vendredi 25 mai 2012

L'expérience consciente comme confrontation du monde à un référentiel

Nos expériences ne sont pas faites de nouvelles couleurs ou de nouveaux sons, ce sont des combinaisons de celles et ceux qu'on connaissait déjà. Elles sont aussi faites d'objets que nous reconnaissons. Ainsi le concret, dans ses variations, ne nous apparaît (et ne peut être compréhensible, donc conscient) que dans des termes pré-existants, connus, même si leur combinaison est nouvelle. Il y a donc deux pôles dans l'expérience consciente : moi et le monde ; "moi" est le pôle de stabilité, le référentiel, tandis que le monde est ce qui varie autour. Ce dont j'ai conscience, ce n'est pas de moi, du référentiel, mais bien du monde, et en ce sens, je suis un point de vue sur le monde, un oeil qui ne se voit pas lui-même (bien sûr je parle ici du moi conscient, pas du moi comme individu social qui est finalement lui aussi un objet de mon monde, bien que particulier)

L'extraction d'invariants

Mettons par exemple que je reconnaisse inconsciemment le haut à la présence du ciel ou à la verticalité des objets. C'est le fait que la disposition des objets vis à vis du ciel ou leur disposition respective soit toujours a peu près la même qui me permet d'extraire le ciel ou la verticalité comme référent de ce qui est en haut, jusqu'à ne plus y penser. Si je met des lunettes roses, je commencerai par voir la vie en rose, mais je finirai au bout d'un moment par m'habituer, et de nouveau voir les couleurs "réelles" des objets, les couleurs telles qu'elles sont sans les lunettes (bien qu'étant devenu aveugle à certaines couleurs, puisque le filtre des lunettes diminue mon pouvoir de discrimination). Ce qui est invariant, la teinte rose de mon environnement ou la direction du haut, fini donc par disparaitre de ma conscience, mais c'est qu'en fait il est devenu référent inconscient pour ce qui varie par rapport à lui.

C'est de ce même processus d'extraction des invariants par abstraction que proviennent mes concepts. On peut dire, par exemple, que mon concept de voiture correspond grosso-modo à ce qu'il y a d'invariant dans la structure d'une voiture. Mais puisque aucune voiture ne m'est jamais donnée du même angle, le concept correspond plutôt à la structure des attendus. Ainsi quand je vois une voiture, je ne vois pas seulement la face qui m'est présentée, comme si la voiture était creuse par derrière, je vois la voiture en entier : comme le remarquais Merleau-Ponty à propos des objets en général (dans "Phénoménologie de la perception"), les faces "cachées" sont présentes, implicitement, en tant qu'attendus (si jamais la voiture tourne, ou si moi même je vais regarder derrière...). C'est en ce sens qu'un concept n'est jamais purement descriptif, mais interactif, puisqu'il est ouvert à la manipulation (de même que pour le pragmatiste une croyance n'est pas un compte-rendu de l'état du monde, mais une base pour l'action et les attendus qui lui correspondent).

Certes, mais dira-t-on d'un concept qu'il fini par disparaitre quand il sert de référent, comme le rose des lunettes ?

On peut en effet le dire, de plusieurs manières. D'abord les expériences psychologiques montrent qu'on est souvent aveugle aux changements : seul le concept est retenu, pas ses détails (voir cette vidéo étonnante ). Elles montrent aussi que de manière générale l'attention au tout réduit l'attention aux détails. On pourrait dire que si on est bien conscient de l'application d'un concept au monde, de sa présence actuelle, si par exemple il y a quelqu'un en face de nous, on est aveugle aux éléments qui constituent ce concept. C'est donc que le concept, devenu référent de notre représentation, fait disparaitre de notre conscience ce sur quoi cette référence est basée, comme la couleur de l'environnement disparait une fois qu'elle sert de référence. Le concept nous masque sa structure. Eventuellement on ne sera conscient que de ce qui, dans l'actualité du concept, sort de l'ordinaire par rapport à nos attendus, ce qui, de nouveau, est mis en évidence par les études psychologiques.

De même un objet qui ne bouge plus, par exemple un élément de décoration dans un salon, n'est souvent plus remarqué (on dit alors qu'il fait partie du décors). Ainsi non seulement les éléments constitutifs, mais la présence même de quelque chose peut devenir invisible si elle ne varie plus. Par contre sa disparition pourra être remarquée. Enfin nos concepts peuvent évoluer avec le temps, tout comme on s'adapte au rose des lunettes : par exemple, une vieille voiture nous saute aux yeux alors qu'on n'y prêtait pas attention avant, quand il n'y avait que des vieilles voitures. C'est donc que notre concept de voiture a évolué pour s'adapter à la réalité. Cet effet est remarquable quand on passe une longue période à l'étranger : au retour, certaines choses familières (le mobilier urbain, ou les gens) nous paraissent maintenant "étranges", on les remarque d'une façon qui n'existait pas avant, comme si on voyait de nouveau les détails dont notre concept de "gens" était constitué, et que ce concept nous masquait.

Le référentiel de ma représentation semble à première vue non analysable, en tout cas il ne l'est pas dans l'instant où il sert effectivement de référentiel (il pourra l'être dans le temps, par réflexion sur lui même, car mon système référentiel n'est jamais utilisé en intégralité, et peut donc s'appliquer à lui-même). Le monde, en contraste, est une structure en ses termes, pas forcément précise, mais qu'il m'est loisible d'analyser plus avant en portant mon attention sur tel ou tel élément, voire en y accédant physiquement, en agissant, donc. Le monde représenté n'est donc pas une structure finie, mais une structure ouverte à l'indéterminé, à ce que Husserl appelle des "horizons". On peut dire que ces possibilités d'agir, de préciser, sont toutes contenues dans le monde représenté, dans la mesure où, tout comme on ne perçoit jamais que dans des termes connus, on n'agit jamais volontairement que selon des termes connus. Chaque objet est une invitation à le prendre en main (s'il est à ma portée) ou à le scruter du regard (s'il est trop loin), à le sentir (s'il peut avoir une odeur), et chaque représentation de l'espace, relative à mon corps, est une invitation à m'y promener. Il s'agit tout au moins d'une possibilité qui appartient à ma représentation. C'est le sens que revêtent les attendus du concept.

L'expérience consciente, c'est donc la confrontation de la nouveauté, de la variation, du concret, à un système référentiel interactif, fonctionnel, abstrait et inconscient.

L'évolution du référentiel

Pourtant il faut bien admettre que la stabilité du pôle "moi" est purement hypothétique. Il s'agit plutôt d'un axiome de l'expérience consciente, d'un principe, qui, bizarrement, ne peut pas être valide ; car si vraiment le référentiel de l'expérience consciente était invariant, son origine naturelle serait insoluble, il serait "donné" (comme d'ailleurs les couleurs nous semblent "données"), et on ne pourrait pas comprendre l'apprentissage. Et puis si je ne variais pas, je serait sans mémoire, ou plutôt ma mémoire serait figée, car il n'y a pas de différence de nature entre les éléments perceptifs, les concepts ou les éléments de ma mémoire : tous sont des référents de l'expérience consciente. Serai-je conscient si chaque moment était comme une naissance à partir de rien ? Ne faut-il pas que les événements qui se suivent soient liés les uns aux autres et intégrés dans une histoire ? Enfin on voit bien que l'expérience consciente n'est pas rigide, mais qu'elle est au contraire une adaptation constante à l'environnement (par exemple aux lunettes roses), et que c'est précisément en ce sens qu'elle constitue un pôle invariant. Non pas invariant parce qu'elle réagit identiquement à des conditions identiques, comme le ferait un algorithme, mais au contraire parce qu'elle est capable de réagir identiquement à des situations différentes.

Quand par exemple j’apprends à reconnaître des voitures par leur marque, je construis, par cet entraînement, un nouveau référentiel qui dans l'avenir fera figure de "donné", exactement comme aujourd'hui les couleurs m'apparaissent comme "données". Après un entraînement efficace, je saurai reconnaître les voitures sans effort, de manière inconsciente et automatisée, peut-être jusqu'à devenir incapable d'analyser ce à quoi je dois ces reconnaissances (tout comme aujourd'hui je suis incapable d'analyser ce qui me permet de distinguer les couleurs). De même apprendre un mot, un langage, fonctionne de cette manière, et bien souvent on comprend les mots sans être capable de les analyser. Ces aspects s'appliquent d'ailleurs aussi bien à la perception qu'à l'action : apprendre à jouer un morceau de piano ou de guitare, c'est faire de l'exécution de ce morceau un "donné" dans le même sens que la reconnaissance des voitures, et il est notoire que la maîtrise d'un morceau puisse s'accompagner d'un oubli de la succession précise des notes (si bien qu'il devient difficile de le jouer trop lentement), c'est à dire qu'il est devenu non-analysable. On pourra certes objecter que l'aspect qualitatif est bien moins prégnant qu'avec les couleurs ou les sons (il n'est d'ailleurs prégnant que dans le cas de la perception). Cependant on peut pour l'instant laisser ce problème de côté.

Il faut remarquer que cette fixation a toujours lieu à partir de l'existant, dans la mesure où toute expérience s'exprime dans les termes du référentiel existant. Il ne faut pas parler de référentiel immuable, qui ne pourrait s'adapter au monde, mais il ne faut pas non plus croire qu'il varie intégralement en chaque instant, en quel cas ils ne se différencierait pas du monde qui varie sans cesse, il ne constituerait pas un système cognitif et ne pourrait fonder une identité. Il ne s'agit donc jamais de faire table rase, mais d'intégrer dans notre système de nouvelles choses, sans oublier les anciennes, un peu à la manière de la protension chez Husserl, qui fait que les moments du passé immédiat sont inclus dans mon présent. Il s'agit aussi d'adapter notre système à de nouveaux aspects de la réalité, d'accueillir une phénoménalité plus large, plus diverse (tout comme une nouvelle théorie scientifique permet de rendre compte de plus de phénomènes).

Remarquons que ce processus de modification du référentiel par intégration de la nouveauté n'est pas la conscience, puisqu'il est inconscient. Certes, je sais qu'en m'entrainant à reconnaitre les voitures j'activerai un processus d'automatisation, par répétition, mais le processus par lequel la répétition mène à la fixation, c'est à dire la forge de notre référentiel, est lui même un processus inconscient, sans doute neurologique. On peut d'ailleurs voir l'intégration de la nouveauté en un sens quasi-mathématique du mot "intégration". Dans ce cadre, l'intégration est inconsciente, tandis que sa dérivée constitue la part consciente de l'expérience. Cette mathématisation du système conscient offre un lien évident avec les phénomènes non-linéaires (comme, justement, l'intégration) et émergent (qui, justement, ont la particularité d'entretenir une structure stable suivant les variations de l'environnement).

A l'évidence, l'ensemble de notre système conscient forme un tout unitaire, en une certaine mesure holistique, un "système de représentation du monde", et chaque concept s'exprime en relation à d'autres concepts dans une trame qui évolue, qui peut même, on l'a vu, s'appliquer à elle même dans la réflexion. Nous avons d'ailleurs assez peu développé l'aspect réflexif, qui est peut être essentiel : n'est-ce pas à travers un processus réflexif que notre système référentiel peut évoluer, ou du moins n'y a-t-il pas là la possibilité d'une évolution consciente ? Cette trame évolue, donc, mais n'est jamais dissolue. Car si vraiment deux expériences distinctes pouvaient n'avoir aucun lien, aucun référent commun, en quelle mesure serait-ce encore "moi" ?

2 commentaires:

JB a dit…

Cette histoire de lunettes roses m'a fait pensé à l'expérience de George Stratton.

Q a dit…

Effectivement, et Merleau-Ponty l'évoque également dans "phanoménologie de la perception".