lundi 13 octobre 2014

Indétermination, indéterminisme et réalisme (suite) : le réalisme modal

Dans le dernier billet nous avons évoqué plusieurs façons dont le monde pourrait être métaphysiquement indéterminé (à propos des faits futurs, ou des micro-états de la mécanique quantique), ce qui semble à première vue contredire le réalisme scientifique, du moins compris dans une optique logico-sémantique comme l'affirmation suivant laquelle nos théories, interprétées littéralement, sont vraies. Il semble en effet qu'une telle indétermination viole le principe du tiers-exclu : certains énoncés seraient ni vrais ni faux. Nous avons vu comment différentes interprétations de la mécanique quantique en viennent à sauver le réalisme, que ce soit en complétant la fonction d'onde, ou en l'interprétant de manière non probabiliste, comme décrivant un état finalement déterminé. Mais aucune n'est exempte de difficultés : soit (dans le cas des mondes multiples) elles ne rendent pas vraiment compte de l'aspect probabiliste des prédictions, soit elles se voient obligées de compléter la théorie de manière ad-hoc afin de sauver le réalisme.

L'idée de cet article est de s'intéresser plus au détail à la prétendue incompatibilité entre réalisme et indétermination des états physiques. En quelle mesure serait-il possible d'exprimer les énoncés des sciences de manière à respecter les principes de la logique, tout en faisant état d'une authentique indétermination, notamment à travers une interprétation probabiliste de la fonction d'onde qui ne soit pas la marque d'un manque d'information ? Les logiques non classiques, comme la logique quantique, qui rejettent le tiers-exclu, sont parfois regardées avec suspicion. Ici je propose plutôt d'explorer l'extension de la logique classique qu'est la logique modale.

Je met en lien au passage plusieurs vieux articles sur les mêmes sujets qui défendent des thèses similaires (de manière peut-être plus accessible que celui-ci) : Présentisme et mécanique quantique et Dissoudre le paradoxe du menteur dans la temporalité.

Pourquoi être réaliste modal ?

Commençons par motiver notre tentative. Plusieurs éléments peuvent nous amener à envisager l'utilisation de la logique modale (qui rappelons le traite de ce qui est possible ou nécessaire, non seulement de ce qui est le cas).

D'abord nous l'avons vu il y a la volonté de faire justice à l'utilisation des probabilités en mécanique quantique. Cette théorie nous sert à dériver des prédictions probabilistes de nos mesures. De là il découle naturellement que la fonction d'onde, censée décrire des états physiques, pourrait être interprétée de manière fondamentalement probabiliste plutôt que comme décrivant des états de faits. Certes il est possible d'envisager une dynamique probabiliste plutôt que des états probabilistes, mais nous l'avons vu, ceci nous demande de nous éloigner de la théorie standard qui est pourtant extrêmement bien vérifiée. Il semble donc plus naturel d'interpréter les états eux-même comme étant indéterminés.

Une seconde motivation est plus générale. Qu'est-ce à dire qu'une théorie scientifique est vraie ? Au fond une théorie n'a pas vraiment pour objet de nous renseigner sur les faits de ce monde, mais plutôt de généraliser sur ces faits de manière à faire des prédictions. Autrement dit, une théorie scientifique décrit des lois de nécessité physique plutôt que des faits. C'est justement parce ces lois se vérifient que nous pensons que la théorie est vraie (le succès prédictif est à la base d'un des principaux arguments pour le réalisme scientifique), et d'ailleurs les états que nous assignons aux systèmes physiques n'ont de sens que dans la mesure où ils ont une efficacité causale qui peut nous permettre de les connaître.

Ici on retrouve une ligne d'argumentation qui est souvent utilisée pour justifier le réalisme structural : l'idée que ce sont les relations qui, dans la réalité, sont connaissables. On peut concevoir ces relations (que certains auteurs n'hésitent pas à qualifier de "modales") comme étant des relations nomologiques, des lois naturelles, et à l'instar des empiristes, être suspicieux envers tout réalisme qui prétendrait porter sur la nature fondamentale de la réalité au delà de ces relations.

Une question qui se pose cependant, c'est s'il est possible d'être réaliste envers les relations nomologiques sans l'être envers les éléments reliés (c'est bien ce vers quoi nous nous dirigeons ici puisqu'on veut que les faits reliés soient authentiquement indéterminés). Si l'on est réaliste à propos des états de faits, on peut d'emblée être réaliste à propos des lois de la nature : si tous les faits sont fixés, les lois pourraient n'être (suivant une conception humienne) qu'une façon commode de synthétiser les faits. Mais l'inverse n'est pas vrai, et on peut très bien se dire réaliste scientifique sans penser pour autant que les faits sont déterminés, pour peu que les lois le soient. Cette conception a l'avantage d'offrir une vision plus consistante de la causalité que les versions humiennes. Les lois causales font plus que simplement synthétiser les faits, elles les régissent. Mais ceci n'a de sens que si le faits ne sont pas métaphysiquement déterminés (sinon les lois ne feraient finalement rien du tout).

Réalisme et pragmatisme

Ces deux motivations peuvent être mises en lien avec une attitude pragmatiste envers la vérité suivant lesquelles une croyance est vraie si elle permet d'interagir efficacement avec la réalité (on ajoutera pour éviter d'en faire une définition trivialement fausse : non pas temporairement mais de manière indéfinie dans le temps, au "terme de l'enquête", dans des conditions épistémiques idéales, etc.). Nous disions que contrairement au réalisme standard, nous ne voulons pas croire qu'une connaissance du monde soit possible qui ne puisse être justifiée épistémiquement. Il s'agit bien d'une attitude pragmatiste, l'interaction efficace tenant alors lieu de justification épistémique. A ce titre on comprend que les interprétations réalistes de la mécanique quantique posent problème : elles postulent, pour sauver certaines intuitions, des choses invérifiables sur le plan empirique.

Nous avions évoqué dans le dernier article des doutes quant à la possibilité que le pragmatisme puisse réellement soutenir le réalisme : une assertion pourrait n'être ni vraie ni fausse d'un tel point de vue, puisqu'elle ne peut pas, même en principe, être vérifiée. Cependant on peut voir le pragmatisme comme une manière de s'affranchir de considérations métaphysiques qu'on jugera dénuées de sens, justement parce qu'elles sont invérifiables même en principe. Si on accepte une théorie pragmatiste de la signification, un énoncé ni vrai ni faux est aussi dénué de sens et donc le principe du tiers exclu est sauf. Ainsi on peut imaginer des situations contrefactuelles qui permettraient de vérifier le nombre de cheveux sur la tête de Jules César au moment de sa mort, dans la mesure où cette information a pu se propager jusqu'à nous d'une manière ou d'une autre, tout en considérant qu'une affirmation invérifiable dans un sens plus radical soit finalement dénuée de sens. Il n'est donc pas évident que le pragmatisme soit nécessairement anti-réaliste et qu'il viole le principe du tiers exclu.

Le point important est qu'une attitude pragmatiste pourrait permettre de concilier réalisme et indétermination. Prenons le cas d'une croyance portant sur un événement futur : elle n'est pas en principe vérifiable au présent, mais elle le sera à l'avenir. De même dans le cas de l'indétermination quantique : le spin de l'électron est indéterminé, mais il suffit de le mesurer pour qu'il devienne déterminé. Mais le point important est qu'on n'est pas obligé de le mesurer, et que si on ne le mesure pas, alors le spin reste indéterminé, ce qui semble incompatible avec le réalisme.

La situation peut paraître en premier lieu assez étrange : si l'on est décidé à mesurer le spin de l'électron dans la direction haut-bas (ou si l'environnement de l'électron est tel que c'est son spin dans cette direction qui sera mesuré, suivant la théorie de la décohérence), l'indétermination de son état devient épistémique mais si on est décidé à ne pas le mesurer, elle reste métaphysique. Autrement dit la phrase "l'électron a un spin haut" a une valeur de vérité ou non suivant nos intentions. Si l'on veut sauver le réalisme, on doit accepter que la phrase ne prend de sens qu'accompagnée des intentions correspondantes. Voilà qui semble absurde, ou tout du moins anti-réaliste (puisque la réalité est bien ce qui ne dépend pas de nos intentions).

Cependant on peut dissoudre le paradoxe en observant que dans un cas de superposition, le résultat d'une mesure est aléatoire, et donc qu'en aucun cas la croyance "cet électron a un spin haut" ne peut être considérée comme efficace pour interagir avec la réalité. A ce titre on peut postuler qu'un tel énoncé isolé n'a pas de réelle signification, d'un point de vue pragmatiste. Ce qui a un sens, c'est la phrase "le spin de l'électron est soit haut, soit bas", ou, si l'on est certain d'obtenir spin-haut, "le spin de l'électron est nécessairement haut" : c'est, de manière générale, une interprétation probabiliste de la fonction d'onde (qui peut éventuellement assigner des probabilités de 1) qui est sensée.

En adoptant une conception pragmatiste de la vérité, on peut donc être amené à penser que les propositions qui ont des valeurs de vérité ne sont pas des descriptions d'états de faits, mais des propositions modales, qui décrivent des possibilités, accessibles par l'intermédiaire de mesures ou d'actions, et que ce qu'on prend pour des descriptions d'états de faits déterminées devraient elles-mêmes s'interpréter comme des propositions modales, en l'occurrence des propositions nécessaires puisqu'un état de fait restera vrai quoique nous fassions.

Voilà pour les préliminaires. Dans la suite, je propose quelques investigations plus techniques pour les lecteurs intéressés. Je reviens pour finir sur la façon dont cette théorie s'accorde avec les aspects temporels.

La logique modale

D'abord rappelons brièvement en quoi consiste la logique modale. Il s'agit d'ajouter à la logique classique les opérateurs de nécessité et de possibilité, qu'on peut interpréter (depuis Kripke) suivant une sémantique de mondes possibles reliés par des relations d'accessibilités entre mondes possibles. Un monde possible est alors conçu comme un ensemble maximal de faits cohérents entre eux, y compris des faits modaux, et les opérateurs modaux sont compris comme suit :

  • L'opérateur de nécessité ◻ indique qu'une proposition est vraie dans tous les mondes possibles accessibles depuis le monde actuel
  • L'opérateur de possibilité ◊ indique qu'une proposition est vraie dans au moins l'un des mondes possibles accessibles (il peut se définir comme ¬◻¬, avec ¬ la négation, ou à l'inverse, on peut définir l'opérateur de nécessité à partir de celui de possibilité de la même façon).

On fonde la logique modale ainsi comprise sur quelques axiomes de base (l'un visant à assurer que les lois de la logique classique s'appliquent dans tous les mondes possibles, l'autre à préciser l'usage de l'implication logique dans un cadre modal), auxquels on peut ajouter des axiomes supplémentaires pour obtenir des systèmes divers. Les systèmes les plus utilisés peuvent s'exprimer comme attribuant certaines propriétés intéressantes à la relation d'accessibilité entre mondes possibles :

la réflexivité
un monde actuel est lui même possible de son propre point de vue, ce qui est équivalent ◻p → p (si p est une nécessité, alors p est actuellement le cas. Ou sa contraposée : si p est actuellement le cas, alors p est possible). C'est en fait quasiment un pré-requis si l'on prétend effectivement parler de nécessité.
la transitivité
un monde "indirectement" possible depuis un autre monde possible est aussi un monde "directement" possible, ce qui est équivalent à ◻p → ◻◻p (si p est une nécessité, c'est une nécessité que p soit une nécessité. Ou sa contraposée : s'il est possible que p soit possible, alors p est possible.).
la symétrie
un monde actuel est vu comme réciproquement possible depuis les autres mondes possibles, ou encore p → ◻◊p (si p est le cas, alors p est possible en vertu d'une nécessité. Ou sa contraposée : s'il est possible que p soit une nécessité, alors p est actuellement le cas).
On peut combiner transitivité et symétrie, en adoptant simplement l'axiome suivant : ◊p → ◻◊p (si p est possible, alors c'est une nécessité que p soit possible, ou sa contraposée, s'il est possible que p soit nécessaire, alors p est nécessaire).

Si on accepte ces trois propriétés, on adopte le système S5 qui peut consister à envisager simplement une collection déterminée de mondes possibles tous accessibles les uns aux autres, ce qui rend inutile la combinaison de plusieurs opérateurs modaux successifs (seule le dernier vaut). L'adoption de S5 semble raisonnable dans notre cadre, si l'on ne pense pas qu'il existe "plusieurs degrés" de nécessité.

Il existe des controverses sur le statut à accorder à la sémantique des mondes possibles : certains prétendent qu'elle obscurcit la notion de nécessité au lieu de l'éclairer, d'autres au contraire (comme Lewis) pensent que les mondes possibles existent réellement. N'entrons pas dans ces débats, et adoptons pour l'instant une position intermédiaire : voyons y un outil de représentation utile.

Application à l'indétermination

L'idée en vue d'une application de la logique modale à l'indétermination est la suivante : on devrait pouvoir décrire les états indéterminés en terme de possibilités. Alors on aurait finalement à leur sujet une proposition qui est vraie ou fausse, faisant justice au principe de tiers exclu (donc au réalisme). Par exemple : quand un électron est dans une superposition de spin haut et bas, on pourrait dire : il est possible que l'électron a un spin haut.

Bien sûr si on veut ne pas faire échec au principe de tiers exclu tout en conservant une indétermination, il faut interdire de pouvoir formuler des propositions non modales du type "cet électron a un spin haut" qui ne seraient ni vraies ni fausses. Il faut qu'une proposition logique bien formée contienne forcément au moins un opérateur modal (de possibilité ou de nécessité). On exprimera alors simplement les faits par un opérateur de nécessité. (il nous faut donc remplacer l'axiome de réflexivité par : ◻◻p → ◻p et adopter l'axiome synthétisant transitivité et symétrie, pour éviter que les axiomes fassent usage de faits bruts).

Autrement dit il n'y a pas de faits actuels bruts contingents, seulement des faits nécessaires et des faits possibles. Au passage, on élude complètement cette notion obscure de nécessité métaphysique qui croyait nous faire différencier des faits actuels accidentels de faits actuels métaphysiquement nécessaires (mais on verra qu'il est possible de donner sens à l'idée de nécessité physique, ce qui est amplement suffisant).

Qu'est-ce qu'un monde possible ?

S'il n'y a pas de faits bruts, non modaux, alors il semble que nous ne faisons qu'adopter une sémantique des mondes possibles au sein de laquelle il n'y aurait pas de monde actuel. On conçoit généralement en logique modale que le monde actuel est l'ensemble des faits, qu'on peut exprimer directement sans opérateur de nécessité ou de possibilité, mais nous interdisons ici d'exprimer ces faits. Il faut donc plutôt, semble-t-il, assimiler le monde actuel à une collection de mondes possibles.

Je ne pense pas que ce soit un mal. Ceci permet notamment de résoudre le problème du statut ontologique des mondes possibles : ce ne sont ni des mondes parallèles, ni des entités obscures, ni des fictions, ils existent simplement à titre d'élément du monde actuel. Il semble donc qu'on peut être réaliste à leur égard sans entrer dans des considérations métaphysiques ésotériques : les possibilités existent en tant que dispositions instanciées dans le monde actuel. (A noter cependant qu'on parle ici uniquement des mondes physiquement possibles étant donné les faits actuels, c'est à dire qu'on ne considère pas d'autres types de nécessité que la nécessité physique.).

Ce qui semble paradoxal dans cette description des choses, c'est qu'un monde possible n'a rien de comparable au monde actuel, puisque le monde actuel n'est plus un monde possible parmi d'autre, mais lui-même une collection de mondes possibles. (notons au passage qu'on s'accorde avec la façon dont Bergson conçoit le possible : il affirme notamment que celui-ci n'est pas plus, mais moins que l'actuel. Nous n'essaierons pas ici de savoir s'il s'agit d'un parallèle amusant ou s'il existe des liens plus profonds.)

On pourrait essayer de sauver la symétrie entre monde actuel et monde possible : il suffirait que chaque monde possible soit lui aussi une collection de mondes possibles, et ceci à l'infini. C'est en principe déjà le cas en logique modale (si on interprète ainsi la relation d'accessibilité), mais contrairement au monde actuel, un monde possible sera doté de faits bruts qui obéissent au tiers-exclu : n'importe quelle proposition est, dans un monde possible, soit vraie soit fausse. Impossible donc de parler d'indétermination comme on le fait dans le monde actuel, sauf à aboutir à une régression à l'infini.

Nous devons donc, pour donner sens à la notion d'indétermination au sein d'une logique modale, nous résoudre à concevoir le monde actuel comme une collection de mondes possibles, et donc à envisager que chaque monde possible est en fait "impossible" au sens où il ne peut lui-même être un monde actuel fondamentalement indéterminé comme l'est le notre. Ou encore, ces mondes possibles ne sont que des objets mathématiques nous permettant d'assigner des dispositions au monde actuel. On peut en effet penser qu'il s'agit simplement d'un moyen d'assigner un degré de probabilité à chaque proposition.

Le problème de la physique quantique

Enfin, tout ceci semble très bien s'appliquer dans le cadre d'une indétermination "classique" mais risque de montrer ses limites dans un cadre quantique. Si en effet les inégalités de Bell sont violées, on aboutit à un moment donné à une contradiction logique.

Je reprend ici un cas de violation des inégalités de Bell sur un système intriqué pour le montrer : soit un système à deux particules sur lesquelles on peut mesurer au choix une parmi deux propriétés A et B dont les valeurs sont "vrai" ou "faux" (on notera a1, a2, b1 et b2 les valeurs obtenues sur les particules 1 et 2 respectivement). Soit les contraintes suivantes (avec ∨ le "ou" logique et ∧ le "et") :

  • ◻ a1 ∨ a2
  • ◻ a1 → ¬b2
  • ◻ a2 → ¬b1
  • ◊ b1 ∧ b2

Ce système est contradictoire, puisque des trois premières contraintes on peut dériver ◻ ¬b1 ∨ ¬b2, qui est la contradiction de la quatrième. Pourtant il correspond à un cas empiriquement possible en mécanique quantique.

Une solution pour s'en sortir est d'intégrer dans ces "mondes possibles" non seulement des faits présents, mais aussi des faits futurs, et notamment ceux qui concernent la façon dont le système sera mesuré. Ici en l'occurrence, la valeur A1 ne peut être mesurée que si B1 n'est pas mesurée, et la première contrainte ne vaut que si A1 et A2 sont mesurés. Chacune des contraintes est donc à conditionnaliser, ce qui permet d'échapper à la contradiction.

Bien sûr on peut de nouveau se questionner sur le rôle de cette conditionnalisation : quel est le statut des faits du type "c'est A qui sera mesuré" ? Ils semblent externes au système considéré, ou tout du moins concerner des aspects relationnels. S'agit-il de faits physiques ou non ? Sont-ils subjectifs ou objectifs ? Peut-on invoquer la décohérence ? Peut-on leur assigner des probabilités ? Concernent-ils les intentions des expérimentateurs ? C'est ici que l'anti-réalisme menace de ré-entrer par la petite porte, ou qu'on pourrait se voir obliger d'adopter une logique quantique. A moins qu'on décide d'abandonner la complétude de la physique. Ceci dit on peut penser légitimement que de tels énoncés correspondent à des faits qui seront objectifs. Mais nous n'entrerons pas plus loin dans ces questions complexes.

L'aspect temporel

Pour terminer examinons comment cette façon de concevoir le réalisme s'accorde avec les aspects temporels. Nous l'avions remarqué dans le dernier article, ce type de solution a un fort parfum de présentisme puisqu'on ne pense pas que les faits futurs macroscopiques sont métaphysiquement déterminés. Mais intuitivement, on pense bien qu'une fois une propriété mesurée sur une particule, une seule valeur aura été obtenue. Son état ne sera plus indéterminé pour la propriété en question. Peut-on concilier cette intuition ? Sans doute pas, pour autant rien ne nous empêche de nous questionner dans ce cadre sur le passage du temps : quel est son effet ?

On peut voir que des possibilités vont se concrétiser. Jamais nous n'obtiendrons un monde parfaitement déterminé (le passage du temps ne revient pas à sélectionner un et un seul des mondes possibles) mais au moins il le sera un peu plus qu'avant. Une proposition non nécessaire se sera transformée en proposition nécessaire. Ce qui est particulier dans cette forme de présentisme est que chaque instant présent est à lui seul en quelque sorte un univers bloc contenant des affirmations qui portent sur le passé ou le futur. Cependant on peut parler de présentisme (ou plus exactement de théorie "growing block") dans la mesure où les faits futurs n'ont pas de valeur de vérité.

On tombe alors dans une solution qui peut paraître métaphysiquement un peu étrange, d'abord parce qu'on a en quelque sorte des univers blocs se succédant, donc deux dimensions temporelles (mais peut-on arguer, l'une d'elle correspond au vrai passage du temps et n'est pas mesurable, puisque toute mesure se comprend à l'intérieur d'un univers bloc). Ensuite on pourra observer qu'en quelque sorte l'avenir va "réécrire" son passé en lui fournissant un état rétrospectivement micro-déterminé qui viendra expliquer une observation macroscopique déterminée. L'électron a présentement pour valeurs possibles a-vrai et a-faux pour la propriété A. Je vais dans un futur proche m'en acquitter en mesurant la propriété A, et j'observerai disons la valeur a-vrai. Je pourrai alors dire que ma particule avait, l'instant d'avant (vu dans mon univers bloc présent), cette valeur, expliquant le résultat de ma mesure, bien que l'instant d'avant (dans l'univers bloc précédent) son état était indéterminé. Le passage du temps fait donc en sorte que mon observation assigne une valeur déterminée à une proposition portant sur le passé. Ensuite évidemment le simple fait de cette mesure aura perturbé ma particule, qui sera toujours dans un état micro-indéterminé quand aux mesures futures (du moins quant aux autres propriétés que A), et cet état micro-indéterminé se répandra à l'échelle macroscopique dans un futur proche. Je vois donc, dans mon univers-bloc présent, un passé micro et macro-déterminé, un présent seulement macro-déterminé et un futur indéterminé à tous les niveaux.

Ce à quoi on pourrait ajouter que le futur est en fait en partie déterminé, et notamment aux échelles "super-macro" (disons macro tout-court et parlons de meso pour notre échelle). Nous pouvons par exemple prédire sans souci la position des planètes plusieurs siècles à l'avance. Si des lois physiques sont formulables, c'est bien qu'à un grain pas trop fin, le futur est déjà déterminé.

Voilà donc en résumé à quoi ressemblerait "l'univers bloc présentiste" :

Passé Présent Futur
Micro Det. Ind. Ind.
Meso Det. Det. Ind.
Macro Det. Det. Det.

Mais peut-on réellement, dans cet "univers bloc", parler de présent objectif ? S'il s'agit du moment où un état passe de l'état indéterminé à déterminé, c'est à dire si le moment présent d'un système est le moment où son état se décide, il semble que le présent est relatif à l'échelle considérée : le moment présent des micro-états serait dans notre passé (ils sont indéterminés dans notre présent parce que pas encore actuels) et celui des macro-états dans "notre" futur (dont l'état présent est déjà déterminé, fossilisé, depuis bien longtemps, mais dont l'état futur se décide "en ce moment")... Quelle échelle privilégier ?

Peut-on faire appel à la décohérence pour répondre à cette question ? Mais on risque de retomber dans des travers similaires. Disons qu'un état est présent au moment où il devient intriqué à son environnement et donc décohérent. Seulement si on considère un système plus large intégrant l'environnement dans cet état, on verra ce macro-système dans un état cohérent, le moment présent de ce macro-système se situant dans notre futur... On se retrouve dans une situation encore pire qu'en relativité où il s'agissait simplement de l'absence de foliation privilégiée de l'espace temps. Ici le même système, suivant qu'il est considéré comme isolé ou comme partie d'un tout, apparaîtra à un même instant t comme indéterminé (donc pas encore actuel) ou comme "fossilisé".

Une solution consisterait à affirmer que le moment présent est subjectif, relatif au point de vue, en associant à un point de vue une certaine échelle. Une telle vision des choses serait compatible avec la relativité. Resterait à donner sens à cette notion de point de vue subjectif, ce qui serait une question de l'ordre de la philosophie de l'esprit. Enfin laissons en suspens ces questions qui demanderaient plus de développement.

Conclusion

Il n'y a donc rien d'impossible à concilier le réalisme et l'indétermination de certains faits actuels. On adopte simplement un réalisme partiel, un réalisme envers les faits modaux, qui pourrait également être formalisé par l'adoption d'une logique modale sans monde actuel.

Sur le plan métaphysique, on peut très bien interpréter ce type de description modale comme l'assignation, à travers des états indéterminés, de dispositions aux systèmes physiques, ces dispositions exprimant des rapports de nécessité physique. A ceci il faut ajouter un autre principe, qui est celui de nécessité du passé, avec encore une fois l'idée que le passé détermine les faits actuels. On obtient alors exactement la vision présentée en terme de collection de mondes possibles, qui correspondent en fait aux mondes rendus physiquement possibles par ces lois, étant donné les faits passés. Il faut donc interpréter cette théorie comme un présentisme, le présent contenant les faits passés à titre de déterminations et les faits futurs de manière latente, à titre de possibilités.

Un aspect potentiellement intéressant que nous explorerons dans un prochain billet est la manière dont sont assimilés faits passés et lois ou déterminations portant sur le futur. Il se pourrait que ce faisant on éclaire le statut métaphysique des lois de la nature.

Bien sûr tout ceci n'est pas sans soulever des difficultés que nous avons évoqué : d'une part la conditionalisation à ce qui sera mesurée, nécessaire pour rendre correctement compte de la mécanique quantique, pose question. Mais ce problème est lié à un problème général de l'interprétation de la mécanique quantique (le choix de la base), et ici nous ne sommes pas en si mauvaise posture.

D'autre part les "univers blocs présentistes" impliqués peuvent paraître un peu étranges, éloignés des métaphysiques classiques. Mais faute d'un argument plus précis à son encontre (en fait les arguments à l'encontre du présentisme et des théories "growing block" mériteraient d'être examinées mais j'ai l'impression que cette théorie leur échappe), il ne s'agit pas là d'un aspect très problématique, et au contraire, il se peut que cette vision des choses s'avère fructueuse vis-à-vis de certaines questions de la philosophie du temps.

mercredi 8 octobre 2014

Indétermination, indéterminisme et réalisme en mécanique quantique

On peut concevoir le réalisme scientifique en terme de vérité-correspondance : être réaliste, c'est affirmer que nos théories sont (au moins approximativement) vraies, dans le sens où elles correspondent à une réalité objective, indépendante de nous. C'est la constitution de la réalité qui rend vrai nos théories (et non pas par exemple le fait qu'elles nous permettent d'interagir efficacement avec la réalité, suivant les conceptions pragmatistes de la vérité).

Pour ma part j'ai tendance à défendre des conceptions pragmatistes de la vérité. Il est parfois entendu que ce type de conception ne peut vraiment supporter un réalisme. En effet il doit être possible de formuler un énoncé qui n'offre aucun moyen d'interagir avec la réalité, qui ne peut donc, pour le pragmatiste, avoir de valeur de vérité (par exemple le nombre de cheveux sur la tête de Jules César au moment de sa mort) mais qui, pour le réaliste, aura tout de même une valeur de vérité. Il faut différencier ce qui est vérifiable de ce qui est vrai de manière transcendante.

C'est un bon argument, qu'on peut aussi appuyer sur des principes logiques : si on accepte le principe du tiers exclu, tout énoncé bien formé doit être soit vrai, soit faux. Les conceptions pragmatistes ne respecteraient pas ce principe. [On pourrait arguer que le type "cheveux" est flou, que sa référence est donc en partie indéterminée et que l'énoncé "quel est le nombre de cheveux sur la tête de Jules César" n'a de toute façon pas de réponse objective mais on voit bien que ce type d'indétermination n'a rien à voir avec le fait que cet énoncé soit en principe invérifiable parce qu'éloigné dans le passé...]

Le réalisme consisterait donc à affirmer qu'il existe une "vue de nulle part", une représentation totale du monde au sein de laquelle n'importe quelle proposition, du moins celles d'un langage idéalement bien formé, acquièrent une valeur de vérité déterminée. S'il en est ainsi, je dois bien dire que je ne suis pas réaliste. Tout ceci me semble assez problématique. Le but de ce billet est d'explorer différentes façons dont le monde pourrait être indéterminé, et en quelle mesure il est tout de même possible d'être réaliste à propos d'une réalité indéterminée.

samedi 30 août 2014

Relativité de l'identité des objets et fonctionnalisme

Dans le billet précédent j'ai défendu une assimilation du relativisme conceptuel (ou moral ou esthétique) et de la relativité en physique, ce qui permettrait de rendre le premier non-problématique : toute la question serait d'élaborer une géométrie conceptuelle (ou morale) permettant de traduire les différents points de vue les uns dans les autres. L'idée est qu'il doit exister un concept-chapeau relatif (comme la vitesse) généralisant des concepts de type "vitesse-pour-x" au sein d'une géométrie des points de vues possibles. Les interprétations relationnelles de la mécanique quantique laissent penser que ce relativisme peut se généraliser à tout état physique, qui serait en fait un "état-pour-x", à ceci près que le passage d'un point de vue à un autre est au mieux probabiliste. J'ai également défendu l'idée que généralement, en physique comme peut-être dans d'autres domaines, la relativité serait locale tandis qu'une objectivité associée à un point de vue privilégié (par exemple le centre de gravité en mécanique) et à des propriétés robustes émergerait à l'échelle globale.

Certains lecteurs ont pu penser que cette assimilation du relativisme en physique au relativisme conceptuel était insuffisamment fondée, que c'était peut-être plus une idée en l'air qui mériterait d'être mise en œuvre concrètement pour voir ce qu'elle vaut. Ce n'est pas faux, aussi je souhaite maintenant élaborer cette idée en jetant des pistes pour généraliser le relativisme de la physique à d'autres domaines de la connaissance, sans avoir la prétention de fournir une solution clé en main mais en espérant rendre un peu plus claire la façon dont une telle tâche pourrait se présenter. Il me semble qu'un tel relativisme généralisé pourrait alors éclairer la question de la réduction inter-théorique (comme la réduction de la biologie à la physique).

Fonctionnalisme contre méréologie

Un domaine très général où le relativisme pourrait s'avérer pertinent est l'identité des objets. (Je vais faire le lien ici avec quelques réflexions d'un article précédent dont je reprend les exemples).

Prenons par exemple la fable du bateau de Thésée, dont on remplace les planches unes à unes. On place les anciennes planches dans un hangar, à l'intérieur duquel on reconstruit le bateau. Arrivera un moment où on aura deux bateaux de Thésée : l'un qui navigue toujours, et l'autre, reconstruit à l'identique à partir des vieilles planches de l'autre dans un hangar. La question est la suivante : comment identifie-t-on le "vrai" bateau de Thésée ?

On peut identifier les objets par leurs constituants physiques (ici les planches) en quel cas le bateau de Thésée est disloquée avant de se reconstituer petit à petit dans le hangar. Ou on peut identifier les objets de manière fonctionnelle, dans notre cas, comme cet objet qui permet à Thésée de naviguer. Dans ce cas le bateau de Thésée est toujours sur la mer.

Le sens commun aura tendance à adopter une identification fonctionnelle. Il me semble que l'identification méréologique des objets est douteuse, qu'elle tient d'un "vœux pieux" théorique mais s'avère en pratique tout au plus approximative, et mène à des apories (la somme méréologique de ma main gauche et de la tour Eiffel est-elle un objet ? une horloge qu'on démonte est-elle toujours le même objet ?). Sans compter qu'elle repose sur un atomisme qui ne s'étend pas à la physique fondamentale. Les particules élémentaires n'ont pas d'identité propre (une permutation de particules identiques ne change rien à un état physique donné), elles sont plutôt individuées par des mesures qui les isolent, et donc les objets macroscopiques correspondent bien plus à des configurations stables qu'à la somme méréologique de leurs constituants. Or la stabilité d'une configuration est un aspect plutôt fonctionnel.

Mais le fait de rejeter la méréologie comme pouvant fonder un critère d'identité viable ne permet pas pour autant de résoudre le paradoxe du bateau de Thésée, car une identification fonctionnelle pourra aussi amener à identifier un objet "bateau de Thésée" correspondant à la somme méréologique des planches : par exemple du point de vue d'un charpentier qui s'intéresse au devenir de ces planches. On peut donc se retrouver avec plusieurs objets qui coïncident physiquement en certains instants pour ensuite voir leurs destins se séparer (comme la statue et le morceau de bronze dont elle est constituée, qui lui survivra peut-être). De manière générale la méréologie n'est pas à exclure, mais elle correspondrait à un point de vue fonctionnel particulier, celui du physicien réductionniste qui cherche à décomposer les objets en parties tant que faire se peut. Seulement c'est un point de vue parmi d'autres.

Le relativisme de l'identité

On voit que l'identification fonctionnelle ouvre la voie à une certaine forme de relativisme de l'identité des objets aux fonctions pertinentes. Ainsi on peut définir un concept-chapeau d'objet généralisant les concepts d'"objet-pour-x" ou "x" est un point de vue fonctionnel, et chaque point de vue fonctionnel permet d'identifier des objets différents, chaque point de vue offre un découpage différent du monde. Toute la question est de savoir s'il est possible d'avoir une "géométrie des fonctions" comme on a une géométrie nous permettant de traduire les vitesses d'un référentiel dans un autre : il va de soit que c'est une tâche bien plus complexe que celle de la physique galiléenne... Mais il existe certaines formalisation de la notion de fonction (une propriété fonctionnelle correspondant en quelque sorte au "profil causal" de l'objet) qui pourraient le permettre, au moins au sein de domaines clairement spécifiés.

Ceci dit un aspect important est que la définition de telles fonctions sera généralement circulaire : le profil causal d'une fonction F fera référence à d'autres fonctions, dont le profil causal peut lui aussi impliquer F (par exemple : un gène est une entité codant pour une protéine, une protéine est une entité produite par un gène). Cette circularité n'a rien de problématique tant que la théorie globale est cohérente et contient des "ponts" vers d'autres théories ou observations. Après tout on peut arguer que certaines équations de la physiques correspondent elles-aussi à des co-définitions circulaires (comme la force et la masse dans la théorie de Newton, avec F = ma, l'important étant que la théorie globale soit reliée au domaine de l'expérience par l'intermédiaire de la position spatio-temporelle, qui, elle, est mesurable).

Je ne sais pas en quelle mesure il pourrait exister une géométrie des fonctions comme il existe une géométrie des objets. Une piste serait de commencer par la physique, en remarquant qu'un espace de Hilbert définit en quelque sorte une géométrie des observables possibles sur un système. Or un observable correspond à une propriété, et selon certaines conceptions, une propriété peut être comprise fonctionnellement, comme correspondant à un certain profil causal (certains argueront qu'il n'y a pas vraiment de causalité au niveau de la physique fondamentale, mais je pense que c'est faux : c'est simplement une question d'interprétation).

Le relativisme fonctionnel

Non seulement le concept d'objet peut être relativisé aux fonctions pertinentes (un même objet sera différentes choses de points de vues différents : un panneau de circulation ou un objet de décoration) mais la plupart du temps, chaque concept fonctionnel peut à son tour être relativisé à un environnement donné.

On peut par exemple relativiser certains concept aux intentions des agents. On fera d'un chargeur de téléphone portable un marteau (c'est assez efficace pour les vieux chargeurs). On fera d'un rocher plat une table de pic-nique. Qui nous empêchera alors de dire "la table" et qui nous dira que nous sommes dans l'erreur en parlant de "table" ? Pourtant cette table n'en aurait pas été une fusse nos intentions différentes, et elle n'en sera plus une pour les promeneurs suivants une fois que nous aurons quitté les lieux. Et ici on peut arguer que le concept fonctionnel en jeu est toujours le même : il s'agit de la fonction consistant à servir de support pour un repas. C'est l'environnement uniquement qui varie.

On pourrait donc parler de concept-chapeau "table" généralisant les "table-pour-x", ou x est non plus une fonction, mais un ou plusieurs agents cognitifs particuliers, concept qui s'appliquent aux objets que x a (ont) l'intention d'utiliser comme table. Finalement, tout comme il s'avère que la vitesse n'a rien d'absolue (ce qui nous faisait penser ça est que nous partageons tous à peu près le même référentiel, la terre), le concept fonctionnel de table n'a rien d'absolu : ce qui nous fait penser ça c'est que généralement nous sommes près à utiliser les mêmes objets pour les mêmes fonctions, parce que notre constitution ou notre situation est assez semblable.

Réduction de la biologie

On peut dire la même chose des concepts de la biologie, qui sont généralement identifiés fonctionnellement. Une même constitution physique aura des fonctions différentes dans des environnements différents (par exemple un même allèle codera ou non pour un phénotype donné suivant l'environnement cellulaire, ou certains organes voient leurs fonctions détournées au cours de l'évolution, lors d'adaptation à de nouveaux environnements).

Cet aspect est lié à la réalisation multiple, l'idée étant qu'une même structure relationnelle de fonctions peut-être implémentée sur différents substrats, comme un programme peut tourner sur différents ordinateurs. Imaginons une propriété fonctionnelle F qui est, pour un gène, de coder un phénotype P. Imaginons que P soit multi-réalisable : dans certains organismes de type A, il est réalisé par la protéine p1 et dans d'autres de type B par la protéine p2. Un gène qui provoque la synthèse de p1 aura donc la la propriété fonctionnelle F dans A, mais pas dans B. De nouveau on peut envisager de formaliser ce relativisme en faisant de F un concept chapeau généralisant les F-dans-X où X est un environnement (ici un type d'organisme, A ou B) donné, et tout comme un même objet sera vu ayant une vitesse différente dans un référentiel différent, il sera vu comme ayant une fonction différente dans un environnement différent.

Encore une fois, on peut faire valoir que cette relativisation des fonctions n'est accessible que suite à un affinage particulier qui nous fait réaliser qu'une fonction qu'on pensait absolue est en fait relative à un environnement particulier. Cette affinage peut faire suite à une expérimentation scientifique dans de nouveaux contextes, et amènent donc à universaliser notre théorie qui au départ ne s'appliquait qu'à des contextes particuliers. Mais notre théorie particulière de haut niveau vaut toujours dans un contexte particulier, comme la théorie de Newton vaut toujours dans un contexte où les vitesses sont négligeables devant celle de la lumière. Autrement dit cette relativisation des fonctions correspond au fait d'atteindre des théories scientifiques plus fondamentales, plus universelles, mais peut-être moins praticables. A la limite un tel affinage des fonctions devrait nous permettre peut-être de redescendre jusqu'au niveau physique le plus fondamental.

Pour autant les fonctions non universalisées, relatives à des contextes précis, nous apprennent au moins certaines choses sur le monde, à savoir que ces contextes existent. Prenons une image : peut-être que la physique fondamentale nous permettrait en théorie de spécifier toutes les biologies possibles et imaginables, correspondant à différents contextes. Mais seule l'étude de la biologie nous permet de savoir qu'un contexte particulier est instancié, et qu'au sein de ce contexte, certaines fonctions sont implémentées par certaines entités physiques.

Le rôle du contexte

Mais il semble y avoir une différence cruciale entre le relativisme de la physique (relativité au référentiel) et le relativisme de la biologie ou des fonctions en général (relativité à l'environnement, à l'intention, au contexte) qui est qu'un objet se situera de fait dans un environnement donné, et donc aura objectivement une fonction qui lui sera attribuée. Au contraire, un objet n'a pas vraiment de vitesse : le choix du référentiel est arbitraire, tout référentiel en vaut un autre. Le cas du relativisme conceptuel s'apparente plutôt, à ce titre, à la relativité physique : le choix d'un cadre conceptuel est arbitraire, on peut voir le bateau de Thésée comme la somme de ses planches ou comme ce qui permet de naviguer, et passer à loisir d'une représentation à l'autre comme on change de référentiel en physique. Mais dans le cas des fonctions, le changement d'environnement est beaucoup plus invasif : on peut changer la fonction d'un objet physique, mais ça nous demande d'agir activement sur le monde, et généralement ceci aura un impact sur l'objet lui-même.

Toute la question est de savoir si l'on peut concevoir que l'environnement joue le même rôle quand il donne sa fonction à un objet ou quand il fait "émerger" un référentiel privilégié en physique. Si tel est le cas, les situations ne sont finalement pas bien différente. Je propose de partir du postulat que c'est le cas. Après tout un contexte biologique peut bien changer subitement, rien ne l'interdit physiquement. Et donc on peut penser que l'assignation d'une fonction biologique à une entité est toujours approximatif et contextuel, exactement comme l'assignation d'une vitesse absolue à un objet sur la base du référentiel terrestre est approximatif et contextuel, mais utile à toutes fins pratiques.

Ceci laisse entrevoir que "l'émergence" de la biologie à partir de la physique devrait correspondre précisément à "l'émergence" d'un contexte particulier au sein duquel des fonctions biologiques qui étaient potentielles et relatives, latentes dans le physique, deviennent robustes, relativement à ce contexte émergent. Mais puisque nous l'avons vu il y a circularité dans la définition des fonctions, il faut plutôt y voir une co-émergence, chaque élément s'assemblant à l'autre de manière à former un tout robuste, ce tout devenant lui-même un contexte, un environnement au sein duquel les fonctions des éléments sont stables. L'environnement qui assigne sa fonction à une entité est lui-même constitué d'un ensemble d'entités qui reçoivent leurs fonctions de cet environnement.

Tout ceci bien sûr demanderait à être formalisé. Ce ne sont là que quelques pistes, qui ouvrent peut-être plus de questions qu'elles n'en résolvent (d'autant plus que le sujet est à l'interface de plusieurs thèmes philosophiques complexes : la causalité, la réduction et l'émergence, l'interprétation de la physique, ...)

jeudi 28 août 2014

Relativisme conceptuel et relativité en physique : même combat ?

On peut parler de relativisme à propos d'un domaine de discours quand on pense que les énoncés de ce domaine sont toujours relatifs à un paramètre (un point de vue épistémique, un référentiel, ...). Par exemple :
  • la télécommande est à droite de la télévision--relativement à mon point de vue
  • la voiture de devant s'éloigne à une vitesse de 20 km/h--relativement à la mienne
  • ces deux événements sont simultanés--relativement à mon référentiel
  • cette particule a une masse M--relativement au référentiel terrestre
Mais aussi, pourquoi pas,
  • il est mal de voler--relativement à mon système de valeur moral
  • ce tableau est laid--relativement à mes critères esthétiques
  • les concombres ne sont pas bon--relativement à mes goûts
  • le gouvernement fait une politique excellente--relativement à mon point de vue politique
Voire enfin :
  • la terre tourne autour du soleil--relativement à un point de vue copernicien
  • les électrons existent--relativement au point de vue de la science moderne
  • les espèces animales évoluent--relativement à la théorie de l'évolution
  • on se réincarne après la mort--relativement au bouddhisme
La question ici n'est pas de savoir si on a raison ou non de relativiser ces différentes affirmations. C'est au moins attesté dans le cas du premier groupe de propositions (par le sens commun, la physique de Galilée et de Newton, la relativité restreinte et la relativité générale respectivement). Il s'agit de cas de relativisation à un référentiel spatio-temporel.

Les suivantes sont sujette à débat : elles concernent le relativisme moral et esthétique, c'est à dire la relativisation à un système d'évaluation, à des critères.

Quand aux dernières qui peuvent rappeler les thèses relativistes inspirées par les travaux de Kuhn, elles sont franchement plus douteuses. Il s'agit d'une relativisation à un cadre théorique ou conceptuel.

La question qu'on peut se poser est : est-il possible d'assimiler ces différents types de relativisation, ou s'agit-il de formes différentes ?

dimanche 13 juillet 2014

L'arbre de la vie - mise à jour

C'est les vacances. J'en ai profité pour mettre à jour mon arbre de la vie, notamment avec les différentes périodes d'évolution. Cliquez pour agrandir.

dimanche 1 juin 2014

Note de lecture - l'esprit dans un monde physique (Kim)

Ce livre désormais classique de Kim, paru en 1998, constitue une excellente introduction à la philosophie de l'esprit, sous l'angle du problème de réduction du mental au physique et la question de la causalité mentale. Il s'agit en fait de quatre conférences constituées en chapitres. De par l'attention qu'il porte aux problèmes de réduction, il constitue également une excellente ressource pour qui s'intéresse aux problèmes de réduction en science en général.

Dans cet article je propose d'en fournir un résumé assez complet (mais qui ne vaut pas le livre, je vous conseille donc de le lire !) puis d'y apporter quelques commentaires sur la manière dont, je pense, il est possible d'échapper à l'argumentation de Kim.

lundi 28 avril 2014

Le concept d'identité et le rôle de la métaphysique

Les métaphysiciens débattent de différentes questions d'identité. On peut concevoir l'identité comme une relation que toute chose entretient à elle-même, et à elle-même uniquement. Mais tout ça ne va pas sans poser certains problèmes relatifs au changement et à la composition, que la légende du bateau de Thésée permet d'illustrer : à partir de quel moment un bateau dont on remplace successivement les planches n'est plus le même ? Si l'on fixe un seuil arbitraire, alors on perd la transitivité de l'identité, ce qui pose problème. Si l'on considère que le bateau reste le même pour peu qu'il y ait une continuité suffisante, que dire d'un bateau qu'on reconstruirait avec les planches de l'ancien, à l'identique ? Le bateau de Thésée s'est-il dédoublé ? Après tout si je sépare les parties d'une montre pour la réparer et la reconstruire ensuite, je serai tenté de dire que c'est bien la même montre : n'est-ce pas la même chose pour ce bateau reconstruit ?

dimanche 16 février 2014

Nouveau blog de vulgarisation philosophique

Je signale aux lecteurs de ce blog qui ne me suivent pas sur Twitter que j'ai ouvert un nouveau blog de "vulgarisation philosophique" en philosophie des sciences, à destination d'un public plus large que celui-ci.

Le projet est expliqué ici, puis le champs de la philosophie des sciences ici.

Un premier billet parle du scientisme et du mouvement de l'empirisme logique.

Bonne lecture !

L'aspect intentionnel de la représentation scientifique

Dans "Scientific representation", Van Fraassen fournit plusieurs exemples éclairants de ce qu'est la représentation en général, et comme celle-ci se différencie d'une simple copie de ce qui est représenté.

Par exemple, une caricature (de Margaret Tatcher en dragon) ne prétend pas être une reproduction fidèle de son objet : elles implique certaines déformations volontaires qui ont pour but de mettre en avant des caractéristiques précises. Un plan du métro ne prétend pas non plus être une copie exacte du métro, il déforme la position exacte des stations dans la mesure où il sert un but précis : celui de se déplacer dans le réseau (et un plan qui servirait un autre but aurait une forme différente).

Contrairement à une simple copie, une représentation sert un but, elle ne prend sens qu'en rapport à une intention. Si par exemple je prend une photo d'une carte postale de la tour Eiffel, cette photo peut servir : à représenter la tour Eiffel directement dans le cas où je m'en sert également de carte postale, ou à représenter une carte postale de la tour Eiffel si je l'insère dans un ouvrage qui présente plusieurs cartes postales. Un même objet pourra donc représenter différentes choses suivant la manière dont on l'utilise. C'est cet aspect intentionnel de la représentation qui explique que la relation de représentation ne soit pas symétrique : la tour Eiffel ne représente pas la carte postale.

En conséquence, l'intention associée à la représentation ne peut pas être déduite de l'objet qui nous sert de représentation en dehors d'un contexte. Par exemple le tableau d'un prince peut ressembler d'avantage au frère dudit prince qu'au prince lui-même, ce qui n'en fait pas pour autant une représentation de son frère. Pour savoir qu'il s'agit d'une représentation du prince et non de son frère, il faut connaître le contexte.

La représentation scientifique

Toutes ces observations ont pour but de nous interroger sur la nature de la représentation scientifique. On peut penser qu'un modèle censé représenter un système physique ne prend sens lui aussi que vis-à-vis d'une intention, d'une application spécifique au système réel. Il n'est pas surprenant que le modèle procède à différentes idéalisations, qu'ils mette en avant certains aspects au détriments d'autres, que certains aspects non pertinents soient délibérement ignorés.

dimanche 9 février 2014

Pourquoi la philosophie de l'esprit doit s'intéresser à la physique

J'ai écrit il y a longtemps un article qui essayait de défendre l'idée que le problème de l'esprit n'est pas indépendant des problèmes d'interprétation de la mécanique quantique.

Le problème est que cet article est relativement long, et qu'il mêle cet argument à mes différentes thèses en philosophie de la physique et en philosophie de l'esprit. Or je pense qu'il est possible de défendre l'idée que la philosophie de l'esprit devrait s'intéresser à la physique de manière plus ou moins indépendante, et plus succincte, en faisant simplement deux observations.

Les deux problèmes de la conscience

La première observation, c'est qu'il y a deux type de questions distinctes concernant la conscience. La première est plutôt empirique : comment est-il possible que certains organismes complexes développent des facultés cognitives, un langage, adoptent des comportements rationnels, qu'ils soient capables de mettre en œuvre des projets, etc. La seconde est une question métaphysique : comment se fait-il que, pour reprendre les termes de Nagel, ça "fasse quelque chose" d'être conscient ? C'est à dire comment se fait-il que la conscience soit associée à des aspects phénoménaux, qualitatifs ?

On retrouve bien sûr ce que Chalmers appelle les "problèmes faciles" et le "problème difficile" de la conscience, ou ce que Searle appelle le point de vue "en première personne" ou "en troisième personne". Les problèmes faciles, ce qui concernent la cognition, peuvent être étudiées "à la troisième personne" et peuvent donc être l'objet d'une enquête empirique qui trouve naturellement son cadre en biologie et en neurosciences. Mais le problème métaphysique, "en première personne", ne semble pas pouvoir être exprimé en termes empiriques (c'est ce qu'exprime finalement l'argument des zombies de Chalmers : il pourrait exister un être qui se comporte en tout point comme un être conscient, mais sans les aspects phénoménaux associés -- ceux-ci ne peuvent être appréhendés empiriquement).

Il n'est pas certain que ces problèmes soient totalement indépendants (ils sont même très certainement liés) mais au moins, ils sont conceptuellement distincts, et l'un est métaphysique, l'autre (ou les autres) biologique(s).

Un air de famille entre physique et métaphysique

La deuxième observation, c'est que métaphysique et physique ont généralement beaucoup à se dire.

Bien sûr il peut sembler douteux d'apporter une solution physique à un problème qui semble plutôt être d'ordre biologique. On comprend donc que parler de physique à propos de la conscience amène généralement la suspicion. Laissons donc faire les neurosciences. Mais si on distingue les deux aspects de la question de la conscience, les choses ne sont plus si claires : les théories physiques et biologiques de la conscience sont-elles vraiment en concurrence ? Ou s'intéressent-elles à des problèmes distincts, mais complémentaires ?

S'il peut sembler douteux d'invoquer la physique quand il est question de biologie, il peut sembler tout aussi douteux d'invoquer la biologie quand il est question de métaphysique : comment donc les neurosciences pourraient-elles vraiment nous éclairer sur un problème purement métaphysique ? Mais c'est beaucoup moins douteux de la physique. Physique et métaphysique ont toujours partie liée dans l'histoire de la philosophie : qu'on pense aux questions du déterminisme, de la causalité, de l'atomisme... Non seulement nos théories physiques sont souvent fondées sur des principes métaphysiques, mais en retour, la physique informe la métaphysique "sur ce qui marche", sur les principes qui s'avèrent fructueux pour appréhender le monde.

C'est simplement que la physique est la discipline qui prétend être la plus fondamentale, la plus universelle dans son application. Il est tout a fait naturel qu'elle recoupe la métaphysique : on peut n'y voir qu'une métaphysique appliquée. Ce n'est pas être scientiste que de l'affirmer : pas tant qu'on pense que la science ne peut véritablement se faire sans philosophie.

Conclusion

Pour ces seules raisons il me semble légitime de s'intéresser à la physique en philosophie de l'esprit, dans la mesure où l'on prétend résoudre un problème d'ordre métaphysique.

J'avais défendu plusieurs thèses dans l'article cité plus haut : le panpsychisme (comme conséquence du fait que la question de la phénoménalité devrait être adressée sous l'angle de la physique) et l'idée qu'il existe des liens conceptuels forts entre le problème de la mesure et celui de la conscience (tous deux concerne les rapports entre représentation physique et phénomènes -- il est d'ailleurs notable que les théoriciens des mondes multiples échappent difficilement à des questions relatives à la conscience) et qu'on peut les faire converger.

Mais il n'est pas besoin d'adhérer à ces thèses pour penser que la physique devrait nous informer si l'on s'intéresse au problème difficile, métaphysique, de la conscience.