samedi 30 août 2014

Relativité de l'identité des objets et fonctionnalisme

Dans le billet précédent j'ai défendu une assimilation du relativisme conceptuel (ou moral ou esthétique) et de la relativité en physique, ce qui permettrait de rendre le premier non-problématique : toute la question serait d'élaborer une géométrie conceptuelle (ou morale) permettant de traduire les différents points de vue les uns dans les autres. L'idée est qu'il doit exister un concept-chapeau relatif (comme la vitesse) généralisant des concepts de type "vitesse-pour-x" au sein d'une géométrie des points de vues possibles. Les interprétations relationnelles de la mécanique quantique laissent penser que ce relativisme peut se généraliser à tout état physique, qui serait en fait un "état-pour-x", à ceci près que le passage d'un point de vue à un autre est au mieux probabiliste. J'ai également défendu l'idée que généralement, en physique comme peut-être dans d'autres domaines, la relativité serait locale tandis qu'une objectivité associée à un point de vue privilégié (par exemple le centre de gravité en mécanique) et à des propriétés robustes émergerait à l'échelle globale.

Certains lecteurs ont pu penser que cette assimilation du relativisme en physique au relativisme conceptuel était insuffisamment fondée, que c'était peut-être plus une idée en l'air qui mériterait d'être mise en œuvre concrètement pour voir ce qu'elle vaut. Ce n'est pas faux, aussi je souhaite maintenant élaborer cette idée en jetant des pistes pour généraliser le relativisme de la physique à d'autres domaines de la connaissance, sans avoir la prétention de fournir une solution clé en main mais en espérant rendre un peu plus claire la façon dont une telle tâche pourrait se présenter. Il me semble qu'un tel relativisme généralisé pourrait alors éclairer la question de la réduction inter-théorique (comme la réduction de la biologie à la physique).

Fonctionnalisme contre méréologie

Un domaine très général où le relativisme pourrait s'avérer pertinent est l'identité des objets. (Je vais faire le lien ici avec quelques réflexions d'un article précédent dont je reprend les exemples).

Prenons par exemple la fable du bateau de Thésée, dont on remplace les planches unes à unes. On place les anciennes planches dans un hangar, à l'intérieur duquel on reconstruit le bateau. Arrivera un moment où on aura deux bateaux de Thésée : l'un qui navigue toujours, et l'autre, reconstruit à l'identique à partir des vieilles planches de l'autre dans un hangar. La question est la suivante : comment identifie-t-on le "vrai" bateau de Thésée ?

On peut identifier les objets par leurs constituants physiques (ici les planches) en quel cas le bateau de Thésée est disloquée avant de se reconstituer petit à petit dans le hangar. Ou on peut identifier les objets de manière fonctionnelle, dans notre cas, comme cet objet qui permet à Thésée de naviguer. Dans ce cas le bateau de Thésée est toujours sur la mer.

Le sens commun aura tendance à adopter une identification fonctionnelle. Il me semble que l'identification méréologique des objets est douteuse, qu'elle tient d'un "vœux pieux" théorique mais s'avère en pratique tout au plus approximative, et mène à des apories (la somme méréologique de ma main gauche et de la tour Eiffel est-elle un objet ? une horloge qu'on démonte est-elle toujours le même objet ?). Sans compter qu'elle repose sur un atomisme qui ne s'étend pas à la physique fondamentale. Les particules élémentaires n'ont pas d'identité propre (une permutation de particules identiques ne change rien à un état physique donné), elles sont plutôt individuées par des mesures qui les isolent, et donc les objets macroscopiques correspondent bien plus à des configurations stables qu'à la somme méréologique de leurs constituants. Or la stabilité d'une configuration est un aspect plutôt fonctionnel.

Mais le fait de rejeter la méréologie comme pouvant fonder un critère d'identité viable ne permet pas pour autant de résoudre le paradoxe du bateau de Thésée, car une identification fonctionnelle pourra aussi amener à identifier un objet "bateau de Thésée" correspondant à la somme méréologique des planches : par exemple du point de vue d'un charpentier qui s'intéresse au devenir de ces planches. On peut donc se retrouver avec plusieurs objets qui coïncident physiquement en certains instants pour ensuite voir leurs destins se séparer (comme la statue et le morceau de bronze dont elle est constituée, qui lui survivra peut-être). De manière générale la méréologie n'est pas à exclure, mais elle correspondrait à un point de vue fonctionnel particulier, celui du physicien réductionniste qui cherche à décomposer les objets en parties tant que faire se peut. Seulement c'est un point de vue parmi d'autres.

Le relativisme de l'identité

On voit que l'identification fonctionnelle ouvre la voie à une certaine forme de relativisme de l'identité des objets aux fonctions pertinentes. Ainsi on peut définir un concept-chapeau d'objet généralisant les concepts d'"objet-pour-x" ou "x" est un point de vue fonctionnel, et chaque point de vue fonctionnel permet d'identifier des objets différents, chaque point de vue offre un découpage différent du monde. Toute la question est de savoir s'il est possible d'avoir une "géométrie des fonctions" comme on a une géométrie nous permettant de traduire les vitesses d'un référentiel dans un autre : il va de soit que c'est une tâche bien plus complexe que celle de la physique galiléenne... Mais il existe certaines formalisation de la notion de fonction (une propriété fonctionnelle correspondant en quelque sorte au "profil causal" de l'objet) qui pourraient le permettre, au moins au sein de domaines clairement spécifiés.

Ceci dit un aspect important est que la définition de telles fonctions sera généralement circulaire : le profil causal d'une fonction F fera référence à d'autres fonctions, dont le profil causal peut lui aussi impliquer F (par exemple : un gène est une entité codant pour une protéine, une protéine est une entité produite par un gène). Cette circularité n'a rien de problématique tant que la théorie globale est cohérente et contient des "ponts" vers d'autres théories ou observations. Après tout on peut arguer que certaines équations de la physiques correspondent elles-aussi à des co-définitions circulaires (comme la force et la masse dans la théorie de Newton, avec F = ma, l'important étant que la théorie globale soit reliée au domaine de l'expérience par l'intermédiaire de la position spatio-temporelle, qui, elle, est mesurable).

Je ne sais pas en quelle mesure il pourrait exister une géométrie des fonctions comme il existe une géométrie des objets. Une piste serait de commencer par la physique, en remarquant qu'un espace de Hilbert définit en quelque sorte une géométrie des observables possibles sur un système. Or un observable correspond à une propriété, et selon certaines conceptions, une propriété peut être comprise fonctionnellement, comme correspondant à un certain profil causal (certains argueront qu'il n'y a pas vraiment de causalité au niveau de la physique fondamentale, mais je pense que c'est faux : c'est simplement une question d'interprétation).

Le relativisme fonctionnel

Non seulement le concept d'objet peut être relativisé aux fonctions pertinentes (un même objet sera différentes choses de points de vues différents : un panneau de circulation ou un objet de décoration) mais la plupart du temps, chaque concept fonctionnel peut à son tour être relativisé à un environnement donné.

On peut par exemple relativiser certains concept aux intentions des agents. On fera d'un chargeur de téléphone portable un marteau (c'est assez efficace pour les vieux chargeurs). On fera d'un rocher plat une table de pic-nique. Qui nous empêchera alors de dire "la table" et qui nous dira que nous sommes dans l'erreur en parlant de "table" ? Pourtant cette table n'en aurait pas été une fusse nos intentions différentes, et elle n'en sera plus une pour les promeneurs suivants une fois que nous aurons quitté les lieux. Et ici on peut arguer que le concept fonctionnel en jeu est toujours le même : il s'agit de la fonction consistant à servir de support pour un repas. C'est l'environnement uniquement qui varie.

On pourrait donc parler de concept-chapeau "table" généralisant les "table-pour-x", ou x est non plus une fonction, mais un ou plusieurs agents cognitifs particuliers, concept qui s'appliquent aux objets que x a (ont) l'intention d'utiliser comme table. Finalement, tout comme il s'avère que la vitesse n'a rien d'absolue (ce qui nous faisait penser ça est que nous partageons tous à peu près le même référentiel, la terre), le concept fonctionnel de table n'a rien d'absolu : ce qui nous fait penser ça c'est que généralement nous sommes près à utiliser les mêmes objets pour les mêmes fonctions, parce que notre constitution ou notre situation est assez semblable.

Réduction de la biologie

On peut dire la même chose des concepts de la biologie, qui sont généralement identifiés fonctionnellement. Une même constitution physique aura des fonctions différentes dans des environnements différents (par exemple un même allèle codera ou non pour un phénotype donné suivant l'environnement cellulaire, ou certains organes voient leurs fonctions détournées au cours de l'évolution, lors d'adaptation à de nouveaux environnements).

Cet aspect est lié à la réalisation multiple, l'idée étant qu'une même structure relationnelle de fonctions peut-être implémentée sur différents substrats, comme un programme peut tourner sur différents ordinateurs. Imaginons une propriété fonctionnelle F qui est, pour un gène, de coder un phénotype P. Imaginons que P soit multi-réalisable : dans certains organismes de type A, il est réalisé par la protéine p1 et dans d'autres de type B par la protéine p2. Un gène qui provoque la synthèse de p1 aura donc la la propriété fonctionnelle F dans A, mais pas dans B. De nouveau on peut envisager de formaliser ce relativisme en faisant de F un concept chapeau généralisant les F-dans-X où X est un environnement (ici un type d'organisme, A ou B) donné, et tout comme un même objet sera vu ayant une vitesse différente dans un référentiel différent, il sera vu comme ayant une fonction différente dans un environnement différent.

Encore une fois, on peut faire valoir que cette relativisation des fonctions n'est accessible que suite à un affinage particulier qui nous fait réaliser qu'une fonction qu'on pensait absolue est en fait relative à un environnement particulier. Cette affinage peut faire suite à une expérimentation scientifique dans de nouveaux contextes, et amènent donc à universaliser notre théorie qui au départ ne s'appliquait qu'à des contextes particuliers. Mais notre théorie particulière de haut niveau vaut toujours dans un contexte particulier, comme la théorie de Newton vaut toujours dans un contexte où les vitesses sont négligeables devant celle de la lumière. Autrement dit cette relativisation des fonctions correspond au fait d'atteindre des théories scientifiques plus fondamentales, plus universelles, mais peut-être moins praticables. A la limite un tel affinage des fonctions devrait nous permettre peut-être de redescendre jusqu'au niveau physique le plus fondamental.

Pour autant les fonctions non universalisées, relatives à des contextes précis, nous apprennent au moins certaines choses sur le monde, à savoir que ces contextes existent. Prenons une image : peut-être que la physique fondamentale nous permettrait en théorie de spécifier toutes les biologies possibles et imaginables, correspondant à différents contextes. Mais seule l'étude de la biologie nous permet de savoir qu'un contexte particulier est instancié, et qu'au sein de ce contexte, certaines fonctions sont implémentées par certaines entités physiques.

Le rôle du contexte

Mais il semble y avoir une différence cruciale entre le relativisme de la physique (relativité au référentiel) et le relativisme de la biologie ou des fonctions en général (relativité à l'environnement, à l'intention, au contexte) qui est qu'un objet se situera de fait dans un environnement donné, et donc aura objectivement une fonction qui lui sera attribuée. Au contraire, un objet n'a pas vraiment de vitesse : le choix du référentiel est arbitraire, tout référentiel en vaut un autre. Le cas du relativisme conceptuel s'apparente plutôt, à ce titre, à la relativité physique : le choix d'un cadre conceptuel est arbitraire, on peut voir le bateau de Thésée comme la somme de ses planches ou comme ce qui permet de naviguer, et passer à loisir d'une représentation à l'autre comme on change de référentiel en physique. Mais dans le cas des fonctions, le changement d'environnement est beaucoup plus invasif : on peut changer la fonction d'un objet physique, mais ça nous demande d'agir activement sur le monde, et généralement ceci aura un impact sur l'objet lui-même.

Toute la question est de savoir si l'on peut concevoir que l'environnement joue le même rôle quand il donne sa fonction à un objet ou quand il fait "émerger" un référentiel privilégié en physique. Si tel est le cas, les situations ne sont finalement pas bien différente. Je propose de partir du postulat que c'est le cas. Après tout un contexte biologique peut bien changer subitement, rien ne l'interdit physiquement. Et donc on peut penser que l'assignation d'une fonction biologique à une entité est toujours approximatif et contextuel, exactement comme l'assignation d'une vitesse absolue à un objet sur la base du référentiel terrestre est approximatif et contextuel, mais utile à toutes fins pratiques.

Ceci laisse entrevoir que "l'émergence" de la biologie à partir de la physique devrait correspondre précisément à "l'émergence" d'un contexte particulier au sein duquel des fonctions biologiques qui étaient potentielles et relatives, latentes dans le physique, deviennent robustes, relativement à ce contexte émergent. Mais puisque nous l'avons vu il y a circularité dans la définition des fonctions, il faut plutôt y voir une co-émergence, chaque élément s'assemblant à l'autre de manière à former un tout robuste, ce tout devenant lui-même un contexte, un environnement au sein duquel les fonctions des éléments sont stables. L'environnement qui assigne sa fonction à une entité est lui-même constitué d'un ensemble d'entités qui reçoivent leurs fonctions de cet environnement.

Tout ceci bien sûr demanderait à être formalisé. Ce ne sont là que quelques pistes, qui ouvrent peut-être plus de questions qu'elles n'en résolvent (d'autant plus que le sujet est à l'interface de plusieurs thèmes philosophiques complexes : la causalité, la réduction et l'émergence, l'interprétation de la physique, ...)

jeudi 28 août 2014

Relativisme conceptuel et relativité en physique : même combat ?

On peut parler de relativisme à propos d'un domaine de discours quand on pense que les énoncés de ce domaine sont toujours relatifs à un paramètre (un point de vue épistémique, un référentiel, ...). Par exemple :
  • la télécommande est à droite de la télévision--relativement à mon point de vue
  • la voiture de devant s'éloigne à une vitesse de 20 km/h--relativement à la mienne
  • ces deux événements sont simultanés--relativement à mon référentiel
  • cette particule a une masse M--relativement au référentiel terrestre
Mais aussi, pourquoi pas,
  • il est mal de voler--relativement à mon système de valeur moral
  • ce tableau est laid--relativement à mes critères esthétiques
  • les concombres ne sont pas bon--relativement à mes goûts
  • le gouvernement fait une politique excellente--relativement à mon point de vue politique
Voire enfin :
  • la terre tourne autour du soleil--relativement à un point de vue copernicien
  • les électrons existent--relativement au point de vue de la science moderne
  • les espèces animales évoluent--relativement à la théorie de l'évolution
  • on se réincarne après la mort--relativement au bouddhisme
La question ici n'est pas de savoir si on a raison ou non de relativiser ces différentes affirmations. C'est au moins attesté dans le cas du premier groupe de propositions (par le sens commun, la physique de Galilée et de Newton, la relativité restreinte et la relativité générale respectivement). Il s'agit de cas de relativisation à un référentiel spatio-temporel.

Les suivantes sont sujette à débat : elles concernent le relativisme moral et esthétique, c'est à dire la relativisation à un système d'évaluation, à des critères.

Quand aux dernières qui peuvent rappeler les thèses relativistes inspirées par les travaux de Kuhn, elles sont franchement plus douteuses. Il s'agit d'une relativisation à un cadre théorique ou conceptuel.

La question qu'on peut se poser est : est-il possible d'assimiler ces différents types de relativisation, ou s'agit-il de formes différentes ?

dimanche 13 juillet 2014

L'arbre de la vie - mise à jour

C'est les vacances. J'en ai profité pour mettre à jour mon arbre de la vie, notamment avec les différentes périodes d'évolution. Cliquez pour agrandir.

dimanche 1 juin 2014

Note de lecture - l'esprit dans un monde physique (Kim)

Ce livre désormais classique de Kim, paru en 1998, constitue une excellente introduction à la philosophie de l'esprit, sous l'angle du problème de réduction du mental au physique et la question de la causalité mentale. Il s'agit en fait de quatre conférences constituées en chapitres. De par l'attention qu'il porte aux problèmes de réduction, il constitue également une excellente ressource pour qui s'intéresse aux problèmes de réduction en science en général.

Dans cet article je propose d'en fournir un résumé assez complet (mais qui ne vaut pas le livre, je vous conseille donc de le lire !) puis d'y apporter quelques commentaires sur la manière dont, je pense, il est possible d'échapper à l'argumentation de Kim.

lundi 28 avril 2014

Le concept d'identité et le rôle de la métaphysique

Les métaphysiciens débattent de différentes questions d'identité. On peut concevoir l'identité comme une relation que toute chose entretient à elle-même, et à elle-même uniquement. Mais tout ça ne va pas sans poser certains problèmes relatifs au changement et à la composition, que la légende du bateau de Thésée permet d'illustrer : à partir de quel moment un bateau dont on remplace successivement les planches n'est plus le même ? Si l'on fixe un seuil arbitraire, alors on perd la transitivité de l'identité, ce qui pose problème. Si l'on considère que le bateau reste le même pour peu qu'il y ait une continuité suffisante, que dire d'un bateau qu'on reconstruirait avec les planches de l'ancien, à l'identique ? Le bateau de Thésée s'est-il dédoublé ? Après tout si je sépare les parties d'une montre pour la réparer et la reconstruire ensuite, je serai tenté de dire que c'est bien la même montre : n'est-ce pas la même chose pour ce bateau reconstruit ?

dimanche 16 février 2014

Nouveau blog de vulgarisation philosophique

Je signale aux lecteurs de ce blog qui ne me suivent pas sur Twitter que j'ai ouvert un nouveau blog de "vulgarisation philosophique" en philosophie des sciences, à destination d'un public plus large que celui-ci.

Le projet est expliqué ici, puis le champs de la philosophie des sciences ici.

Un premier billet parle du scientisme et du mouvement de l'empirisme logique.

Bonne lecture !

L'aspect intentionnel de la représentation scientifique

Dans "Scientific representation", Van Fraassen fournit plusieurs exemples éclairants de ce qu'est la représentation en général, et comme celle-ci se différencie d'une simple copie de ce qui est représenté.

Par exemple, une caricature (de Margaret Tatcher en dragon) ne prétend pas être une reproduction fidèle de son objet : elles implique certaines déformations volontaires qui ont pour but de mettre en avant des caractéristiques précises. Un plan du métro ne prétend pas non plus être une copie exacte du métro, il déforme la position exacte des stations dans la mesure où il sert un but précis : celui de se déplacer dans le réseau (et un plan qui servirait un autre but aurait une forme différente).

Contrairement à une simple copie, une représentation sert un but, elle ne prend sens qu'en rapport à une intention. Si par exemple je prend une photo d'une carte postale de la tour Eiffel, cette photo peut servir : à représenter la tour Eiffel directement dans le cas où je m'en sert également de carte postale, ou à représenter une carte postale de la tour Eiffel si je l'insère dans un ouvrage qui présente plusieurs cartes postales. Un même objet pourra donc représenter différentes choses suivant la manière dont on l'utilise. C'est cet aspect intentionnel de la représentation qui explique que la relation de représentation ne soit pas symétrique : la tour Eiffel ne représente pas la carte postale.

En conséquence, l'intention associée à la représentation ne peut pas être déduite de l'objet qui nous sert de représentation en dehors d'un contexte. Par exemple le tableau d'un prince peut ressembler d'avantage au frère dudit prince qu'au prince lui-même, ce qui n'en fait pas pour autant une représentation de son frère. Pour savoir qu'il s'agit d'une représentation du prince et non de son frère, il faut connaître le contexte.

La représentation scientifique

Toutes ces observations ont pour but de nous interroger sur la nature de la représentation scientifique. On peut penser qu'un modèle censé représenter un système physique ne prend sens lui aussi que vis-à-vis d'une intention, d'une application spécifique au système réel. Il n'est pas surprenant que le modèle procède à différentes idéalisations, qu'ils mette en avant certains aspects au détriments d'autres, que certains aspects non pertinents soient délibérement ignorés.

dimanche 9 février 2014

Pourquoi la philosophie de l'esprit doit s'intéresser à la physique

J'ai écrit il y a longtemps un article qui essayait de défendre l'idée que le problème de l'esprit n'est pas indépendant des problèmes d'interprétation de la mécanique quantique.

Le problème est que cet article est relativement long, et qu'il mêle cet argument à mes différentes thèses en philosophie de la physique et en philosophie de l'esprit. Or je pense qu'il est possible de défendre l'idée que la philosophie de l'esprit devrait s'intéresser à la physique de manière plus ou moins indépendante, et plus succincte, en faisant simplement deux observations.

Les deux problèmes de la conscience

La première observation, c'est qu'il y a deux type de questions distinctes concernant la conscience. La première est plutôt empirique : comment est-il possible que certains organismes complexes développent des facultés cognitives, un langage, adoptent des comportements rationnels, qu'ils soient capables de mettre en œuvre des projets, etc. La seconde est une question métaphysique : comment se fait-il que, pour reprendre les termes de Nagel, ça "fasse quelque chose" d'être conscient ? C'est à dire comment se fait-il que la conscience soit associée à des aspects phénoménaux, qualitatifs ?

On retrouve bien sûr ce que Chalmers appelle les "problèmes faciles" et le "problème difficile" de la conscience, ou ce que Searle appelle le point de vue "en première personne" ou "en troisième personne". Les problèmes faciles, ce qui concernent la cognition, peuvent être étudiées "à la troisième personne" et peuvent donc être l'objet d'une enquête empirique qui trouve naturellement son cadre en biologie et en neurosciences. Mais le problème métaphysique, "en première personne", ne semble pas pouvoir être exprimé en termes empiriques (c'est ce qu'exprime finalement l'argument des zombies de Chalmers : il pourrait exister un être qui se comporte en tout point comme un être conscient, mais sans les aspects phénoménaux associés -- ceux-ci ne peuvent être appréhendés empiriquement).

Il n'est pas certain que ces problèmes soient totalement indépendants (ils sont même très certainement liés) mais au moins, ils sont conceptuellement distincts, et l'un est métaphysique, l'autre (ou les autres) biologique(s).

Un air de famille entre physique et métaphysique

La deuxième observation, c'est que métaphysique et physique ont généralement beaucoup à se dire.

Bien sûr il peut sembler douteux d'apporter une solution physique à un problème qui semble plutôt être d'ordre biologique. On comprend donc que parler de physique à propos de la conscience amène généralement la suspicion. Laissons donc faire les neurosciences. Mais si on distingue les deux aspects de la question de la conscience, les choses ne sont plus si claires : les théories physiques et biologiques de la conscience sont-elles vraiment en concurrence ? Ou s'intéressent-elles à des problèmes distincts, mais complémentaires ?

S'il peut sembler douteux d'invoquer la physique quand il est question de biologie, il peut sembler tout aussi douteux d'invoquer la biologie quand il est question de métaphysique : comment donc les neurosciences pourraient-elles vraiment nous éclairer sur un problème purement métaphysique ? Mais c'est beaucoup moins douteux de la physique. Physique et métaphysique ont toujours partie liée dans l'histoire de la philosophie : qu'on pense aux questions du déterminisme, de la causalité, de l'atomisme... Non seulement nos théories physiques sont souvent fondées sur des principes métaphysiques, mais en retour, la physique informe la métaphysique "sur ce qui marche", sur les principes qui s'avèrent fructueux pour appréhender le monde.

C'est simplement que la physique est la discipline qui prétend être la plus fondamentale, la plus universelle dans son application. Il est tout a fait naturel qu'elle recoupe la métaphysique : on peut n'y voir qu'une métaphysique appliquée. Ce n'est pas être scientiste que de l'affirmer : pas tant qu'on pense que la science ne peut véritablement se faire sans philosophie.

Conclusion

Pour ces seules raisons il me semble légitime de s'intéresser à la physique en philosophie de l'esprit, dans la mesure où l'on prétend résoudre un problème d'ordre métaphysique.

J'avais défendu plusieurs thèses dans l'article cité plus haut : le panpsychisme (comme conséquence du fait que la question de la phénoménalité devrait être adressée sous l'angle de la physique) et l'idée qu'il existe des liens conceptuels forts entre le problème de la mesure et celui de la conscience (tous deux concerne les rapports entre représentation physique et phénomènes -- il est d'ailleurs notable que les théoriciens des mondes multiples échappent difficilement à des questions relatives à la conscience) et qu'on peut les faire converger.

Mais il n'est pas besoin d'adhérer à ces thèses pour penser que la physique devrait nous informer si l'on s'intéresse au problème difficile, métaphysique, de la conscience.

dimanche 12 janvier 2014

La distinction analytique et le rapport d'abstraction

J'avais entamé dans des articles récents une réflexion sur la causalité. Malheureusement mon travail de thèse (ainsi que la préparation de cours) m'empêche de m'y consacrer plus avant dans l'immédiat : il me faut d'abord revenir à un travail de fond qui me permettra, je l'espère, d'établir dans le cadre du doctorat une base solide afin d'élaborer de manière plus précise et détaillée ces différents aspects, ainsi que d'autres liés aux thèmes développés sur ce blog depuis plusieurs années. Mais afin de ne pas laisser ce blog à l'abandon, je me propose d'y publier des articles qui sont plus directement en lien avec les thèmes de mes recherches actuelles ou des cours que je prépare, peut-être en m'autorisant ici quelques égarements supplémentaires. Ces thèmes concernent essentiellement, pour l'instant, la question de la signification. Dans cet article, je propose de revenir sur la distinction entre vérité analytique et synthétique.

dimanche 13 octobre 2013

Nouveau blog en anglais

Voilà un moment que l'idée de bloguer en anglais me trotte dans la tête. Il y a du pour et du contre :

  • Je m'exprime plus clairement, plus précisément et plus subtilement en français. Et j'aime écrire en français.
  • Il est important qu'il y ait des blogs de philosophie en français.
mais
  • Ecrire en anglais peut me permettre de m'améliorer dans cette langue, qui est quand même la langue de travail principale en philosophie (au moins pour certaines branches de la philosophie)
  • Ecrire en anglais peut rendre accessible mes textes à un nombre de lecteurs plus importants et augmenter les échanges.

Je pense qu'un compromis est possible, c'est pourquoi j'ai décidé de continuer ce blog, lui réservant la primauté de mes textes, tout en proposant de temps à autre certaines traductions (très libres, des réecritures plutôt) de mes articles en anglais sur un nouveau blog (http://physicsandthemind.blogspot.fr). La quantité de travail que je fournirai pour l'un ou l'autre des deux blogs dépendra essentiellement des retours.

Le premier article est une traduction libre de celui-ci sur le libre arbitre (je sais que le sujet est très débattu dans les blogs anglosaxons). Enjoy!