mercredi 5 juin 2013

Matérialisme et idéalisme, réalisme et empirisme, deux vision du monde

Il existe deux façon d'envisager les fondements. L'une prend point de vue de l'ontologie, les fondements du monde : la matière, et l'autre celui de l'épistémologie, les fondements de la connaissance : la conscience. De manière surprenante, chacune peut prétendre être le vrai et seul fondement, englober l'autre, en faire une illusion.

Ainsi on peut prétendre, d'un point de vue matérialiste, que la conscience n'est qu'un dérivé de la matière, puisque nous sommes nous même constitués de matière. Y voir une chose irréductible, indépendante du monde matériel, tient de l'illusion, un attachement puérile à notre propre situation (comme on a pu croire que la terre était le centre de l'univers) qu'il faut dépasser. Mais d'un point de vue idéaliste, la matière n'est jamais qu'une représentation, un objet de l'esprit, et c'est s'illusionner que de prendre nos représentations pour la réalité. Ce qui existe vraiment ce n'est pas la matière, mais l'expérience consciente. Le matérialiste dira qu'un relativisme confinant à l'absurde guette l'idéaliste, incapable de rendre compte du monde, de l'objectivité, faisant du succès de la science un miracle, et ce dernier reprochera en retour au premier de proposer une vision du monde elle même absurde, puisqu'incapable de rendre compte de notre existence sans invoquer le surnaturel, et de faire de nos prétendues capacités de connaître le monde dans sa constitution même un miracle.

Il s'agit là d'un clivage qui, sous d'autres formes, traverse l'histoire de la philosophie. On retrouve cette division, par exemple, dans la fameuse querelle des universaux qui oppose réalisme et nominalisme, dans le débat classique entre rationalisme et empirisme, et aujourd'hui, en philosophie des sciences, dans le débat qui oppose empirisme et réalisme scientifique. A chaque fois la question est la même, en quelque sorte : les objets de la connaissance sont-ils dans le monde ou dans notre esprit ? L'épistémologie doit-elle être éludé comme une simple question de point de vue sur le monde, ou au contraire joue-t-elle un rôle essentiel dans notre ontologie ? Ou l'on voit que de manière générale, philosophie des sciences et de l'esprit sont pieds et poings liées.

Si ces débats perdurent depuis l'antiquité, on peut peut-être y voir, à l'instar de van Fraassen, des différences d'attitudes philosophiques plutôt que de réelles positions qu'on pourrait trancher. Il s'agirait de privilégier certaines intuitions plutôt que d'autres : d'un côté l'intuition que nous faisons partie du monde matériel, de l'autre celle que le monde est une représentation. Chacune semble une intuition également valable et forte, dont il est légitime de vouloir rendre compte. Mais quel que soit le camp qu'il choisit, il existe une certaine tension vis à vis du camp opposé que le philosophe doit s'efforcer de résoudre.

lundi 3 juin 2013

La carte des corrélations entre positions philosophiques

Voilà, je n'ai pas pu m'empêcher de recommencer mes "geekeries"... La lecture de cet article "what do philosophers believe?" qui recense diverses statistiques sur les positions des philosophes sur différents thèmes m'a beaucoup intéressé. Mais ce n'est pas tant la partie sur les positions les mieux représentées qui m'a fasciné que celle qui montre les corrélations entre ces différentes positions. Il m'a semblé qu'il y avait une certaine cohérence dans ces corrélations, ce qui s'est confirmé après avoir griffonné rapidement un petit schéma sur un papier. Le schéma se complexifiant, je suis passé aux outils informatiques (inkscape) pour me faciliter la tâche. Et voilà où tout ça m'a mené : j'ai passé mon samedi à réaliser une jolie infographie représentant les corrélations entre les différentes positions philosophiques, sur laquelle on voit clairement que celles-ci se rangent en deux camps bien séparés. La voici (cliquer pour agrandir) :

lundi 20 mai 2013

Obsolescence programmée et asymétrie de l'information

Le débat sur l'obsolescence programmée part sur de mauvaises bases. On ne sait pas de quoi on parle. Qu'est-ce à dire qu'un constructeur diminue délibérément la durée de vie d'un produit pour augmenter son chiffre d'affaire ? On pense évidemment à des cas caricaturaux : l'ajout d'une puce électronique qui signerait artificiellement l'arrêt de mort d'un produit pour nous forcer à en racheter un neuf. Mais bien sûr il est plus intéressant pour le constructeur d'acheter des composants de moins bonne qualité, moins chers, pour diminuer d'autant la durée de vie de son produit en réduisant ses coûts sans recourir à un tel artifice. Alors s'agit-il toujours d'obsolescence programmée ? Si l'on pense que non, alors effectivement, l'obsolescence programmée est un mythe, sauf cas rares. Pourtant au final le résultat est le même...

Il y a un aspect fallacieux dans les arguments qui prétendent que l'obsolescence programmée n'existerait pas, la durée de vie étant l'un des aspects d'un produit à optimiser en fonction du marché parmi d'autres (dont le prix ou l'apparence). Qu'une durée de vie courte soit induite par des mécanismes de marché n'enlève rien au fait que cette durée de vie soit programmée par les constructeurs, justement en vue de s'adapter au marché. Alors à partir de quand peut-on parler d'obsolescence programmée plutôt que d'optimisation de différents critères ?

jeudi 16 mai 2013

Contre la survenance

On dit d'un état réalisé qu'il survient sur un état de base quand il en dépend entièrement, c'est à dire qu'il ne peut y avoir de différence dans l'état réalisé qui n'ait pour origine une différence de l'état de base. On pourra dire, par exemple, que la température d'un liquide survient sur l'état moléculaire de ce liquide, dans la mesure où toute différence de température a pour origine une différence d'état moléculaire (bien que l'inverse ne soit pas vrai : une différence moléculaire peut être indifférente vis à vis de la température).

Il est coutume en philosophie de l'esprit, et notamment pour les physicalistes, de parler de survenance à propos des états mentaux : ces derniers surviendrait sur les états physiques de nos cerveaux. Je pense que c'est une erreur. Il me semble en effet qu'on fait face à un problème. Kim montre qu'un état survenant ne peut être doté d'une causalité propre qui ne se réduise à un pouvoir causal de ses constituants de base. Mais au nom de quoi devrait-on créditer d'une existence propre, c'est à dire autre que nominale, un état qui par ailleurs n'entretient aucune relation causale distinctive avec nous et qu'on peut donc fort bien, dans nos représentations du monde, remplacer avantageusement par un état de base plus complet ?

dimanche 7 avril 2013

Entre réalisme et constructivisme

On peut parler de réalisme scientifique (au sens sémantique) si l'on pense que nos concepts scientifiques dépendent essentiellement de la réalité qu'ils visent. Ainsi je suis réaliste à propos des électrons si je pense que le concept d'électron dépend essentiellement d'éléments de la réalité, ceux dont je parle quand je parle d'électrons (bien sûr il conviendrait de clarifier cette idée de référence sémantique, mais je ne m'étendrait pas la dessus).

La position réaliste n'implique pas que les aspects externes aux objets étudiés, par exemple des aspects sociaux ou psychologiques, ne jouent aucun rôle en science. On peut penser, par exemple, que certaines contraintes sociales opèrent une sélection sur les concepts et domaines qu'on juge intéressants ou non d'étudier. Cependant pour le réaliste, ces aspects n'impactent pas de manière essentielle la représentation que nous nous faisons des électrons, ou de tout autre objet théorique, mais seulement des aspects externes à cette représentation, comme le fait que nous nous y intéressions ou non.

En ce sens, le réalisme s'oppose à l'instrumentalisme, qui prétend que nos concepts scientifiques dépendent essentiellement de l'interaction de l'homme avec le réel plutôt que du réel lui même, ou au constructivisme social, qui prétend qu'ils dépendent essentiellement de facteurs sociaux (ou encore une fois de l'interaction du social avec le réel).

samedi 6 avril 2013

Problème moral et introspection -- suite

Afin de clarifier l'analogie entre le problème moral et le problème de l'introspection que j'évoquais dans l'article précédent, je me suis fendu d'un petit schéma (réalisé avec le logiciel inkscape -- cliquer pour agrandir) :



La flèche intitulée « action » exprime la psychologie humienne : être motivé à agir, c'est avoir un désir et une croyance pratique associée à la réalisation de ce désir. Le problème moral tel qu'exprimé par Smith provient du fait qu'une croyance morale semble a elle seule induire une motivation. La solution de Smith est illustrée par la flèche intitulée « ajustement moral » : une croyance morale induit en fait une modification des désirs.

La flèche intitulée « perception » exprime le fait que pour fonder une croyance nouvelle sur la base de données sensibles, il faut non seulement un aspect phénoménal associé à ces données, mais aussi une certaine attitude motivationnelle (ne serait-ce qu'une attention portée à l'objet et certaines attentes). Le problème de l'introspection serait alors plutôt qu'une attitude motivationnelle à elle seule (comme le fait que je regarde une chose) donne lieu à une croyance en l'absence de données des sens. Une solution possible, exprimée par la flèche « introspection », serait que nos attitudes motivationnelles induisent elle-même une modification d'aspects sensibles, qui peut ensuite devenir l'objet de croyances/connaissances.

Je ne suis pas sûr que ce schéma corresponde vraiment à une réalité. Il est peut-être simpliste, on pourrait en discuter longuement, ajouter des flèches, tenter de faire des liens avec les neurosciences, etc. Mais je pense qu'il doit s'en approcher d'une certaine manière. En particulier la distinction entre les éléments propositionnels et phénoménaux me parait importante. Les premiers sont dispositionnels : un désir, comme une croyance, est avant tout une disposition à agir d'une certaine façon. Les seconds sont actuels. Cette distinction est importante, puisqu'il s'agit là de la distinction entre forme et contenu, dont on peut dire que la question de leurs liens traverse toute la philosophie (on la retrouve dans la querelle des universaux en métaphysique, le physicalisme et la question des qualia, le structuralisme en philosophie des sciences, mais aussi sans doute en philosophie politique ou en philosophie morale avec les questions touchant à la normativité et aux valeurs). C'est aussi l'objet du livre de Schlick « forme et contenu », sur lequel je pense prochainement proposer une note de lecture.

mercredi 3 avril 2013

Analogie entre le problème morale et le problème de l'introspection

Dans « The moral problem », Smith présente ce qu'il considère être le problème central en méta-éthique, à savoir le rapport entre la praticité et l'objectivité des faits moraux : si on pense que les faits moraux sont objectifs, pourquoi « doit »-on les respecter ? Il pose le problème sous forme d'un trillemme :
  • (1) les jugements moraux sont des croyances à propos de faits objectifs (objectivité)
  • (2) un jugement moral implique à lui seul une certaine motivation à agir (praticité)
  • (3) la motivation à agir suppose un désir (en plus d'une croyance pratique qu'agir de telle sorte permettra de combler ce désir) (psychologie humienne)

Ces trois affirmations semblent incohérentes, puisqu'un jugement moral seul peut nous motiver à agir sans pour autant constituer un désir, contrairement à la psychologie humienne. Il me suffit apparemment de croire que donner à la charité est une bonne chose pour être réellement motivé à le faire (en dehors de motivations contraires). Le problème est donc qu'il ne semble pas y avoir de lien clair entre croyance et désir.

dimanche 31 mars 2013

Le débat Lordon/Bohler : sociologie et neurosciences

La dernière émission d'arrêt sur image qui portait sur les événements récents concernant Chypre [accès payant] fut l'occasion d'un débat dans le débat entre Sebastien Bohler et Frédéric Lordon, qui, de mon point de vue intéressé, était le passage le plus intéressant de l'émission.

[EDIT]Quelques modifications ont été apportées suite au revisionnage de l'émission [/EDIT]

Tout commence par la chronique de Bohler [accès libre] qui nous propose un bout d'explication neuropsychologique aux paniques bancaires à travers l'anxiété générée par les médias, qui, par un processus d'accumulation, pourrait mener à la panique : des images captant l'attention du téléspectateur et un discours anxiogène en voix off, perçu inconsciemment par le cerveau, augmenteraient le taux de certaines hormones dans le cerveau qui, dépassant un certain seuil, provoquent la panique.

A la suite de cette chronique, Lordon est embêté. Il ne veut pas être désobligeant, mais lui lutte au quotidien contre l'extension de la « neuro-sociologie ». Il y a là, selon lui, de vrais problèmes épistémologiques, notamment celui du réductionnisme. Non que la neuropsychologie n'ait pas un intérêt en elle-même, mais son extension à la sociologie est problématique : ce sont les facteurs sociaux qui en dernier lieu sont la seule explication aux paniques bancaires, et, va-t-il jusqu'à affirmer, ces neurones qui s'allument dans le cerveau sont des épiphénomènes (des phénomènes sans efficacité causale). A ceci s'ajoute un autre problème : la neuropsychologie tendrait à capter tous les crédits de recherche au détriment de la sociologie, parce qu'elle se pare d'une aura de « scientificité » que n'a pas la sociologie.

Bohler se défend : d'une part on ne peut nier que le fonctionnement du cerveau ait un rôle social. La preuve : les médias savent parfaitement utiliser nos biais cognitifs à des fins commerciales. Des études montrent également que les sujets soumis aux discours anxiogène des médias ont tendance à surestimer la dangerosité de leur environnement social. Par ailleurs, Bohler se défend de vouloir réduire la sociologie à la neuropsychologie, ni que les neurosciences le prétendent en général, au delà de quelques chercheurs isolés. Les faits neuronaux sont simplement une partie de la chaîne causale.

Malgré tout Lordon semble penser que la neuropsychologie n'a rien à nous apprendre sur la sociologie ([EDIT] même s'il revient légèrement sur cette position ensuite), et qu'elle constitue même un danger, notamment à travers la manipulation des esprits qu'elle rend possible (par exemple avec le neuromarketing).

Voilà donc un débat qui aborde en très peu de temps toute une série de sujet intéressants : la sociologie des sciences, les liens entre savoir et praticité et le réductionnisme scientifique.

vendredi 15 mars 2013

Note de lecture – everything must go : metaphysics naturalised.

J'ai été plutôt surpris en bien au commencement de ma lecture de ce livre, dont j'avais déjà lu quelques commentaires m'ayant laissé penser qu'il devait s'agir d'une sorte de traité de scientisme « hard-core » qui prétendrait reléguer la métaphysique, ou bien la philosophie tout entière, aux oubliettes (après tout le premier chapitre s'intitule « in defence of scientism »). En fait il s'agit bien de faire de la métaphysique, et au final je me suis trouvé plutôt en accord avec les auteurs (Don Ross, James Ladyman et David Spurrett), du moins jusqu'à un certain point. Je propose ici un résumé du livre, suivi d'une brève discussion.

dimanche 3 mars 2013

Darwinisme généralisé, téléologie et causalité mentale

– Le darwinisme permet de se passer de la téléologie comme processus d'évolution. Une espèce est adaptée à son environnement non pas parce qu'elle (ou quelqu'un d'autre) a voulu qu'elle soit adaptée, mais parce qu'une sélection s'est effectuée sur les individus de cette espèce qui l'a en quelque sorte modelée conformément à son environnement. Il n'y a pas de but dans la nature, l'évolution est aveugle.

– Peut-être bien. Mais dans le domaine du mental, par contre, on ne semble pas pouvoir se passer de la téléologie. A l'évidence nous formons des buts et agissons en conséquence.

– Est-ce bien vrai, ou refuse-t-on de s'en passer parce qu'on est trop impliqué et que ça infligerait une blessure trop grande à notre ego ? Tu connais les expériences de Benjamin Libet, qui prédisent l'action d'un individu plusieurs secondes avant la décision consciente qui lui correspond, simplement en observant le champs électrique du cerveau. Peut-être que la téléologie est une illusion. Au fond on pourrait peut-être même appliquer un raisonnement darwinien qui abolirait la téléologie dans le domaine de la psychologie aussi bien qu'il a pu le faire en biologie.