit nombre de dominants qui possèdent la liberté au détriment de celle des dominés. Ceci est vrai chez nous et plus encore dans les rapports nord-sud, où les petits producteurs sont les victimes directes de l'ouverture du marché. Le pouvoir renforce le pouvoir. L'argent génère de l'argent. Ce qui est exclu en politique par la démocratie est rendu possible en économie par le libéralisme. Certes cet assujettissement ne se fait pas par la force brute. Il n'est pas le fait d'une entité unique mais de plusieurs en concurrence. Il est restreint à la sphère économique. Il se fait donc par l'argent et pour l'argent. Il n'en est pas moins réel. Ainsi en France il existe un milieu fermé de grands patrons éloigné des réalités sociales dont le salaire dépasse généralement le million d'euros annuel et représente ainsi souvent plus de 100 fois le SMIC. Ceci sans parler des profits financiers colossaux. Ces fortunes gigantesques, abrités dans les paradis fiscaux, ne font qu'augmenter quand le pouvoir d'achat des salariés du privé stagne en moyenne depuis une vingtaine d'années. De plus elles ne se transmettent pas au mérite mais bel et bien de père en fils.
Certes ces richesses sont investies dans des activités qui profitent naturellement au reste de la population. Loin de moi l'idée de remettre en question l'activité marchande et la production de richesse, qui est un élément essentiel de toutes les sociétés humaines. Seulement si la présence de capitaux permet l'activité humaine, une telle concentration est loin d'être nécessaire, certainement néfaste (on peut sans doute imputer en partie à cette concentration la succession de bulles financières) et on peut même envisager qu'une bonne répartition est bénéfique à cette activité. N'oublions pas que le salarié est à l'actionnaire ce que le locataire est au propriétaire. L'un paie à fond perdu quand l'autre ne fait qu'amortir son bien. Ceci n'est qu'un élément de plus du renforcement du pouvoir par lui même, du mécanisme même de concentration. On peut aussi mettre en avant la liberté d'entreprendre et d'être propriétaire de son entreprise, mais personne n'imagine à l'heure actuelle un monde sans salariés. De plus entreprendre, cela nécessite une volonté, des réseaux et un fond d'investissement qui n'est pas donné à tout le monde, et quand bien même on l'aurait, quelle chance a-t-on d'atteindre le même niveau que les grands patrons ? Il existe un fossé gigantesque entre les petits entrepreneurs et les plus gros.
Ainsi le libéralisme économique est fondée sur une illusion, qui est l'idée qu'un marché libre est synonyme d'une société libre. Mais en réalité c'est bien l'inverse qui se produit, tout comme la libéralisation des milices ne signifierait pas plus de liberté pour les individus. Il est important de remarquer que les individus de la classe dominantes que nous évoquions ne sont finalement pas à stigmatiser personnellement, eux même jouant un rôle que, s'il ne le jouait pas, d'autre jouerait à leur place. Plus que les individus ce sont ces entités que sont les grandes entreprises internationales, possédant une logique propre, celle du marché, et finalement plus ou moins indépendantes de ceux qui la composent qui assujettissent les individus, assujettissement aujourd'hui inégalé, avec tous les problèmes sociaux que cela comporte pour les plus faibles d'entre nous sous la pression de ce marché : stress au travail, précarité, exclusion... La liberté porte en elle son propre ennemi.
La liberté médiatique
Les acteurs dominant du marché que sont les grands groupes sont capable, de par cette liberté dont ils ont l'exercice, d'acquérir un pouvoir économique inédit, dirigé par des dynasties, pouvoir sans doute plus important que celui d'un état, pouvoir qui leur permet d'étendre leur puissance aux autres domaines de la société, comme ceux de la culture, de la connaissance, du social et de la politique. Il en résulte une intrusion et une domination du marché dans tous ces domaines. Il impose ses règles, qui sont le court terme ou la recherche du profit au détriment des autres valeurs (voir http://ungraindesable.blogspot.com/2008/04/la-croissance-conomique.html). Ce sont aujourd'hui de grands groupes internationaux qui déterminent majoritairement l'offre en matière de culture, par exemple. Et l'outil principal qui leur permet d'étendre cette domination à tous les domaines est l'outil médiatique.
La télévision privée, financée presque intégralement par la publicité, regarde la société à travers un prisme, celui de la superficialité, du sensationnel, de la victimisation, du voyeurisme, de la caricature, de la peur de l'autre. Elle ne laisse plus de place à la durée et à la réflexion. Le futile y masque l'important. La principale raison de ceci est indéniablement l'influence du marché et la pression de l'audimat qu'il impose (voir http://ungraindesable.blogspot.com/2008/01/la-publicit-est-un-monstre-on-peu-de.html). C'est également de ce fait un lieu d'incitation à la consommation, par la promotion de "tendances", le "décryptages" des "comportements"... Ses dirigeants affichent parfois ouvertement leur vocation de formatage des esprits. Mais ce n'est pas tout. La télévision, est aussi un formidable outil de propagande politique.
En effet les entreprises télévisuelles sont peu nombreuses et possède finalement le quasi-monopole des moyens de diffusion au grand public. Il en résulte que la liberté d'expression, essentielle à la démocratie, devient toute relative quand seules certaines personnes possèdent les moyens qui permettent de s'exprimer au plus grand nombre. Non que ces moyens de diffusions ne soient pas libres (et finalement on peut rétorquer qu'il serait impossible de permettre à chacun de s'exprimer) mais plutôt qu'ils tiennent tous de la même logique marchande, du moins ceux financés par la publicité, et sont donc tous soumis à l'influence grandissante du marché. Il en résulte l'exclusion de facto de tous les discours qui "n'entrent pas dans le cadre". En France, la différence de programmation entre des chaines peu ou pas financées par la publicité (Arte et France 3) et les autres, mais aussi la différence d'audience, donc de pouvoir d'influence sur le grand public de ces deux types de chaines peut nous donner une idée de l'ampleur du phénomène. Aujourd'hui personne ne semble s'apercevoir de cela : si la liberté d'expression "négative" existe, la liberté d'expression "positive" est un mythe. Et à partir du moment où un pouvoir économique, donc non démocratique, possède de grands médias, même si ce pouvoir est formé de multiples groupes en concurrence, il est à même d'influer sur le politique en lui imposant la logique commune de ces groupes.
Aujourd'hui nous constatons par exemple que les idées libérales sont largement diffusées et répandues en télévision, tandis que leur contestation est souvent présentée comme un extrémisme. Les sujets sur les grèves, par exemple, offre le quasi-monopole de la parole aux usagers mécontents (voir http://www.acrimed.org/article2765.html). Or les idées libérales, au lieu d'étudier les problèmes de manière globale, ne se concentre généralement que sur un seul objectif qui est l'optimisation du marché, répandant ainsi l'idée fausse qui fonde le libéralisme, celle d'un marché libre synonyme de société libre et du marché optimal synonyme de richesse pour tous. Il est donc naturel que ces idées soient privilégiées par les médias dominant soumis à la logique du marché lui même. Si la presse semble moins totalement formatée et que certains journaux échappent à ce processus, remarquons d'une part qu'elle est de manière générale en difficulté économique et d'autre part que contrairement à la télévision, elle a pour lecteurs une certaine partie de la population uniquement. Aujourd'hui l'essor d'Internet est peut-être une chance de modifier la donne, mais ce peut devenir aussi un outil de plus au service des puissances.
Nous pouvons maintenant considérer les limites de la démocratie que nous évoquions précédemment d'un autre oeil, car le marketing politique ressemble fort à la promotion par le marché de candidats qui lui son favorable, et la prépondérance du court terme ressemble fort elle aussi à une injonction du marché, tout comme le nationalisme une conséquence indirecte de l'importance accordée aux faits divers, et la peur de l'autre qui en résulte. De plus on remarquera la forte corrélation entre ces phénomènes et l'essor de la télévision. Il ne faut pas y voir une manipulation, mais plutôt la conséquence naturelle de jeux de pouvoirs médiatiques, économiques et politiques. Ainsi la prédominance des idées libérales à la télévision ne sa fait pas par une action directe d'acteurs puissants positionnant des pions sur un échiquier, mais plutôt par un phénomène naturel de connivences et de renforcement du pouvoir par lui même.
La cohabitation des libertés
Il nous faut maintenant tempérer notre discours. Si la pression et l'intrusion du marché se fait bien sentir de manière diffuse, force est de constater que cette domination ne nous saute pas aux yeux. Personne n'a l'impression d'être esclave aujourd'hui. Si les entreprises peuvent ressembler dans leur modèle à un état totalitaire, elles n'usent pas pour autant, sauf exception, de violences physiques. Les individus sont libres de ne pas consommer, libres de ne pas travailler, libre d'entreprendre. Il existe une classe moyenne relativement aisée plutôt importante et des gens issus de cette classe qui "réussissent". Les associations culturels et sociales existent. Les choses ne semblent pas si terribles. Nous avons des droits.
Cependant ceci n'est pas le fait de la liberté économique mais de la liberté politique. Le marché évolue dans un cadre politique, dans nos pays la démocratie, et ce cadre nous garantit certaines libertés fondamentales et offre une forme de contre-pouvoir au pouvoir économique. Ceci se traduit entre autre par le droit du travail et l'existence des syndicats, par le SMIC, les lois anti-trust, mais aussi par les politiques sociales de santé publique et de répartition des richesses qui limitent les effets négatifs et qui permettent à tous de profiter de la croissance économique, donc de l'essor du marché. Sans ce cadre la concentration naturelle des capitaux aboutirait certainement à une séparation bien plus nette entre une classe dominante et une classe dominée. Aux états-unis, déjà (même si l'immigration forte et l'endettement contrebalancent légèrement ce phénomène), cette séparation est plus nette : les riches sont plus riche tandis que la précarité, la pauvreté et la ghettoisation y sont plus importantes que chez nous et que la classe moyenne est sur-endettée.
Finalement c'est cette cohabitation d'une liberté individuelle garantie par la démocratie et d'une liberté économique assujettie qui donne l'impression d'être face à un pouvoir diffus et insidieux. Le cadre de nos sociétés offre la possibilité au marché et à la classe des grands dirigeants d'exercer leur pouvoir et de jouir de leurs privilèges sans pour autant que la plupart des gens n'aient à se plaindre de leur situation. De ce fait la contestation est moindre et le système peut se perpétuer. Le danger aujourd'hui, hormis l'aspect profondément injuste de la situation, c'est d'abord cette intrusion et cette prise de pouvoir du marché dans tous les domaines de la société et l'appauvrissement culturel et social qui en résulte, la pression qu'il exerce sur les individus les moins nantis. C'est aussi le risque que la classe dominante ne devienne trop gourmande...
En effet ces libertés et droits politiques et ces taxes ne viennent pas de l'intérieur des entreprises. Elles sont imposées aux entreprises par les états. Elles apparaissent donc comme des contraintes pour le marché et sont perçus non pas comme des protections de la liberté individuelles mais comme des entraves à la liberté économique, donc à l'enrichissement. Il en résulte un conflit entre le monde économique et le monde politique. Au mieux l'état apparait comme ce qui permet de maintenir le cadre nécessaire au marché pour fonctionner, en évitant trop d'inégalité et trop de contestation. Au pire, il empêche le marché de se développer pleinement et le rend moins efficace. Au fur et à mesure que le marché étend son influence sur le domaine politique, nous sommes tentés, sous cette influence libérale, de supprimer ces entraves que sont les protections de nos libertés, et finalement, plus il y aura de grandes puissances économiques et plus notre liberté politique se restreindra au profit de la liberté économique des puissants.
Aujourd'hui la montée en puissance de l'économie semble inéluctable, et les états en tentant de réparer les dégâts collatéraux du libéralisme économique semblent courir après un train en marche sans espoir de le rattraper. Ajoutons que ce train se dirige vers le mur de la catastrophe environnemental.
Un appel à la démocratie économique
Est-il possible d'accepter la liberté des acteurs économiques et le droit à la propriété mais d'empêcher une telle aliénation de l'individu au marché ? Nous l'avons vu, la clé de cette aliénation est l'aspect non démocratique de la hiérarchie en entreprise. Le contrat de travail ne peut réduire à un simple contrat de fournisseur à client, ni l'individu à un fournisseur de service puisque non seulement sa rupture a un impact humain plus important que la rupture d'un contrat fournisseur, mais surtout parcequ'être salarié d'une entreprise est bien plus engageant. Le salarié prend part à l'activité de l'entreprise, il y est intégré, il y travaille en équipe, il y prend des décisions. Ainsi le contrat de travail du salarié est un contrat de subordination volontaire à une hiérarchie non élue, moyennant rémunération. C'est donc la pierre angulaire de la puissance du marché sur l'individu.
Nous pouvons déduire de ceci que la seule issue à cette impasse est l'introduction de la démocratie dans l'entreprise, à travers un modèle d'autogestion encadré par le contrat de travail. Le contrat de travail devrait inclure le droit du salarié de se présenter et de participer à l'élection régulière des dirigeants de l'entreprise, au suffrage direct ou indirect, moyennant éventuellement une certaine ancienneté et une taille d'entreprise minimum. Ce faisant nous introduisons la protection de la liberté individuelle au sein même de l'économie et de son entité de base. En effet, ce ne sera que quand les salariés pourront choisir leurs dirigeant, quand auront lieu des débats publics en entreprise, quand chacun pourra influer sur la stratégie économique, managériale, salariale, environnementale ou éthique de son entreprise par le vote que les choses changeront.
Le droit de propriété semble s'opposer à un tel principe. En effet les actionnaires d'une entreprise en sont les co-propriétaires et possèdent donc le pouvoir de décision stratégique sur celle-ci. Il existe plusieurs moyens de s'en sortir : soit par la co-propriété des salariés, soit en ne donnant aux actionnaires que le rôle de prêteurs, soit enfin en limitant l'élection aux dirigeants du niveau immédiatement inférieur au premier niveau hiérarchique, occupé ou mandaté par les propriétaires.
Le marché mondiale et la nécessaire compétitivité semble également s'opposer à un tel principe. Il est douteux qu'une entreprise démocratique soit compétitive ou attire autant les investisseurs qu'une entreprise classique. La encore l'enjeu est de trouver le meilleur modèle, d'en mesurer les avantages et inconvénients et d'utiliser l'outil politique pour mettre en place des incitations ou des contraintes à grande échelle. Mais, sans aucun doute, l'applicabilité de ces principes en l'état de l'économie est le point le plus délicat.
Il est possible que dans un tel cadre l'état pourrait amoindrir son rôle social en le déléguant en partie aux entreprises. Les contraintes n'étant plus imposées de l'extérieur mais de l'intérieur, elles seraient mieux perçus et moins conflictuelles. Il n'y aurait plus de syndicats mais une opposition. Il est possible que naisse une concurrence sociale, source de créativité et de nouvelles inventions. Le vote pourrait aboutir naturellement à la mise en place de différents systèmes d'auto-gestion et de partage du capital. Nous pouvons également imaginer que par la voix du peuple apparaisse une pacification des rapports commerciaux, une pression amoindrie, une concurrence commerciale moins acharnée et moins coûteuse, un marketing moins agressif et omniprésent, un rapport à l'éthique différent, et finalement une diminution de la prépondérance de la logique du marché dans tous les domaines. Finalement la différence entre association et entreprise deviendrait plus ténue.
Si nous n'affirmons pas que tous les problèmes seraient résolus de la sorte, on peut néanmoins imaginer que comme la démocratie a apporté un formidable élan de liberté à nos sociétés, elle pourra apporter ce même élan à notre économie et à la vie professionnelle. Nous avons connu dans l'histoire les totalitarismes religieux et politiques. Aujourd'hui il est encore temps d'éviter le totalitarisme économique.
lundi 7 avril 2008
L'hypothèse du libre arbitre

Le libre arbitre est un sujet profond. Alors, enfonçons nous.
La perception du libre arbitre
Le libre arbitre serait la capacité qu'on les esprits humains à décider, à faire des choix dont nous serions responsables et finalement à influer sur le cours du monde. Poser son existence revient à rejeter l'idée du fatalisme. Généralement on perçoit l'esprit comme l'adjonction de trois caractéristiques fondamentales : la perception du monde, la conscience de soi et le libre arbitre, ce dernier étant facultatif.
En premier lieu remarquons que l'hypothèse du libre arbitre est éminemment et vertigineusement paradoxale. On voudrait qu'il existe, sans quoi l'existence n'aurait aucun sens : nous serions spectateurs de nos vies. Qui l'accepterait ? Au quotidien il nous semble concret quand nous prenons des décisions. Mais on sait aussi que des critères, conscients et inconscients, nous influencent dans nos actes. Le libre arbitre ne peut être qu'informé.
En poussant à l'extrême d'un côté, on peut croire que le libre arbitre est une illusion, que nous sommes intégralement influencés par ces critères et que par exemple quand on hésite, ça aussi c'est écrit à l'avance. Alors notre vie n'a pas de sens. Et en poussant à l'extrême inverse, on s'aperçoit qu'être libre aussi semble insensé : finalement en l'absence de critère ou d'information (sauf à imaginer qu'un être supérieure juge de nos actes), à quoi ça rime d'avoir le choix, quelle différence avec le hasard ?
Le libre arbitre n'a de sens qu'entre ces deux extrêmes.
L'indéterminisme
Abordons maintenant les choses de manière plus scientifique, car on retrouve un paradoxe semblable en posant le libre arbitre en science. Nous verrons s'il nous est possible ou non de le lever. Tout d'abord précisons que nous nous plaçons dans l'hypothèse naturaliste qui consiste à poser que tout, y compris nos esprits, est soumis aux lois de la nature (par opposition au surnaturel). Dans ce cadre, est-il possible d'envisager le libre arbitre ?
Pour qu'il y ait libre arbitre, il est d'abord nécessaire qu'il y ait indéterminisme. En effet si on a le choix, c'est nécessairement qu'il y a plusieurs possibilités et donc que l'état du monde à l'instant qui suit ne puisse être déterminé entièrement à partir de l'état du monde actuel. Au passage on remarque que l'indéterminisme est indissociable de l'existence d'une flèche du temps. En effet, s'il y a indéterminisme, il y a une flèche du temps (et il peut même en théorie y en avoir plusieurs) car l'instant suivant ne peut être déduit du précédant et s'il n'y a pas d'indéterminisme, il n'y a pas réellement de flèche du temps, car une prédiction peut alors se faire indifféremment du passé vers le futur et du futur vers le passé. On pourrait dire que sans indéterminisme, "tout est déjà réalisé".
Or l'existence d'une flèche du temps est une évidence. De plus on observe cet indéterminisme dans la nature, et ceci est décrit par la physique quantique à travers le phénomène de la mesure, également appelé réduction du paquet d'onde (du moins si on exclut certaines interprétations, comme l'hypothèse des "multi-monde"). Insistons sur le fait que cet indéterminisme est irréductible et ne dépend pas de lacunes ou d'insuffisances dans nos observations.
Jusqu'ici notre hypothèse tient donc la route.
Le hasard ou le libre arbitre
L'hypothèse tient, disions nous, car il existe un indéterminisme observé dans la nature. Mais c'est ici que l'on retrouve un paradoxe semblable au précédant.
En effet la physique quantique décrit précisément cet indéterminisme, et en particulier le fait qu'il soit soumis à une distribution statistique. Ainsi si on lance un dé un très grand nombre de fois on obtiendra grosso modo autant de un que de deux, de trois, et ainsi de suite, et les variations relatives entre le nombre de faces obtenues, c'est à dire les écarts à la moyenne, se réduiront d'autant plus qu'on fera de jets. Il en va de même pour les particules microscopiques.
Si les particules sont soumises à de telles lois, on est en droit de penser que ça ne correspond pas à un libre arbitre, car cette nécessité semble incompatible avec la notion de liberté. Si nous étions vraiment libre, nous pourrions choisir de faire tomber indéfiniment la face trois. C'est l'objection qu'a faite Shrödinger à la réinterprétation de l'indéterminisme quantique par le libre arbitre, et c'est pourquoi celui-ci est généralement interprété comme étant un hasard.
Intuitivement ce résultat peut nous sembler étrange. Puisqu'il existe un indéterminisme, pourquoi ne serait-ce pas une volonté ? Nous vivrions dans un monde où il y a un hasard, mais pas de libre arbitre ? Ce serait un comble. Nous pouvons rapprocher ceci de notre précédente assertion : en l'absence de critère, le libre arbitre semble être un hasard.
La singularité de l'évènement
En fait ce paradoxe possède une solution simple qui est la suivante : le monde n'est jamais deux fois semblable à ce qu'il a été. Ceci est également observé et parfaitement décrit par les lois de la thermodynamique : l'entropie ne cesse d'augmenter, ce qui signifie qu'il est impossible que l'univers retrouve un état précédant. L'expansion de l'univers en est une autre garantie.
Chacun de ses états étant unique, une expérience portant sur un système isolé répétée indéfiniment et en un temps limité, qui permet d'obtenir un résultat statistique, ne correspond pas à la réalité. C'est comme si nous décrivions par la force de l'expérience un sous-monde tautologique, dans lequel nous observons une loi statistique qui ne serait que en quelque sorte la forme extensive du libre arbitre dans un monde limité.
Mais dans un monde a priori illimité dans le temps et l'espace et qui ne se reproduit jamais à l'identique, chaque évènement est une singularité et chaque manifestation de l'indéterminisme, puisqu'étant en contact avec le reste de l'univers, peut être interprété comme l'acte d'une volonté, puisqu'il est libre de ne pas suivre les statistiques, qui d'ailleurs n'existent pas dans la mesure où aucune mesure statistique n'est possible sur un évènement unique. Ce qui était des statistiques devient finalement des "propensions" à obtenir un résultat.
Finalement il ne faut pas considérer le cas réel comme un cas particulier de l'expérience scientifique, mais plutôt l'expérience comme un cas particulier de la réalité.
Une question métaphysique ?
Dans le monde observable, deux des conditions au libre arbitre sont donc réunies et corroborent à notre hypothèse : celle d'un indéterminisme en physique quantique et celle de la non reproductibilité en thermodynamique. Ces deux conditions peuvent certainement être reliées en un seul phénomène, comme l'a montré Ilya Prigogine par l'étude des systèmes dynamiques hors équilibre.
Si l'on se replace dans le contexte initial, dans lequel nous voyions le libre arbitre se placer entre deux extrême, nous pouvons déduire par analogie que c'est l'unicité sans cesse renouvelée du monde et la singularité de chaque instant qui nous permet d'être libre. Le libre arbitre nous paraissait alors insensé dans un contexte qui ressemble à celui d'une expérience scientifique, mais en posant comme condition le contact avec le reste de l'univers, il devient non seulement sensé mais aussi créateur, puisque c'est lui même qui renouvelle le monde. On se retrouve bien "entre les deux extrêmes" dont nous parlions. L'hypothèse d'un libre arbitre créateur façonnant un monde qui ne revient jamais sur ses pas semble donc se dessiner...
Mais en fin de compte nous n'avons rien démontré de plus que ceci : dans un cadre naturaliste (et non multi-monde), il est tout à fait raisonnable de supposer l'existence du libre arbitre. Nous n'avons aucunement montré qu'il existe. Alors puisque rien n'exclue cette hypothèse la question qui vient ensuite est la suivante : de l'extérieur, qu'est ce qui pourrait nous permettre de différencier un libre arbitre d'un hasard ? Et la réponse est : de l'extérieur, rien. Les deux sont un événement indéterminé. Ainsi si rien n'empêche de réinterpréter l'indéterminisme en libre arbitre, on peut toutefois conclure que l'hypothèse du libre arbitre est métaphysique, et n'a pas lieu d'être posée en science.
L'inadéquation avec l'esprit humain
Mais philosophiquement nous ne sommes pas tenu d'en rester là, car si de l'extérieur, rien ne peut prouver la réalité du libre arbitre, il nous reste l'intérieur... De l'intérieur, qu'est ce qui peut différencier un libre arbitre d'un hasard ? Puisque le libre arbitre est finalement vécu comme tel, nous pouvons reformuler cette question de la manière suivante : est-il possible de réinterpréter l'indétermination quantique de manière à l'assimiler à notre vécu, en tant qu'homme, du libre arbitre ? On remarquera que plusieurs éléments semblent faire obstacle à cette vision des choses.
Le premier élément, immédiat, c'est que notre libre arbitre est vécu à grande échelle, et que nous avons une sensation d'identité et de cohérence associée de manière unique au corps humain. Ceci ne s'explique pas quand l'indétermination est à priori observé dans chaque particule. Le second problème, également immédiat, c'est que la matière qui nous entoure est inerte et ne semble pas douée de libre arbitre, mais au contraire régie par des lois déterministes, à l'exception sans doute des êtres vivants. Enfin le troisième problème c'est que si le libre arbitre est un constituant fondamental de ce qu'on entend par esprit, cette vision ne rend pas compte à priori de deux autres caractéristiques de l'esprit : le fait de percevoir le monde et la conscience d'exister.
Afin d'étudier plus en avant ces problèmes il nous faut prendre en considération quelques aspects assez technique de la physique de l'infiniment petit, c'est à dire des particules dont nous et notre environnement sommes constitués.
Cohérence et décohérence
Parlons d'abord de la corrélation, ou intrication. On observe cette propriété quand deux particules interagissent : les deux particules sont corrélées, si bien que l'état indéterminé de l'une et de l'autre, bien qu'indéterminé, sont interdépendants. Par exemple : on ne sait pas si deux particules sont rouges ou noires, mais on sait que si l'une est rouge, l'autre est noire. A l'instant suivant, quand l'indétermination est levée, quel que soit la distance entre les deux particules et quelque soit la durée écoulée, c'est invariablement vrai. Ce phénomène est vérifié par l'expérience. Si le hasard est interprété en libre arbitre, ceci pourrait s'interpréter de la manière suivante : le même esprit (le même exercice du libre arbitre) est présent dans les deux particules à la fois. Mais l'exercice de ce libre arbitre a pour effet de détruire la cohérence, puisque quand l'état se détermine, la cohérence disparait.
Notons que ce que l'on observe pour deux particules est vrai pour plus de deux. En réalité les choses sont plus complexes. Au final on peut supposer que l'ensemble des particules de l'univers sont corrélées les unes aux autres. Elles le sont seulement plus ou moins, le plus souvent infiniment peu, et cette corrélation diminue en pratique rapidement avec le temps et la distance, comme nous allons le voir. C'est la raison pour laquelle le phénomène n'a pu être découvert qu'en observant l'infiniment petit, puisqu'à notre échelle les corrélations semblent ne pas exister.
Notre seconde considération physique concerne justement la décohérence des particules, c'est à dire leur désintrication. On constate une décohérence des particules entre elle au cours du temps, et ce d'autant plus rapidement qu'elles entrent en contact avec le reste de l'univers. Des particules isolées resteront corrélées, mais dès qu'elles interagissent, elles se décorrèlent. C'est la raison pour laquelle les cohérences diminent avec le temps et la distance. Dans notre interprétation, nous dirions que l'esprit se dilue au contact du reste de l'univers.
La mesure et le chaos
Notre troisième considération concerne le problème de la mesure, qui peut se résumer en une question : à quel moment l'indéterminisme est-il levé ? Cette question interprétative n'est pas résolue à l'heure actuelle, et donne lieu, par exemple, à l'interprétation multi-monde (dans laquelle l'indéterminisme n'est jamais levé puisqu'il existe autant de monde parallèle que de possibilités). Nous savons seulement qu'au moment final où nous mesurons la caractéristique d'une particule, à notre échelle d'être humain, l'indéterminisme est levé. La matière est irréductiblement indéterminée, mais il s'est "déplacé" sur une autre caractéristique non mesurée. Il s'est produit un acte irréversible que nous appelons la mesure et qui impacte à la fois la particule mesurée et celles qui servent à la mesurer, leur donnant une valeur déterminée pour la caractéristique mesurée là où elles étaient indéterminées. Cette mesure se produit donc, tout comme la décohérence, quand la particule interagit avec le reste du monde. En tout cas le résultat d'une mesure est une décohérence complète. Dans notre interprétation, la mesure est l'exercice du libre arbitre en tant que tel. Même si nous ne savons pas exactement quand, l'exercice du libre arbitre se fait donc par interaction avec le reste de l'univers.
Notre dernière considération concerne la théorie du chaos. Un système chaotique possède deux caractéristiques : la sensibilité aux conditions initiales (une modification aussi petite soit elle de l'état présent modifie complètement l'état du système à long terme) et une forte rétroaction. Certaines bifurcations font que deux états infiniment proches peuvent aboutir à deux évolutions différentes du système. Il en résulte un système qui apparemment se comporte aléatoirement, bien qu'il soit déterministe, et dont l'état peut prendre un ensemble de valeurs (l'attracteur) qu'il est parfois possible de déterminer. Les systèmes chaotiques ont la particularité de faire émerger une organisation du hasard.
Si maintenant les conditions initiales dépendent d'indéterminisme aux niveaux des particules composant le système, alors ce sont ces indéterminations à très petite échelle qui déterminent l'état du système à grande échelle. On peut interpréter ça comme le fait qu'un libre arbitre puisse s'exercer sur un système à grande échelle. Si maintenant l'ensemble de ces indéterminations sont corrélées par les interactions qu'ont les particules entre elles, on peut dire dans notre interprétation qu'un esprit unique contrôle l'état de ce système à grande échelle.
La levée des obstacles
Ces considérations et ces spéculations interprétatives ne prouvent rien de plus. Si je les ai ainsi exposées ici, c'est pour montrer qu'en réinterprétant l'indétermination quantique comme un libre arbitre, elles nous permettent non seulement de lever les obstacles que nous rencontrions, mais de plus elles nous permettent de poser de manière plus subtile notre hypothèse et offre au final une analogie troublante avec la conscience tel que nous la vivons.
D'abord, le problème de la matière inerte est résolu par la décohérence rapide. Ce problème est d'ailleurs indépendant du libre arbitre mais a trait à l'indéterminisme en tant que tel, et au fait que nous ne l'observions pas à grande échelle. La décohérence permet de le résoudre. Avec l'hypothèse du libre arbitre, la matière qui nous en semble dénuée serait en fait habitée d'esprits "évanescents", infiniment petits et courts dans le temps, s'évanouissant aussi vite qu'ils ont existé, puisque la décohérence a lieu beaucoup trop rapidement pour être perçue. Ces esprits disparaissent par l'exercice même de leur libre arbitre et n'aurait aucun impact sur la réalité à grande échelle.
Ensuite l'hypothèse consistant à assimiler le libre arbitre vécu par l'homme à l'indétermination quantique revient in fine à supposer qu'il existe chez l'homme un "esprit contrôlant le corps humain", et donc un ensemble de particules intriquées dont la mesure par contact avec le monde extérieur (ici le corps humain, voire le système nerveux uniquement) correspondrait à la prise de décisions conscientes. Étant donné la continuité temporelle de notre état de conscience, il faut également supposer que l'intrication de ces particules persiste bien que le système soit mesuré.
Avant de lever le troisième obstacle, intéressons nous à un système qui remplirait ces caractéristiques.
L'identification avec l'esprit humain
Il est reconnu que le système nerveux est le siège de la conscience. Par ailleurs nous savons également que par un jeu d'interactions chimiques et électriques complexes, les neurones agissent à la manière de transistors pour inhiber ou faire passer des signaux. Ceci se fait principalement au niveau des synapses, et ce sont au final les signaux résultants qui constituent nos actes. Il en découle que les synapses seraient le principal lieu de la mesure qui permet à notre conscience d'exercer le libre arbitre. Nous simplifions ici délibérément le fonctionnement du cerveau dans un but d'illustration.
Ce que nous percevons comme "un esprit contrôlant le corps" doit être finalement, dans notre hypothèse, un système chaotique présent sur l'ensemble du système nerveux, dont les particules constituantes interagissent en permanence de manière à être intriqués, et dont l'intrication, par un système de rétroaction (propre aux systèmes chaotiques) se maintiendrait au cours du temps jusqu'à la mort. Cet ensemble de particules fortement intriquées régiraient l'état global du système chaotique, état défini grosso modo par celui de chaque synapse (passant ou bloqueur) sans que l'intrication ne disparaisse, c'est à dire qu'il doit être possible de connaitre l'état exacte du système (chaque synapse) sans pouvoir déterminer l'état de chacun de ses constituants (les particules). Cet ensemble de particules seraient selon toute vraissemblance celles qui composent le champ électrique de notre cerveau. Cette hypothèse serait susceptible d'être soumise à l'expérience.
Enfin revenons au troisième de nos obstacles, l'aspect perceptif et auto-perceptif de la conscience. De manière intuitive, il est possible de faire le lien entre le "contact avec le reste de l'univers" qui provoque la décohérence et qui intervient fortement dans la mesure et la caractéristique de "perception du monde" de la conscience (on remarque que le contact avec le reste de l'univers non reproductible est également une condition de l'interprétation du hasard en libre arbitre que nous avions mise en évidence), et il est également possible de faire le lien entre la rétroaction, caractéristique des systèmes chaotiques et nécessaire pour maintenir l'intrication supposé de l'esprit humain, et la dernière caractéristique de l'esprit qui est la conscience de soi.
Prospectives
Comme on le voit l'impact en terme d'interprétation philosophique de l'hypothèse du libre arbitre est assez riche
Ainsi à l'idée d'un esprit hors de la matière, qui pose certains problèmes d'interprétation (L'esprit est-il soumis aux lois de la nature ? Quand est il apparut sur terre ?), nous pouvons substituer l'idée d'une matière qui est esprit, l'idée que l'esprit est une caractéristique essentielle et indissociable de la matière, et qui se manifeste, quand la structure matérielle le permet, par la conscience telle que nous la connaissons. Si l'on arrivait à mettre en évidence un ensemble de particules maintenues corrélées dans le cerveau humain, cette conception serait fortement corroborée à la fois par l'observation et par notre vécu intérieur.
Mais cet esprit de la matière, propriété de la matière, identifié aux systèmes chaotiques, est également créateur, générateur de structure. Nous pouvons supposer que l'esprit peut lui-même générer des structures propices à sa propre évolution, accédant ainsi par palier à des formes supérieures, par une sélection de type darwinienne, jusqu'aux formes que nous lui connaissons aujourd'hui.
Enfin sans attendre qu'elle soit corroborée par l'expérience, cette hypothèse offre la possibilité de repenser profondément nos conceptions du monde. Voici les questions qu'elle peut poser : Existe-t-il d'autres formes d'esprits ? Les groupes humains, par exemple, peuvent-ils constituer un "super esprit" par une faible corrélation des esprits individuels ? De même les idées, les idéologies ou encore les "mèmes" ? Quel est le pouvoir de la volonté en dehors de notre corps ? Sur d'autres esprits ? Quel est le pouvoir perceptif de l'esprit en dehors du corps ? Peut-on faire le lien avec la théorie de la synchronicité de Jung ? Quel est le rapport au temps ? Quel est la mécanique des esprits ? Quelles sont les lois de composition, d'agrégation, de désagrégation, d'interaction ? Peut-on repenser la communication ? Existe-t-il un esprit du monde ?
mardi 1 avril 2008
La croissance économique

Aujourd'hui la plupart des économistes utilisent le PIB comme indicateur de richesse, et donc la croissance du PIB, devenue simplement « la croissance », comme indicateur de performance économique. Le PIB, c'est le calcul de l'ensemble des richesses que l'on produit dans un pays. Derrière ceci la logique est simple. Plus on produit de richesse, plus on est riche collectivement, plus on est riche en moyenne et mieux l'on vit. Et de se fixer comme objectif la croissance, de déterminer les leviers de celle-ci, la baisse du chômage, l'augmentation du temps de travail, de la productivité, la flexibilité... Et de diagnostiquer l'état de santé des pays... La France est en déclin, nous dit-on, son économie va mal. Et de prôner les remèdes à la pauvreté galopante. Ces notions sont largement diffusées par les médias et présentées comme référence, tant et si bien que l'on oublierait presque de les remettre en question. Car au fond, les raisonnement sont juste, mais le cadre est-il le bon ? En réalité, comme nous allons le montrer, la croissance du PIB érigé en objectif économique est humainement incomplète, socialement inadéquate et environnementalement inconsciente.
Au niveau humain
Il nous faut avant toute discussion déterminer ce que l'on considère comme souhaitable pour une société. Plusieurs analyses existent à ce sujet. On citera la démarche utilitariste, qui pose comme souhaitable de maximiser la somme des utilités individuelles, elles même définies comme la satisfaction des désirs et des besoins humains. Mais la notion d'utilité reste difficile à définir c'est pourquoi nous lui préférerons la démarche, développée notamment par Amartya Sen, qui consiste à juger souhaitable de maximiser les libertés positives des individus, c'est à dire non pas la réalisation de leurs désirs et besoins mais la capacité qu'ils ont de définir eux même ceux-ci, et la possibilité pour eux de les satisfaire. Un des principaux arguments en faveur de cette démarche et de considérer que quelqu'un de pauvre aura tendance à revoir ses désirs à la baisse, et que par conséquent ce ne sont pas la satisfaction des désirs qu'il faut prendre comme critère d'utilité, mais la liberté des hommes à choisir ce qu'ils peuvent désirer.
L'argent est certainement un facteur de liberté. Le fait d'en posséder plus nous ouvre des portes. Il permet de satisfaire nos besoins fondamentaux. Ainsi au premier abord la richesse peut sembler être la bonne mesure de ce que nous souhaitons à une société : si l'argent n'est pas un objectif en soi, c'est néanmoins un moyen sûr d'en atteindre d'autre. Une première critique que l'on peut formuler contre cette façon de voir vient de la constatation que la réalisation personnelle ne passe pas forcément par l'argent, ni par ce qui en coûte. L'argent n'est pas le seule moyen, il n'est pas le seul facteur de liberté. Si l'on devait recenser les besoins et les désirs de l'être humain, il y aurait la nourriture, la santé, le plaisir sous toute ses formes, le confort, mais aussi la qualité des relations sociales, de l'environnement, l'acceptation et la reconnaissance, et enfin d'autres buts comme aider les autres, transmettre des valeurs à sa descendance, faire avancer la connaissance humaine, créer. On le voit certains de ces besoins et désirs nécessitent d'avoir de l'argent quand d'autres, et non des moindres, ne peuvent être acheté, parfois sont gratuits, d'autre fois même peuvent rapporter de l'argent.
Ainsi l'argent n'est pas le seul facteur de liberté. Parallèlement la pauvreté n'est pas le seul obstacle à la liberté. Il existe une quantité de facteurs qui détermine notre liberté et la possibilité que l'on a d'accomplir ou non nos objectifs personnels. En réalité l'éducation que l'on reçoit, notre environnement, notre physique, notre sexe, notre origine ethnique, notre religion, ou encore l'endroit où l'on grandit, sa culture dominante, son système social et son système politique ont un impact bien plus important sur ce qu'il nous est possible de réaliser et de vivre que notre richesse. Tous ces critères cités ont par ailleurs un impact sur notre capacité même à obtenir des richesses.
L'argent n'est pas le seul moyen et son manque n'est pas le seul obstacle. Voilà pourquoi le critère de la richesse est incomplet humainement. Voilà pourquoi toute politique devrait avant tout se préoccuper de réunir les conditions nécessaire à l'augmentation de la liberté du plus grand nombre plutôt que de chercher uniquement à maximiser notre richesse.
Au niveau social
Mais même en considérant ceci, on pourra se dire que l'argent, si ce n'est pas le seul, est un facteur de liberté néanmoins et qu'il serait idiot de ne pas l'optimiser. Mieux vaut en avoir trop que pas assez. L'idée de croissance économique reste donc en un sens assez logique... Encore faut-il que cette croissance soit « utile », c'est à dire souhaitable. Or même en matière de richesse le PIB n'est pas un bon indicateur.
D'abord parce que la richesse est en grande partie relative, et se définie par rapport aux autres. Etre riche au XXIème siècle n'a pas le même sens qu'au XVème. En fin de compte le critère premier ce sont les inégalités, par rapport aux autres pays (et ceci, le PIB peut le mesurer) mais aussi au sein d'un même pays, et sur ce dernier point le PIB ne nous dit rien. Ensuite, Un millionnaire ne vivra pas de la même façon le fait de gagner 1000 euros qu'un smicard. Une augmentation de richesse peut ainsi être futile ou déterminante. Enfin une production de richesse peut être utile ou non, et parfois constituer un simple gachi, ou encore la réparation d'un dégât. Une politique économique et sociale peut avoir un impact sur la façon dont on utilise notre richesse (et en particulier si l'on s'en sert pour rémunérer le travail, pour rémunérer l'apport de capital ou encore pour investir), mais ceci non plus le PIB ne nous l'indique pas : détruire pour reconstruire est une production de richesse.
Revenons sur l'idée de répartition, car elle pose un problème fondamentale. Faut-il répartir ? Certes la richesse créée peut être plus ou moins bien, mais n'oublions pas que l'argent se gagne. Il semble donc injuste de répartir, c'est à dire de prendre à ceux qui créent de la richesse pour donner à ceux qui n'en créent pas. Cet argument se justifie. On remarquera juste qu'il est beaucoup plus facile de s'enrichir quand on a déjà de l'argent, car on possède une capacité d'investissement plus importante. A ce titre, la vie est comme une partie de monopoly : plus on a d'argent, plus on en gagne. Autrement dit l'argent ne se gagne pas forcément à la peine ni au talent, et dans nos sociétés les écarts et les inégalités vont grandissants, et c'est néfaste même pour l'économie. Répartir l'argent consiste donc à donner sa chance à tout le monde, rien de plus. Tant que la richesse à elle seule pourra rapporter de l'argent, il faudra bien qu'il en soit ainsi.
La loi du marché est donc celle du plus fort. Le marché n'est pas une démocratie. Il en résulte l'assujettissement des individus aux grandes entreprise, celle des pays pauvres aux pays riches. C'est la conséquence logique de toute libéralisation. Les agriculteurs d'Afrique sont impuissant quand les produits subventionnés par l'Europe leur font concurrence. Les pays africains se font "piller" leurs ressources, car seul les entreprises occidentales possèdent les moyens de les exploiter. En fin de compte la croissance économique ne peut être viable que si elle sert à financer une politique sociale. C'est ce qu'offre par exemple l'intégration à l'union européenne par un système de subventions. Or au niveau international, aucune politique sociale globale n'est envisageable, c'est pourquoi le libéralisme économique y est destructeur.
Nous le voyons l'augmentation de la richesse n'est pas tout : sa juste utilisation est déterminante. L'augmentation de la richesse ne doit pas se faire au prix d'une moins bonne répartition, et c'est sur ce point que devrait porter l'essentiel des politiques.
Nous voyons bien que la croissance est un indicateur imparfait. Ce ne serait rien s'il était inoffensif. Voyons donc maintenant les impacts de l'objectif de croissance.
L'objectif de croissance et l'augmentation des richesses a une première conséquence négative : c'est de promouvoir ses aspects inutiles et néfastes que nous décrivions précédemment. Nous vivons dans une société qui encourage la consommation pour soutenir la croissance, une société dans laquelle la publicité (elle même dépense futile ?) nous enjoint à toujours suivre les dernières modes et à changer de garde robe chaque année, qui encourage la superficialité, la satisfaction de plaisirs immédiats, dans laquelle tout est jetable, rien ne dure, dans une telle société c'est le gâchi qui est de mise, au moins chez le consommateur final, car le gâchi est un facteur de croissance. Pourtant, hormis le plaisir que peut procurer la consommation de biens, le gâchi n'est a priori pas vraiment souhaitable dans une société. Comparons la société à une famille : que dirions nous d'une famille qui chaque jour fabriquerait de nouvelles chaises avec des ballots de paille, chaises inutilisables à la fin de la journée, quand leur voisin fabriquerait une fois pour toute de solides chaises en bois ? Quelle est la famille la plus sage ? Et bien croyez-moi, c'est bien la première famille, celle dont les enfants travaillent chaque jour pour créer des richesses éphémères et de mauvaise qualité, qui obtiendrait la palme de la croissance.
La deuxième conséquence négative, ce sont les choses que l'on sacrifie à cet objectif de croissance. Ce sont toutes les autres utilités que nous citions en commençant notre discours. Quand on se met au service de cet objectif, cela comprend : flexibilité, stress, productivité, concentration des zones commerciales et industrielles, rationalisation, urbanisation, exode rural, formatage des biens culturels et de consommation, appauvrissement et exclusion de certaines catégories sociales, bombardage publicitaire, manipulations. Optimiser l'économie signifie négliger les objectifs que sont la qualité de la vie, de l'environnement, des relations sociales, l'épanouissement, la santé. Après tout la première famille de notre exemple est moins bien assise et peine plus que la seconde. On en vient à se poser cette question naïve : l'homme est-il au service de l'économie ou est-ce l'inverse ?
Enfin, bien sûr, et ce n'est pas négligeable, il y a les effets "secondaires" sur l'environnement, à savoir : la baisse de la biodiversité, la pollution lumineuse, chimique, la segmentation des milieux naturels et les modifications climatiques. Pensons une dernière fois à notre exemple et comparons la consommation de nos deux familles en matière première, ainsi que leur production de déchet... Tout ces inconvénients peuvent se comprendre de la façon suivante : le marché est aveugle. Il ne "voit" pas l'humain, le social, l'environnemental, le culturel, et en fin de compte, tous les paramètres qui pour nous ont de la valeur dans ces domaines, mais qui ne sont pas forcément quantifiables économiquement, paraissent pour le marché sans valeur, sauf à travers les impacts qu'ils peuvent éventuellement avoir en retour sur le marché. Au fil des ans on s'aperçoit que la loi du marché investit de plus en plus de domaines, et en particulier les domaines de la connaissance et de la culture. Sa loi, celle du court terme et du risque zéro, conduit à la rationalisation des processus, à l'uniformisation des biens, à la loi du plus fort, et détruit sur son passage tout ce dont la valeur n'est pas quantifiable à court terme.
Encore une fois rappelons que la politique a un rôle et un pouvoir essentiel en la matière. Il est essentiel que des pays commencent à montrer l'exemple pour bouger les choses au niveau mondial. Réalisons qu'une baisse de la croissance n'est pas fatale si elle est mieux répartie et mieux utilisée, qu'une politique environnementale forte (qui serait capable de tenir tête face aux grandes industries) peut permettre de réaliser des économies énormes.
Conclusion
Ne soyons pas non plus aveugles : il est naturel et sain de créer des richesses et la croissance économique a permis énormément de choses dans nos pays, dont la profusion et la démocratisation de biens de consommations, un certain confort, un fort développement des techniques ainsi que la mise en place de politiques sociales palliant à ses effets négatifs, et sans lesquels rien de tout cela n'aurait été possible. Mais n'imaginons pas que la croissance diminue la pauvreté : sans politique sociale associée, elle creuse au contraire les inégalités. Elle rémunère naturellement plus les riches et moins les pauvres, car la richesse est source de profit, elle rémunère moins le travail et plus la finance par le biais même de la recherche de profit.
Certains rétorquerons qu'il faut de l'argent pour mener des politiques sociales. C'est vrai. Et le meilleur moyen d'en gagner est de supprimer toute politique sociale. On voit bien que ceci n'a pas de sens, qu'en se trompant d'objectif, on risque de supprimer les politiques sociales dans le but de pouvoir les développer. L'essentiel, donc, est de se fixer les bons objectifs, et, dans la prise de décision politique, de faire un bilan non pas économique mais global. S'il est bien sûr essentiel de préserver la liberté des entreprise, il ne l'est pas moins de protéger celle des individus.
Aujourd'hui nous arrivons à un point critique, au niveau social et environnemental. La croissance est molle, le monde financier prend le dessus sur le monde industriel avec une concentration de capitaux immenses et les bulles à répétition menacent notre économie tandis que certaines classes se paupérisent et que le travail est de moins en moins rémunéré, que les prises de risques qui créent l'innovation notamment dans le domaine culturel sont de plus en plus limités, que le marché investit de sa loi tous les domaines de la vie. Les pays riches et les états unis en premier lieux s'endettent pour soutenir leur croissance.
L'économie de marché commence à ressembler à un monstre qui mange ses enfants. Finalement dans tous les domaines un certain modèle est en train d'atteindre ses limites.
lundi 31 mars 2008
Les limites de la science, la psychanalyse et les neurosciences
Les limites de la science
Il y a de bonnes raisons à l'incapacité de la science dans certains domaines. Pour le comprendre, il faut connaître son fonctionnement : la méthode scientifique consiste à modéliser le réel, à déduire du modèle des prédictions et à vérifier les prédictions par une expérience reproductible sur le réel. La science est donc impuissante quand :
- On peut difficilement modéliser parce que les concepts étudiés sont impossible à définir ou à observer de manière absolument objective
- On ne sait pas établir de prédictions sur le système car il est extrêmement complexe, par exemple quand il y a émergence de caractéristiques globales qu'on ne peut déduire de ses composants
- L'expérience n'est jamais reproductible par exemple si le système ne peut être isolé de son environnement ou si son état est sans cesse singulier, jamais deux fois identique
Remarquons qu'il n'y a rien d'inéluctable la dedans. La puissance de calcul, certaines méthodes d'approximations, l'utilisation des statistiques, la connaissance des systèmes chaotiques et d'autres notions mathématiques permettent déjà à la science de s'attaquer à de tels systèmes. On remarque juste que la rigueur scientifique est d'autant plus sacrifiée que le système est complexe, et l'on passe ainsi de la physique à la chimie, puis à la biologie, à la psychologie et enfin à la sociologie. Finalement on se rapproche de plus en plus d'une approche herméneutique. Ceci nous amène à penser qu'il existe une part de mystère irréductible au réel (à ce sujet le critère de reproductibilité est critique dans la mesure ou le réel est une succession de singularités).
Si l'herméneutique n'est pas aussi rigoureuse que la science dure, elle n'en est pas moins dénuée de rationalité. Il serait faux de croire que puisque la rationalité n'est plus stricte, plus rien n'est ni vrai ni faux et que tout est opinion. La logique et les liens de cause à effet, par exemple, ne sont pas absents de la littérature, seulement les concepts ainsi liés peuvent être sujets à interprétation. C'est que l'herméneutique tire partie de cette capacité fantastique de l'esprit humain d'appréhender les concepts flous et leurs articulations, palliant à l'insuffisance de la science que nous décrivions au prix d'une certaine subjectivité. Reste qu'une certaine hygiène de la pensée est nécessaire pour se défier des illusions, des lieux communs et des assertions gratuites. On pourrait comparer la science à un champ dans lequel toute plante indésirable est éliminée et l'herméneutique à un jardin dans lequel on évite difficilement les mauvaises herbes, mais qui propose une diversité incomparable.
La psychanalyse et les neurosciences
La psychanalyse ne peut prétendre être une science car ses énoncés théoriques ne sont pas confrontés (ni confrontables) à la réalités de manière scientifique. C'est donc une herméneutique. Toutefois celle-ci est incontournable dans le domaine de l'esprit humain, non pas du cerveau tel qu'on l'observe avec divers outils scientifiques, mais de l'esprit tel qu'on le perçoit par la communication humaine. Le domaine de l'esprit ainsi défini ne peut être appréhendé de manière scientifique pour les raisons que nous évoquions : concepts imprécis, imprévisibilité, non reproductibilité.
On oppose souvent les neurosciences à la psychanalyse, et le traitement chimique au traitement par la parole. Nous pourrions comparer cela à deux robots intelligents souhaitant étudier un ordinateur, l'un par le contenu de sa mémoire et l'autre par ses circuits électroniques. Le premier pourrait affirmer qu'il a découvert un OS et qu'il peut neutraliser des virus, et dirait à l'autre qu'il ne comprend pas l'ordinateur s'il ne sait pas ce qu'il y a dedans. Le second pourrait affirmer connaitre le fonctionnement de chacun des composants électroniques séparément et savoir réparer des pannes du processeur, reprochant au premier de ne faire que des suppositions sur un contenu qui varie d'une machine à l'autre et qui n'a rien de tangible.
Ajoutons que dans le cas du cerveau, le contenu agit sur la structure et que la structure agit sur le contenu si bien que les choses sont plus complexes et les deux approches peuvent se rejoindre, mais au point où en sont nos connaissances elles restent distinctes. On n'a pas encore isolé de concept dans une structure neuronale localisée, quelle qu'elle soit, et il est douteux qu'on puisse le faire un jour. Mais finalement l'important c'est de noter qu'aucune des deux approches n'est aberrante à priori et qu'elles sont plutôt complémentaires.
A propos de l'utilité de la psychanalyse
Certaines personnes critique la psychanalyse sur le front de l'irrationalité. Certains voudraient exiger d'elle des résultats probants. Bien sûr toute étude a son intérêt. On ne peut rejeter de facto la volonté de mesurer l'utilité d'une pratique qui se veut curative. Reste à définir ce qu'on entend par utile, et à admettre que l'étude n'a de sens que sous l'angle de la définition de l'utilité qu'on aura choisie, qui est forcément un parti pris. L'utilité est subjective. Par conséquent si on considère la psychanalyse comme une pratique sociale, elle n'a pas à montrer d'autre utilité que celle qu'y trouvent les patients et ceux qui désirent la recommander. Si vraiment elle n'a pas d'utilité, elle n'aura pas de clients.
Tout au plus doit elle prouver qu'elle n'est pas dangereuse, au sens où peuvent l'être les sectes, mais à ma connaissance la cure psychanalytique ne pousse pas les patients à se couper de leurs familles, et je ne pense pas qu'on puisse voir dans la pratique en elle-même, hors cas particulier, un abus ou une privation de liberté. S'il s'avérait que des gens deviennent fous suite à une psychanalyse, il faudrait sans doute penser à l'encadrer, mais au passage on aura démontré son efficacité, efficacité qu'on aurait tort de ne pas utiliser dans un but thérapeutique. En fin de compte, au mieux elle peut être efficace, au pire elle est inoffensive.
Dans le cadre d'une politique publique de santé, par contre, il semblerait justifié de mesurer l'efficacité de la psychanalyse. Mais en définissant clairement ce qu'on entend par "guérison" dans le domaine psychique, on risque au passage de définir une "norme", l'absence de "maladie mentale", ce qui serait à la fois arbitraire, compte tenu de la diversité des individus et des vécus, et de surcroit constituerait une dérive totalitaire. Finalement la seule approche pertinente semble être l'enquête de satisfaction du patient et de son entourage.
Conclusion
Ainsi la psychanalyse subit des attaques sur le front de l'irrationalité, alors que c'est cette moindre exigence scientifique qui justement lui permet d'accéder à un domaine que la science, aujourd'hui, ne saurait espérer étudier. Si elle arrive à conserver une certaine "hygiène" intellectuel lui permettant de se défier des illusions et des affirmations gratuites, cette approche est donc, évidemment, à encourager.
Idée reçue numéro 1
En réalité la démocratie est aujourd'hui phagocytée par la télévision et par les sondages. Le peuple n'est pas idiot, il est mal informé et désinformé.
lundi 25 février 2008
La ville
La ville est comme une pièce éclairée dans la nuit. C'est un petit monde. Quand on y vit plus rien n'existe au dehors, on oublie comme le jardin est grand.
mercredi 20 février 2008
Opinion publique
http://www.internetactu.net/2007/12/20/oubliez-liphone-dites-je-taime/
lundi 18 février 2008
Une nouvelle éthique des rapports de l'homme au vivant

En ces temps de progrès scientifiques, il peut être utile de repenser les rapports de l'homme à la nature, et de l'homme à la vie. Ces rapports sont en effet au cœur de bon nombre de débats actuel : le réchauffement climatique, la biodiversité, les organismes génétiquement modifiés, le clonage, mais aussi l'euthanasie, l'avortement et la conception assistée. Dans ces domaines nouveaux, nous manquons d’une référence éthique qui pourrait nous servir de base à la prise de décision.
L’influence religieuse
Commençons par nous défaire de la question religieuse. En effet a religion est souvent prescriptrice en ce domaine, et sert donc de référence. Pourtant les approches religieuses sont multiples et elles ne peuvent nous apporter de justifications vraiment rationnelles aux principes qui régiraient le rapport de l'homme au vivant.
Il y a bien longtemps que nous avons découvert, en observant la nature, que les mythes de nos ancêtres concernant par exemple la création du monde n'étaient pas fondé sur la réalité mais plutôt sur la spiritualité et les symboles, et peut être sur ce qu'on pourrait assimiler à une tentative d'explication fantasmatique du monde (ou révélée, c'est selon). Nous ne pouvons donc pas nous baser intégralement sur des savoirs anciens pour fonder notre éthique.
Notre démarche étant rationnelle, nous ne pouvons considérer les approches religieuses des rapports de l'homme à la nature et à la vie que comme des faits culturels, pouvant éventuellement trouver une justification dans une pratique traditionnelle éprouvée par le temps, ou encore comme une source d'information sur la conception que l'homme a de ses rapports au vivant. Ce qu'il est important de prendre en compte en cette matière, donc, c'est l'influence qu'on les approches religieuses sur les rapports que nous entretenons aujourd'hui avec la nature. Ainsi, une fois identifiées, nous pourrons prendre du recul par rapport à ces influences, et ensuite les accepter ou s'en détacher.
Les rapports de l’homme au vivant dans la religion
Dans la plupart des religions, sinon toutes, le vivant et en particulier la vie humaine possède une valeur qu'il faut préserver. La plupart des religions, y compris les religions orientales, proscrivent l'avortement et le meurtre, et généralement dissuadent ou proscrivent l'euthanasie active. L'attitude envers l'homme est donc non équivoque, puisqu'il faut préserver la vie humaine à tout prix. Certaines religions affirment que la vie est quelque chose de sacré. La position la plus extrême en ce domaine est celle de l'église chrétienne, qui interdit l'euthanasie même passive et encourage l'acharnement thérapeutique. La plus nuancée est sans doute celle du bouddhisme qui ne tranche pas sur l'euthanasie, même active.
Le rapport de l'homme avec les animaux est plus ambigu. La violence envers les animaux, hors sacrifices, est généralement proscrite par la religion. Mais si les animaux sont considérés comme des créatures de Dieu, la vision des trois principales religions monothéiste est indéniablement celle d'un homme dominant la nature. Dans la genèse, Dieu montre à Adam l'ensemble des animaux pour qu'il les nomme. Ce faisant, on peut considérer qu'il lui donne un certain pouvoir sur eux. Il existe par ailleurs dans les livres religieux de ces religions certaines prescriptions nutritives carnivores. Tuer un animal n'est donc pas proscrit.
La vision bouddhiste et de l’hindouisme est plus nuancée, puisque l'homme et l'animal sont tous deux soumis aux mêmes lois de la nature et l'un peut se réincarner en l'autre. Toutefois l'homme reste supérieur à l'animal et il existe une hiérarchie au sein de la nature. Le bouddhisme et l'hindouisme dissuadent toute violence envers les êtres vivants, ce qui peut pousser si l’on décide d’appliquer ces préceptes jusqu’au bout à s'abstenir de manger de la nourriture animal. Finalement, dans les rapports de l'homme à la nature, les positions des religions peuvent varier du végétarisme à l'affirmation claire de la domination de l'homme.
Ce que nous apporte la connaissance scientifique de la nature
La connaissance scientifique nous apprend des choses sur le vivant qui peuvent nous amener à modifier notre approche. L'utilisation de la raison et l'observation de la nature nous ont montré qu'une différence nette entre l'homme et l'animal n'existe pas, et chaque jour on découvre de nouveaux comportements intelligents, rationnels, sociaux, communicatifs ou émotionnels chez les animaux. Le temps de l'automate de Descartes est révolu de longue date. Finalement ce qui fait de l'homme ce qu'il est, ce n'est pas tant sa nature que l'émergence du phénomène extraordinaire qu'est la civilisation humaine.
Pour ce qui est de la vie en elle même, le phénomène est le même : plus nos recherches avancent, plus nos observations se font pointues et plus la frontière entre le vivant et l'inerte deviens indéfinissable, si bien qu'on serait tenté encore une fois d'y voir un continuum. Avouons toutefois que le phénomène de la vie, dont la définition même pose problème, reste en grande partie un mystère.
Force est de constater qu'au fur et à mesure de l'élargissement du champ de nos connaissances, nous sommes de plus en plus poussés à abandonner l'idée du sacré de la vie, ainsi que celle de la supériorité absolue de l'homme sur la nature. Ceci ne signifie pas qu’il est impossible d'accorder de la valeur aux choses, toutes choses n'étant pas équivalentes, ni que l'homme ne soit pas supérieur dans les faits aux autres espèces animales, mais les positions radicales de la religion sont à revoir à la lumière des connaissances scientifiques.
Aujourd’hui, l'homme et le vivant
La religion et la science ont toutes deux influencées l'homme dans son rapport à la nature et à la vie.
Aujourd'hui ce rapport est clairement un rapport de domination et d'exploitation. L'homme dans ses pratiques considère que la nature est à sa disposition. S'il la préserve, c'est pour en disposer plus durablement mais il n'a pas toujours ce souci. Au fur et à mesure que ses connaissances s'élargissent, ses possibilités de contrôle et d'utilisation deviennent plus importantes encore et ce qui était viable dans une nature quasiment infinie en comparaison de nos moyens atteint aujourd'hui ses limites.
Parallèlement à cela l'idée du sacré de la vie, et en particulier de la vie humaine, qui nous est transmise par la religion, reste très influente dans la société. Elle connaît même une recrudescence en réaction à nos progrès techniques en génie génétique et à notre exploitation démesurée de la nature. La religion reste la référence morale et éthique.Ainsi si les OGM sont plutôt rejeté par l'opinion publique en Europe, c'est en partie parce qu'ils sont associés à l'idée de transgression du vivant.
Aujourd'hui ces deux élans de l'homme, le contrôle de la nature et le respect de la vie, finissent par se rejoindre sur le même terrain et par entrer en conflit. Ce conflit, nous devrons le résoudre, sans sombrer dans un conservatisme réactionnaire qui empêcherait tout progrès par peur du danger, sans non plus continuer à agir sur notre environnement et sur le vivant sans limites comme nous le faisons aujourd'hui.
Le problème du sacré et celui de la domination humaine
On voit parfois aujourd'hui, en réaction aux problèmes écologiques, une réapparition du culte de la nature, et l'idéal d'un homme qui y serait parfaitement inséré, dans un état naturel.
La position qui consiste à décréter que la vie est sacré pose problème, non seulement parce que la science ne trouve pas de réelle définition du vivant, mais aussi pour des raisons pratiques. On ne pense pas sérieusement qu'il faille éviter d'écraser des moustiques, par exemple, ou en tout cas pas au prix d'un grand sacrifice. On ne peut pas non plus empêcher le chat sauvage de tuer des oiseaux. L'homme n'a pas de raison de s'interdire de tuer des animaux si eux-même le font. On pourrait objecter le principe suivant lequel la nature est un équilibre auquel on ne doit pas toucher. Autrement dit les animaux peuvent tuer car c'est dans leur nature, mais pas nous. Mais cette vision est erronée. La nature évolue sans cesse. Les équilibres sont bouleversés régulièrement. Il y eut au cours de l'évolution des extinctions durant lesquels 90% des espèces vivantes disparaissaient définitivement.
Ceci dit il y a quelque chose de singulier dans l’activité humaine. La modification de la nature n’a jamais été aussi brutale et rapide. Il faut en avoir conscience mais il ne faut pas pour autant sacraliser la nature et en faire quelque chose d’intouchable. Il est naturel qu’il "prenne" à la nature, dans la mesure où celle ci se régénère en permanence. Après tout est question de mesure entre cette régénération et la consommation. Aujourd'hui on atteint la démesure. L'éthique biocentrée que l'on connait actuellement ne fixe pas de limite. La position qui consiste à placer le sacré dans l'intégrité génétique, par exemple, n'a pas de sens non plus dans la mesure où les échanges de gènes sont des processus courant dans la nature.
Enfin la position qui consiste à décréter que la vie humaine est sacré pose également des problème pratique, au delà des considérations scientifiques. Premièrement elle nous donne tous les droits sur la nature. Aujourd'hui ce n'est plus soutenable. Cette attitude pose problème. Ensuite elle pose des problèmes sociaux, ceux de l'avortement et de l'acharnement thérapeutique. Si nous étions capable de maintenir en vie ad vitam eternam des êtres vivants inconscients, devrions-nous construire d'immenses structures pour stocker des zombies mort-vivants ?
La valeur du vivant
L'idée de sacré n'est donc pas soutenable, pas plus que celle de la domination de principe de l'homme sur la nature. La solution du conflit consiste donc à refuser ces deux idées. Il consiste à promouvoir l'idée que le vivant, quel que soit sa forme, possède une certaine valeur qu'il faut préserver et développer.
Mais quelle valeur attribuer à une plante ? A un mammifère ? A un insecte ? A un fœtus de deux semaines ? De dix semaines ? A un adulte en pleine santé ? A un vieil homme sur le point de mourir ? A un invalide ?
Nous pourrions commencer à définir une échelle de valeur, en distribuant les points à tel ou tel être vivant en fonction de son espèce animale, de son état de santé, de son âge. Une telle démarche serait parfaitement arbitraire et vite limitée. Le risque est de définir la valeur du vivant en ne tenant compte que de ses intéractions avec l'homme, de son "utilité". Mais alors la question est de savoir en quoi les chiens sont plus à sauvegarder que d'autres éspèces comme le rat par exemple. Est-ce par ce qu'on les trouve mignons ? Encore une fois l'anthropocentrisme pose problème.
L'idée de hiérarchisation figée en elle même pose problème. Elle porte en elle les germes du totalitarisme. Si une telle éthique venait à être appliquée, on éliminerait des êtres vivants simplement pour ce qu'ils sont, dans un souci d'optimisation. Ce qu'il nous faut pour éviter ceci c'est un critère dynamique, qui donne de la valeur à chaque chose de manière rationnelle, valeur susceptible d'évoluer, une valeur qu'il faut non pas éliminer mais développer ert améliorer.
Comment repenser les rapports de l’homme au vivant
Pour trouver ce critère, on peut s'inspirer des sciences sociales.
Il existe un courant éthique en économie qu'on appelle l'utilitarisme. Son principe est de chercher à optimiser l'utilité collective, qu'on définira comme la somme des utilités individuelles, elles même basées sur le désir ou le besoin de l'individu. Cette doctrine est tout a fait critiquable. Par exemple on peut penser que quelqu'un qui est défavorisé aura tendance à limiter ses besoins et ses désirs, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas le favoriser. De manière générale elle favorise le résultat plutôt que de chercher à donner du potentiel et de la liberté aux hommes.
Dans "l'économie est une science morale", Amartya Sen oppose à l'utilitarisme l'idée de "capabilité", intégrant en particulier la notion de liberté positive. La liberté positive, c'est la possibilité qu'on les individus à définir et à réaliser leurs désirs. Elle est opposée à la liberté négative, qui est l'absence d'interdiction. Les deux types de libertés sont nécessaires à l'homme. L'éthique proposée a pour principe de maximiser cette liberté.
Il est possible d'étendre cette idée au vivant. L'approche consisterait à évaluer pour chaque être non pas ce qu'il est mais le potentiel et la liberté dont il dispose, c'est à dire sa capacité et sa liberté d'action sur le monde, et plus son potentiel est important, plus nous lui attribuons de valeur. Le but de toute décision collective réfléchie pourrait être le suivant : maximiser le potentiel et la liberté du plus grand nombre d'êtres vivants.
Une nouvelle éthique
Comme nous l'évoquions, l'éthique environnementale est partagée aujourd'hui entre l'éthique anthropocentrée, qui a l'inconvénient d'établir une séparation entre l'homme et la nature, et l'éthique biocentrée, qui est confrontée au problème d'un relativisme peu applicable. Ce que nous proposons, c'est une nouvelle approche qui permet de réconcilier ces deux courants, en proposant une éthique qui n'est pas centrée sur l'homme, mais qui ne nie pas son importance, tout ceci en établissant une hiérarchie fondée sur un principe rationnel et non figée.
Le fait que les animaux soient incapable eux-même d'appliquer une telle éthique, ce qui pourrait renforcer l'idée que seule une éthique anthropocentrée est valable, n'est pas un réel problème. En effet dans ce cadre on peut relever que c'est justement parce que l'homme a un potentiel et une liberté plus importante qu'il a une responsabilité plus importante pour appliquer cette éthique, et qu'il a même cette possibilité. Ainsi les droits accordés sont proportionnels aux devoirs imposés.
Enfin cette approche devrait s'appliquer à la fois aux problèmes environnementaux et aux problèmes humains liés à la bioéthique.
Conséquences sur quelques débats contemporains
A l’aide de cet outil d’évaluation nous pouvons repenser notre rapport à la nature.
Ainsi il apparaît clairement que l’utilisation de l’agriculture intensive nécessite d’évaluer non seulement les bénéfices pour l’homme, mais aussi les dégâts sur la nature, la réduction de la biodiversité qu’elle entraîne, et donc la diminution de la potentialité de la nature à créer de nouvelles espèces. Orienter toute la nature pour le seul bénéfice de l'homme est une hérésie. Cela revient à n'attribuer aucune valeur aux autres espèces vivantes.
S'interdire de manger de la viande animal paraît être une position assez radicale, en ce sens que l'homme a plus de potentiel que l'animal. Dans la nature les animaux se nourrissent les uns des autres, et les plus puissants des plus faibles. Mais on peut aussi remarquer que la consommation de viande n'a pas de raison d'être si importante qu'elle l'est, tant que notre vie n'est pas en danger et que notre santé est bonne.
Le processus consistant à remplacer ou injecter des gènes dans un organisme n'a rien de transgressif si l'on ne considère pas que la vie soit sacrée, d’autant plus qu’on s’appuie sur des mécanismes naturels pour le réaliser. De même pour le clonage ou l'insémination artificielle. Il n'y a aucune raison d'interdire ou d'entraver la recherche en génétique. Celle ci augmente notre potentiel.
L’implantation d’OGM à grande échelle dans la nature devrait par contre faire l'objet d'une grande prudence, au cas par cas, en mesurant les bénéfices réels sur l'ensemble de la nature et sans surestimer notre capacité à mesurer les conséquences de nos actes à long terme sur le système infiniment complexe qu’est la biosphère. Un OGM n'est pas l'équivalent d'un être naturel (dans la mesure où l'action de l'homme n'est pas équivalente au hasard) et ne possède pas autant de garanties d'intégration dans l'écosystème.
L’euthanasie et l’avortement sont à évaluer compte tenu des situations particulières. Un fœtus, en tant qu’homme en devenir, a très peu de capacité mais a un potentiel très important, et d'autant plus de valeur qu'il a de chance de survivre. C'est autant d'attention à sa survie qu'il faut accorder, en tenant compte de la restriction de la liberté qu’il peut provoquer chez sa mère. Avec l'age, l'homme acquière généralement plus de valeur. Quant au vieil homme, il a une expérience et un potentiel de transmission important, mais si son état ne lui permet plus de l’utiliser, sa valeur en est d'autant amoindrie.
Le clonage thérapeutique, l'utilisation de cellules souches et d'autres problématiques peuvent être repensées dans ce sens, en terme de potentialité, le tout étant de réussir à évaluer les bénéfices et les coûts.
Conclusion
Cette idée reste à approfondir, il s'agit d'une première approche. La notion de potentiel est à affiner et à étendre, par exemple en y intégrant la notion de bonheur et de souffrance.
Le principal problème qu'lle pose est son applicabilité : comment évaluer le potentiel du vivant ? Comment faire en sorte qu'il soit pris en compte, et que l'homme ne se focalise pas sur ses seuls intérêts ?
Toujours est-il qu’en suivant ces principes, on évite la radicalité qui consiste à considérer que toute forme de vie est sacré, et les problèmes sociaux que cela pose. De plus on évite de se focaliser uniquement sur l’homme et ses besoins comme prévalent sur tout le reste. Cette méthode permet de replacer l’homme dans la nature, sans pour autant négliger sa valeur.
samedi 26 janvier 2008
dimanche 20 janvier 2008
La science n'est pas un monstre

On ne peut nier que la science occupe une place centrale dans les fondements de notre société et de notre mode de vie, ce qui en fait aujourd'hui le centre de nombreux débats, en particulier les OGM et le réchauffement climatique. Pourtant l'image que l'on en a est parfois trompeuse.
La perception de la science
Il existe de nombreux cliché sur la science, images de la science véhiculés entre autre par les médias.
D'abord celle d'une entité détentrice de vérité absolue : dans les débats à la télévision et dans les journaux, le scientifique est invité en tant que spécialiste pour présenter une vérité sur un sujet, vérité non discutable puisque personne d'autre ne dispose de son expertise. Les résultats scientifiques sont la plupart du temps présentés comme indéniablement vrais et définitifs (c'est aussi le cas dans les écoles). Par ailleurs on ne les montre presque jamais comme résultat d'une recherche : on ne parle que rarement de la méthode scientifique en tant que telle. On demande donc au non spécialiste de croire le scientifique sur parole. Ainsi la science, par certain côtés, paraît castratrice. Elle apparaît souvent par ce biais comme l’instrument du pouvoir politique ou économique. Puisque seuls les résultats sont présentés de manière opaque, on en devient facilement méfiant quant à leur valeur, surtout quand ceux-ci sont récupérés pour telle ou telle cause ou intérêt.
En second lieu, la science est perçue par le grand public comme ce qui s’oppose à la spiritualité car trop rationnelle et éloignée de la réalité du vécu. Elle voudrait réduire l'homme à son fonctionnement matériel, ignorant l'aspect immatériel et spirituel qui nous anime. La science semble par certains côtés « asociale ». On peut associer ceci au du mythe du savant fou, que l'on imagine volontier à l'esprit rigide, incapable de percevoir les nuances et les subtilités de la vie en société, parcequ'il ne voit que le côté logique et matériel des choses.
Ajoutons enfin qu'elle est généralement présentée sous l’angle de ses applications, de l’utilisation que l’on en fait. La technologie est beaucoup plus mise en avant que la recherche fondamentale. Les voyages spatiaux sont plus spéctaculaires que les accélérateurs de particules permettant de valider les théories. Alors la science peut faire rêver, mais elle peut aussi faire peur. Le génie génétique, avec les OGM et le clonage, en est un exemple particulièrement frappant, dès lors qu'il commence à s'attaquer au vivant, et quelque part à ce que nous sommes.
Si certains points peuvent trouver une justification, la vision qui s'en dégage chez le grand public reste assez éloignée de ce qu'est la science en réalité : dans ses fondements, elle n’est rien d’autre que la recherche de connaissance. C’est pourquoi, contrairement à la vision qu’en ont beaucoup de gens, elle est au même titre que la spiritualité une quête de sens. En effet par elle l’homme cherche avant tout à comprendre le monde et à savoir qui il est.
La science, savoir universelle
La science fondamentale cherche à connaître ce qu’il y a de constant dans le monde, non pas ce qu’il s’y passe mais ce dont il est fait, les lois qui le gouverne. Elle observe le monde, essaie de l’expliquer en imaginant des lois générales correspondant aux faits, puis vérifie si le modèle ainsi créé fonctionne. Et quand on arrive à regrouper plusieurs phénomènes en la manifestation d’un seul qui les sous-tend, quand les lois deviennent d’une simplicité et d’une élégance étonnante, alors on a l’impression de toucher du doigt une vérité absolue, de dévoiler légèrement le mystère du monde.
La méthode scientifique trouve ses fondements entre autre dans la pensée des philosophes grecs et dans l'usage de la raison. Elle a pour principes la rigueur et l’objectivité. Elle se base sur le raisonnement, qui est la seule méthode permettant d’accéder à des vérités (mathématiques) non subjectives, donc indéniables, et sur l’expérience reproductible, c'est-à-dire la confrontation d’un modèle (mathématique) avec la réalité afin de valider ou d’infirmer la théorie. Elle est donc par définition la pratique permettant d’élaborer un savoir universelle. Par exemple, on peut considérer la spiritualité ou encore la littérature comme mode d'accès à une vérité, et même à une vérité qui ne serait pas accessible à la science, mais pas comme constitution d'un savoir absolu.
En ce sens la science a un statut particulier. On ne peut la restreindre dans ses principes à un fait culturel. D’ailleurs toutes les civilisations humaines ont pratiqué une certaine forme de science. Elle ne peut pas être mise au même niveau que d'autres modes de savoir. La contrepartie de ce statut particulier c'est qu'en science rien n'est vrai et tout est sujet à remises en question.
Toutefois l'idée commune selon laquelle une vérité scientifique est vraie "jusqu'à preuve du contraire" est erronnée. Une vérité scientifique restera toujours vraie dans le cadre où on l'a observée. C'est dans les conditions limites que l'on peut voir ses failles et la remettre en question, non pas en la réfutant, mais en lui substituant un modèle plus global qui l'englobe... Et qui à son tour montrera sans doute ses limites dans un autre cadre.
Ainsi même si certains faits sont plus que bien établis, la vérité absolue n’existe pas. La science est une affaire de consensus... et de révolutions.
Voilà pour ce qui est des fondements de la science. Pour ce qui est de la pratique, c’est une autre histoire. La pratique scientifique est bien sûr imprégnée de la culture de ceux qui la pratique. Elle est aussi instrumentalisée par les différents pouvoirs de la société.
La science et les scientifiques
La science existe par ceux qui la font. Elle s’accompagne donc d’opinions, de sentiments, d’intuitions.
L'intuition est nécessaire à l'homme de science. C'est le moteur de sa recherche. L'intuition se base sur des sentiments et des opinions, sur une vision du monde. En science, une opinion ne fait pas foi.
Tout homme est imprégné d’une vision du monde sans laquelle il ne pourrait vivre, mais qu’il est difficile pour lui de voir remise en question et d’adapter. Chaque homme a en son esprit une certaine quantité de principes philosophiques fondamentaux, tirés de son expérience qui lui permettent de se forger une opinion sur la plupart des sujets. Il accepte facilement une vérité qui correspond à son opinion et a tendance à ne pas croire celles qui s’y opposent. Il a naturellement tendance à croire vrai ce qu’il voudrait vrai, sans chercher de preuve. Le chercheur ne peut en être exempt, mais sa profession l’oblige à l'honnêteté intellectuel et donc à lutter contre cet inclinaison naturelle.
Ainsi s'il est évident que ces facteurs, par l'intuition, orientent les axes recherches, la méthode scientifique est là pour servir de garde-fou et pour garantir un résultat fiable et se prémunir de la subjectivité. Le chercheur est obligé de se confronter à la réalité avec rigueur. Mais l'opinion des chercheurs oriente néammoins la recherche, ce que l'on cherche et ce que l'on ne cherche pas, et c'est là que ce trouve le biais.
La communauté scientifique et la pensée unique
Ceci a peu d'impact au niveau individuel. Il peut en être tout autre si l'on considère l'orientation philosophique non pas des individus séparément mais de l'ensemble de la communauté scientifique.
Comme nous le disions la science est une affaire de consensus. Les scientifiques ne travaillent pas seuls. C'est à la communauté scientifique de valider les résultats. Comme il est impossible en pratique de valider rigoureusement l'ensemble des résultats, et puisque l'erreur existe toujours, c'est par l'accumulation de résultats allant dans le même sens et par un système de confiance entre chercheurs rigoureux que se forge le consensus. Ce système permet aux résultats douteux d'être rejetés, parfois à tort et aux résultats de confiance d'être acceptés. La communauté génère ce qu'on pourrait appeler une "pensée unique". En matière de science, c'est un mal nécessaire.
Il est indéniable que la communauté dans son ensemble possède un certain cadre philosophique, à la fois induits par les théories et influent sur les recherches, cadre acceptés par tous et dans lequel il est nécessaire d'entrer si l'ont veut appartenir à la communauté. Ce cadre ne produit pas de résultats erronés. Par contre il oriente les axes de recherches. Il rejette certains domaines. Ce sont les oeillères de la science. C'est pourquoi les avancées majeures en science sont appelées révolutions : elles remettent tout en cause.
Les théories précédant le XXème siècle sont teintées de mécanisme et de déterminisme. La vision du monde qui les accompagne ne laisse aucune place au hasard, et seuls les causes et les effets existent. Ceci laisse penser que soit tout est déterminé, soit l'âme humaine est hors du monde. Il a fallut la révolution de la mécanique quantique pour qu'apparaisse, au moins dans la plupart des interprétations, un véritable hasard, c'est à dire un hasard qu'on ne peut réduire à notre ignorance.
Aujourd'hui il existe certains domaines, comme la parapsychologie, qui semblent considérés par les scientifiques comme ne méritant pas que l'on s'y intéresse, même en y appliquant la méthode scientifique.
La science instrumentalisée
La science, universelle dans sa méthode, s'inscrit dans sa pratique dans la société, au sein d'un cadre cuturel. Ceci nous amène à l'idée que la science pourrait être instrumentalisée. Elle pourrait l'être dans son financement, donc l'orientation des recherches, et dans la récupération de ses résultats à d'autres fins.
Notons d’abord que la connaissance n’est pas neutre. La connaissance est un pouvoir en premier lieu sur l’objet que l’on connait, que l’on maitrise, et en second lieu sur ceux qui ne la possèdent pas. C’est pourquoi la science, qui à priori ne s’intéresse qu’à la connaissance en tant que tel, fini toujours par être aussi l’instrument du pouvoir. Ainsi les recherches scientifiques sont souvent financées par l’armée ou par des entreprises commerciales.
La première motivation d'un financement peut être applicative. On cherche à développer certaines technologies. Dans ce cas il ne s'agit pas d'instrumentaliser la science mais plutôt de l'utiliser. Ceci a l'inconvénient d'orienter les recherches, éventuellement de les restreindre à ce qui est potentiellement utile. Ca a l'avantage de développer la science et les techniques, et de s'en servir dans d'autres domaines. Mais paradoxalement c’est quand la recherche est la plus désintéressée qu’elle produit les résultats les plus importants. La physique quantique par exemple, qui est pure théorie, a déterminé l’existence de l’ensemble des technologies numériques d’aujourd’hui. A l'époque, personne n'imaginait qu'en perçant les secret des atomes on changerait à ce point la vie des gens.
Mais la science est également utilisée pour servir de caution. Ainsi différentes recherches sont effectuées pour prouver ou nier, c’est selon, la dangerosité des téléphones portables, ou encore celle de différents OGM ou médicaments. Et il existe de multiples manières de s’accommoder de la vérité scientifique : choix de scientifiques « amis », limitation et orientation des recherches, présentation, reformulation et occultation de résultats, le plus simple étant de ne publier que des résultats favorable, ce qui est pratiqué largement par les laboratoires pharmaceutiques.
Ainsi chaque camp s’approprie les résultats pour obtenir une vérité, celle qui l’arrange, que ce soit économiquement ou politiquement. On se souviendra par exemple des plaintes de nombreux scientifiques sur l'ingérence du gouvernement américain dans des résultats portant sur le réchauffement climatique (reformulations et occultations). Plus recemment l'utilisation politique d'un rapport scientifique sur les OGM a fait débat en France. En tout les cas on imagine mal un fabriquant de téléphone portable financer une recherche qui prouverait finalement que ses produits sont dangereux... Commercialement parlant, ce serait se tirer une balle dans le pied.
Un autre danger de la récupération politique se situe dans le non respect du temps de la science. Dans les domaines de la santé ou de l'environnement, on a tendance à surestimer nos connaissances, et à ne pas donner à la science le temps nécessaire pour finir ses recherches. Les hommes politiques ont tendance à oublier que l'on dispose généralement de résultats incomplets et approximatifs, et que les décisions doivent se prendre en mesurant les risques, mais que au moins dans certains domaines l'on ne peut s'appuyer entièrement sur la science pour trancher.
Enfin la science est récupérée également par le marketting, non pas pour ses résultats mais pour son image. La publicité colporte volontier la vision selon laquelle la science est l'outil d’un progrès perpétuel capable de répondre à tous nos besoins et d’améliorer sans cesse notre bien être. Si elle est effectivement un progrès perpétuel dans le domaine de la connaissance, rien ne prouve qu’elle le soit dans le domaine du bien être. C'est pourtant une idée répandue dans le domaine des technologies.
Les limites de la science
Pour finir abordons brièvement le sujet des limites de la science comme mode d'accès à la connaissance. Nous évoquions le cadre philosophique de la science. En réalité les limites de la science se trouvent dans ses fondements même.
Il existe une vision selon laquelle la science pourrait tout expliquer et constituerait l'unique façon d'accéder à la connaissance. Dans sa forme extrême, le "scientisme", c'est l'idée qu'à terme la science pourrait remplacer la philosophie, la religion, la métaphysique. Cette idée extrême n'est plus d'actualité et les chercheurs reconnaissent aujourd'hui que la science n'a pas prétention à investir ces domaines hors de son champs. Néammoins à mon sens il subsiste une idée très répandue chez les scientifiques, selon laquelle la science seule peut avoir raison. Pourtant elle a ses limites.
Sa première limitation est la complexité du monde. Si nous savons décrire à partir de la théorie le comportement d'une particule, et si cette particule isolé vérifie parfaitement les prédictions, les choses se compliquent vite, et à partir d'à peine quelques atomes les résultats sont déjà impossible à prédir sans effectuer d'aproximations. Mathématiquement, même, aucune solution exacte à un problème donné n'est possible passé un certain nombre de particules. Autant dire que l'on est loin de la description d'un être vivant. A grande échelle nous ne sommes plus strictement dans de la science exacte.Toutefois ceci n'empêche pas la biologie d'exister, et d'obtenir de nombreux résultats intéressants.
Il y a la complexité du monde, mais aussi la complexité de la science. Chaque domaine est très pointu et demande une spécialisation importante. Les ponts entre différentes matières ne sont pas si important, le cloisonnement étant renforcé par le fonctionnement des institutions scientifiques. La compréhension du monde nécessite une vision globale des chose, mais cette vision est aujourd'hui de plus en plus difficile à acquérir.
Mais en réalité la principale limitation de la science est plus profonde encore, et tient à sa nature même : la science ne s’occupe que du général. Elle ne s’intéresse pas à la singularité de l’expérience. C'est ce qui fait son succès, et c'est aussi sa limite. Ainsi depuis la physique quantique au XXème siècle elle admet comme nous le disions l’existence d’un hasard réel, différent de l’ignorance assimilée à un hasard, mais elle ne s’occupe pas pour autant de ce hasard, en ce qu’il constitue une succession de singularités. La science ne peut s’intéresser qu’à ce qui est immuable. Pourtant, le hasard, c’est ce dont est constitué l’ensemble de nos vies, en permanence.
C’est dans cette brèche que s’engouffre Jung avec la théorie de la synchronicité qu'il élabora en collaboration avec le physicien Pauli. L'idée derrière ces concepts est que ce qui fait sens, pour nous en tant qu'être conscient, se trouve justement hors de ce qui est reproductible, c'est-à-dire dans la singularité des évènement. En particulier, Jung s'attache à des événements n'ayant aucun liens de cause à effet, mais se produisant simultanément. C'est cette simultanéité qui pour nous est porteuse de sens, mais la science ne l'appréhende pas car pour elle ce n'est que du hasard.
Le théorème de Gödel affirme (et prouve) que dans un système arithmétique il existe des propositions vraies mais indémontrables. On peut imaginer qu'il en soit de même dans la réalité physique du monde, et que certaines vérités restent inaccessibles à toute théorisation.
dimanche 13 janvier 2008
La publicité est un monstre

La publicité est un monstre
On a peu de peine à imaginer comment est née la publicité. Elle trouve naturellement son origine dans la nécessité pour le commerçant de trouver des clients, de se faire une réputation. On imagine également comment au XIXème siècle le développement de la presse écrite et l'amorcement des médias de masse fut une opportunité extraordinaire pour se faire connaître à une échelle immense. Sans les médias de masses, pas d'industrie de masse. On comprend donc aisément l'émergence d'un marché de la publicité médiatique. Mais voilà qu'aujourd'hui la publicité est devenue un monstre.
Quand je parle d'un monstre, ce n'est pas forcément négatif. Je veux parler d'une chose qui à force de grossir et de muter est sortie de son cadre d'origine, de sa fonction première. Je parle de quelque chose qui n'était qu'un moyen et qui est devenue une fin en soit. Dans notre monde il y a des monstres partout, et la publicité médiatique en est un. C'est un monstre à la fois par ce qu'elle est et de par la position qu'elle occupe dans l'économie.
Le format publicitaire
C’est un monstre de par ce qu’elle est. Il y a bien longtemps que la publicité ne se cantonne pas à promouvoir les qualités d’une marque ou d’un produit. Dans sa forme écrite elle essaie d'abord de nous interpeller, elle attire notre attention. Dans sa forme audiovisuelle elle est plus sournoise encore. Nous y assistons passivement. Elle nous divertis, nous rassure. Elle nous raconte une histoire, nous fait rire. Elle nous touche. Fine psychologue, nous connaissant mieux que nous-mêmes, elle use de toutes les connaissances sur l'esprit humain pour nous manipuler, et avec notre consentement... Quel que soit le format, Son but n'est plus seulement de nous faire connaitre la marque, c'est de faire de la marque un univers auquel on adhère, c'est de coloniser notre esprit. La publicité est au pouvoir économique ce que la propagande est au pouvoir politique, une entreprise de soumission.
La publicité est un monstre, car elle ne ressemble pas du tout à ce qu'elle est réellement. Si nous voyions à la télévision un commerçant nous dire « venez acheter chez moi », nous comprendrions immédiatement de quoi il s’agit, mais aucune publicité ne nous montre ça. Comme le diable des mythes elle revêt des formes agréables pour nous séduire et nous tromper.
Bien sûr nous adulte sommes bien conscients de ce jeu de dupe. Pourtant nous l’oublions volontiers. Maline, elle ne nous apporte que réconfort alors nous la laissons faire. Nous acceptons qu’elle s’invite chez nous, et jusque dans notre esprit et nous cédons volontiers à ses tours de magies en continuant à nous dire que de toute façon, nous gardons le contrôle. Et elle se gardera bien de nous faire croire le contraire.
La publicité comme financement
Quand comme moi on est né avec la publicité télévisuelle, il faut un petit moment, étant enfant, avant de bien comprendre son rôle et son fonctionnement, avant de comprendre, par exemple, pourquoi la télévision est gratuite dans ce monde où tout est payant. C’est ce deuxième aspect qui fait de la publicité un monstre dans son positionnement économique.
Qu'une activité commerciale profite de la diffusion d'un média pour se faire connaître et promouvoir ses produits, rien de plus naturel. Que le média demande ensuite rétribution, c’est dans la logique des choses. La où un renversement se produit, c'est quand le media existe non pas en lui même mais grâce à la publicité, c'est à dire quand la publicité devient un mode de financement décisif, voire le seul. Alors elle se transforme en monstre.
Il existe par exemple des quotidiens gratuits, c'est à dire entièrement financés par la publicité. Que penser du contenu de ces médias ? Dans le meilleurs des cas, qu'il s'agit uniquement de rendre acceptable des tracts publicitaires qui finiraient autrement sur la voie publique, l’idée étant de les rassembler judicieusement autour d'articles susceptibles de susciter l'intérêt, et de les regrouper sous forme de journal. Il en va logiquement de même des programmes télévisuels, judicieusement diffusés entre les publicités. Reste à les doter de qualités suffisantes pour attirer notre attention…
L’économie de l’attention
Nous voilà en plein dans ce qu'on appelle l'économie de l'attention, celle là même qui explose sur internet. Le principe en est que, contrairement à ce qu’on imagine au premier abord, nous consommateur ne sommes pas les clients du média, mais leurs fournisseurs, puisque le client du média, c’est l’annonceur. Le média est un intermédiaire entre nous et lui, le produit vendu étant notre attention, c'est à dire une sorte de promesse d'achat potentielle, et notre rétribution étant le contenu du média, c'est-à-dire quelque chose qui nous intéresse. Voilà comment ce renversement progressif des rôles a abouti à la marchandisation de notre attention, notre « production » d’attention étant mesurée via l’audimat.
Seulement cette transaction commerciale entre nous et le média est « batarde », premièrement parce que notre rétribution n’est pas quantitative comme l’argent mais qualitative, et a donc une valeur subjective, ensuite et surtout parce que la transaction est consenti mais n'a pas besoin d'être clairement déclarée pour avoir lieu, et se fait donc en quelque sorte à notre insu. En effet nous restons dans l’idée que le média est entièrement gratuit.
Plus qu’une réelle transaction, il s’agit là d’une forme d’exploitation, de la même façon qu’on exploite les vaches, les nourrissant pour en tirer du lait, on nous sert du divertissement pour en tirer de l’attention aux messages publicitaires. Toutefois, soyons juste, à l’inverse de la vache, nous restons libres de ne pas entrer dans l’étable. Pour nous y faire entrer, il faut juste que la nourriture ait une odeur suffisamment alléchante…
Qui paie la publicité ?
C'est en voyant apparaitre des publicités pour des quotidiens gratuits qu'on commence à avoir le vertige. Finalement on peut se demander le sens de tout ça. Le coût n’est-il pas énorme pour une simple potentialité d’achat ? L’impact de la publicité n’est-il pas relativement faible en fin de compte ? Toute cette publicité a un coût. Qui finance ce coût ?
On peut envisager deux scénarios. Dans le premier scénario, la publicité provoque une augmentation de la consommation. Ces nouveaux consommateurs séduits financent alors le coût de la publicité. L'entreprise vend plus, produit plus, gagne plus. Il y a croissance. Dans le second scénario, la publicité provoque un transfert de consommateurs d'une marque à une autre. Alors il n'y a pas plus d'argent injecté dans le secteur en question par de nouveaux achats. Le coût de la publicité se répercute donc forcément sur le prix. Le consommateur en vient à financer lui même, sans qu'on lui demande son avis, une bataille commercial entre différents concurrents qui ne font que s’échanger des consommateurs.
J'imagine que la réalité est une combinaison des deux scénarios. Il serait intéressant de savoir en quelles proportions, dans différents secteurs et sur différents produits... Toujours est-il qu'une partie de la publicité se fait forcément au détriment du consommateur, et constitue un simple gaspillage. C’est ce qu’on appelle en langage courant « payer pour la marque ».
L’impact du commercial sur la qualité des contenus des médias
On peut légitimement se demander quel est l'impact de cette économie sur la qualité du contenu médiatique en lui même.
Dans un premier temps, on pourrait penser que les impacts sur les contenus sont ni plus ni moins ceux de tout média commercial. Que le but soit de faire de l’audimat ou de vendre plus, le résultat serait le même, avec ses avantages et ses inconvénients.
En effet derrière la production de contenu, donc le financement, il y a forcément une volonté. La production est dirigée vers un but : informer, éduquer, divertir, exprimer... ou gagner de l’argent. Le but principal visé modifie complètement la nature du produit.
Une activité médiatique commerciale, dont le but est de gagner de l’argent, a ses avantages : elle est soumise à concurrence, et donc cherchera à optimiser ses processus. Elle aura tendance à donner au spectateur ce qu’il recherche, ce qu’il aime. Finalement un spectacle qui ne plait à personne sera naturellement éliminé, ce qui suit une certaine logique de sélection.
Elle a aussi de nombreux inconvénients. Une sorte de nivellement par le bas est nécessaire pour optimiser l'intérêt du maximum de spectateurs : il ne faut gêner personne, n'ennuyer personne. La rationalisation des processus de production en vue de leur optimisation (en termes d'audience) pousse à leur uniformisation, le plus simple étant de divertir, et dans une moindre mesure d’informer.
Enfin les productions de contenu orientés vers un but qui est l'expression, l'information, l'éducation, en viennent à être exclus de la diffusion, sauf si elles parviennent à être suffisamment lisses pour concilier les impératifs d'audiences avec leurs volontés propres.
On constate également l'efficacité des contenus qui prennent parti des faiblesses des spectateurs : racolage, sensationnalisme, divertissement, sexe. C'est de la pure manipulation dans un but lucratif.
Enfin, afin de minimiser les risques commerciaux, on privilégiera le court terme au détriment de l’investissement sur la recherche artistique ou sur l’éducation du spectateur.
L’impact de la publicité sur la qualité des contenus des médias.
Un média financé par la publicité, c’est tout cela mais c’est pire encore. En effet, contrairement à un média simplement commercial, quand le média est financé par la publicité, le contenu devient monnaie d'échange implicite pour acheter notre attention, et ceci a un impact sur sa nature.
Quand le spectateur a payé pour un spectacle, on peut se permettre de prendre du temps pour le préparer, le mettre dans le bain, pour amener un sujet. Même si il n’apprécie pas instantanément, il aura compris avant la fin du spectacle où l’on voulait en venir et n’en sera que plus satisfait. L’important est qu’il soit satisfait à la fin. Quand le média est gratuit, le spectateur peut le regarder ou non, il peut quitter le spectacle à tout moment. Il faut donc le captiver instantanément, et finalement peut importe qu’il soit satisfait à la fin.
Quand le média est payant, le spectateur peut se permettre d’être exigeant. Quand le média est gratuit, il s’en fiche que ce soit nul.
Enfin, quand le média est payant, on n’a pas de contrainte à priori sur le contenu. Quand le média est gratuit, il faut s’accommoder de la publicité. Il ne faut pas gêner les annonceurs. Mieux vaut que le spectateur soit dans un état plutôt réceptif au message publicitaire. Finalement le contenu s’adapte à la publicité pour optimiser encore les gains.
Comme le spectateur est exclu des contributions financières au spectacle, comme il n'est plus client mais fournisseur, il n'a plus son mot à dire ni d’exigence à avoir sur ce qu’on lui donne et c'est donc lui qui en fait les frais en termes de qualité. Quand bien même on perfectionnerait l’outil de mesure qu’est l’audimat en y intégrant la qualité perçue des contenus (et cela suppose que celle-ci améliore la réception du message publicitaire associé, sinon on ne le fera pas), il est difficile d’imaginer qu’il en soit autrement tant que la finalité restera la même. Finalement peu importe que la nourriture soit bonne tant que la vache produit du lait.
Bien sûr tout n’est pas si noir. Il nous reste notre liberté, celle de sélectionner la qualité, de ne pas écouter les sirènes de la publicité. Il reste la liberté des médias, celle de parier sur la qualité et l’investissement, celle de se financer autrement.
Sur l’internet
Nous le disions : c'est sur Internet que l'économie de l'attention explose. Mais Internet est beaucoup moins limités que la télévision. On peut multiplier les canaux, les publics, la diffusion se fait à moindre coût. Par ailleurs l’utilisateur est actif et cherche lui-même le contenu. C'est donc une formidable opportunité contre l'uniformisation des contenus.
Espérons-le du moins, car il est évident que les recettes publicitaires vont se concentrer là où est l'audience, et que les productions vont s'adapter à ce système. Les budgets publicitaires ne sont pas infinis et la production de contenu a un coût également. A noter que certains travers des autres médias, le racolage par exemple, n’ont pas de raison de disparaître sur internet.
Ceci nous amène naturellement au problème de la visibilité. Etre visible sur internet n’est pas donné à tout le monde. Pour être visible, il faut aussi de l’argent, car il faut faire… de la pub ! Le danger est donc de se retrouver avec du contenu de qualité faible plutôt racoleur mais à forte visibilité, et du contenu de bonne qualité noyé dans la masse d’information. L’antidote à ce phénomène est le côté communautaire d’Internet qui devrait permettre de promouvoir par le réseau le contenu de qualité. Encore faut-il pouvoir sélectionner, trier, qualifier, rendre accessible l’information. C’est tout l’enjeu d’internet aujourd’hui.
Internet reste donc une zone de liberté et d’expérimentation où d’autres types d’échanges peuvent naître et exister.
L’avenir du contenu médiatique
Le contenu médiatique est aujourd'hui infiniment copiable et transmissible, et est donc virtuellement gratuit. C'est pour ça qu'il n'est pas viable économiquement, et c'est le casse-tête sur lequel buttent en particulier les producteurs de musique. Mais le contenu médiatique est également à ce jour la seule monnaie d'échange qui puisse acheter l'attention dont raffolent les annonceurs.
J'imagine donc que le seul moyen de rendre le contenu médiatique viable économiquement, c'est de le faire fusionner avec la publicité. Finalement la publicité est le contenu, le contenu est une publicité. Une première étape de ce phénomène existe déjà sous la forme de contenu vidéo (le « marketing virale ») ou encore de jeux vidéo associés à des marques.
Comme ce sont lesgrandes marques les plus intéressés par la production de contenu, j'imagine que dans un avenir proche ils se feront mécènes, peut être via des producteurs intermédiaires, et que de nombreux groupes de musique et d’artiste seront estampillé "Coca Cola" ou "Pepsi", "Apple" ou "Sony", produisant ainsi en même temps que leur art la valeur ajouté de leur marque. Alors plus que jamais les marques seront des univers complets, plus seulement des produits.
Le problème de l’indépendance et du financement se posera donc de plus en plus, pour les artistes comme pour les journalistes, qui bien que producteur de contenu infiniment copiable, ne peuvent se permettre d’être dépendant d’un pouvoir commercial. Il faudra réinventer d’autres moyens de rétributions des artistes et journalistes par la communauté, afin de garantir l’indépendance, la qualité et la satisfaction du public.
Le même problème se posera d'ailleurs d'ici quelques années pour les écrivains, quand le papier électronique sortira des laboratoires pour être diffusés à grande échelle. Il se pose également déjà pour les créateurs de logiciels. Les logiciels sont aussi des contenus infiniement copiables. Il serait certainement de bon ton de s'inspirer des modèles du logiciel libre et de les étendre à tous les métiers de la création.
Conclusion
La publicité, de simple nécessité de se faire connaître, est aujourd'hui devenue un monstre au point de vampiriser le contenu médiatique. Alors que celui-ci, suivant l'évolution des technologies, devient virtuellement gratuit, il devient urgent d’inventer de nouveaux moyens alternatifs de rétribution des créateurs par la communauté.
dimanche 6 janvier 2008
Bienvenue

Bienvenue sur ce blog dédié à la réflexion. Elles y seront courtes ou longues, d'actualité ou non. Elles pourront être écrites ou dessinées. Elles toucheront à différents sujets.
Voici la représentation graphique des différents synonymes de "réflexion" d'après l'atlas sémantique (http://dico.isc.cnrs.fr/).
On y distingue 7 différents sens au mot "réflexion", autant d'ingrédients à ce blog :
- L'adage, la maxime, l'aphorisme. C'est l'idée cristallisée en une phrase. C'est le minimalisme de la rélexion.
- La pensée, l'esprit, l'intelligence, le discernement, la spéculation, la rêverie. C'est la réflexion en action.
- La concentration, le recueillement, la méditation, la contemplation. C'est l'isolement nécessaire au discernement. C'est l'oxygène de la réflexion.
- La délibération, la préparation. La réflexion qui se fait nécessaire.
- La prudence, l'attention, la circonspection. C'est le garde fou de la pensée, la condition de toute bonne réflexion.
- La note, la remarque, l'observation. C'est la réflexion moralisatrice, mais jamais inutile.
- Enfin la diffusion et le rayonnement. C'est ce que j'espère à toute réflexion qui le mérite.










