vendredi 18 mai 2012

Le vrai, le bien

La conscience est un mouvement du passé vers le futur, intégrant perception et action de manière d'autant plus indistincte qu'on est en son centre. Ainsi nos mouvements volontaires se distinguent nettement de nos sensations visuels, mais qui peut dire en quelle mesure on décide d'une pensée et en quelle mesure on la perçoit ? Pour autant toute perception, y compris visuelle, est aussi une action : celle de diriger son attention sur un élément et d'en exclure les alternatives, et toute action, y compris motrice, est aussi une perception de cette action.

Le vrai et le bien naissent dans le temps

La représentation comme unité d'interaction avec le monde est donc tout ce qui existe en notre conscience. Mais déjà cette unité comprend deux pôles : moi et le monde, d'où naissent deux directions : le passé et le futur (ce qui vient du monde et ce qui vient de moi ; pour un approfondissement de ce modèle phénoménologique, voir mon article publié dans neuroquantology).

Attention, je ne parle pas ici du temps de la science, ni même du temps de nos agenda. Je ne parle pas du temps représenté mais du temps vécu. Certes les deux peuvent être reliés mais le premier fait figure de fiction en regard du deuxième. On peut dire que le temps "spatialisé" de la science ou de nos agendas, tant qu'il reste purement descriptif, est tout entier contenu dans le passé phénoménologique. Il est de l'ordre du perçu (et de ses extensions spéculatives). Ce n'est que quand le temps de la science est mis en application concrète, par l'expérience, par la technique, ce n'est que quand il est inclus dans un projet, quand il devient performatif, qu'il est enfin mis en relation au "vrai" temps, celui de la phénoménologie, dont il dérive entièrement. De même le temps spatialisé de mon agenda n'en vient à exister que quand je le consulte, quand il sert de support à un projet. Ni la science, ni mon agenda n'existent autrement que comme projets inscrit dans le temps vécu. Il serait donc absurde de vouloir dériver le temps de la phénoménologie du temps de la science, puisque c'est la dérivation inverse qui a lieu.

Si l'on accepte le primat du temps phénoménologique sur le temps représenté, alors on s'aperçoit que le vrai et le bien ont un statut symétrique, l'un s'occupant du passé et de la perception, l'autre du futur et de l'action. Tous deux constituent des tentatives d'universalisation, tantôt de la perception et tantôt de l'action, tantôt de ce qui est, tantôt de ce qu'il faut, et puisque ces deux pôles sont symétriques, il n'y a pas de raison d'en faire prévaloir un sur l'autre.

La non-prévalence du vrai

On peut avoir tendance à penser que le vrai prévaut sur le bien, qu'il jouit d'un statut plus fondamental en ce qu'il est autonome, tandis que le bien a besoin du vrai pour être établi. Le vrai se suffit à lui même, il est de l'ordre du constat, tandis qu'à l'évidence le bien ne pourra jamais qu'être fondé sur quelque chose qui existe, donc sur du vrai. Quand on établit des faits, on évite de se laisser perturber par ses sentiments. La question du bien est non avenue : le vrai ne peut concerner que ce qui est, pas ce qu'il faut. Dans l'idéal d'une vérité complète, il n'y a d'ailleurs plus de choix possible : il n'y a que des choses qui sont. Le bien échappe au vrai, et si le vrai devient complet, alors le bien n'a même plus droit de citer.

Mais si le bien échappe au vrai, c'est qu'en fait il en constitue la finalité. Or on ne pense jamais sans une finalité. Le vrai n'est donc rien non plus sans le bien, c'est à dire sans intentions. Il ne pourrait pas même exister s'il n'était pas désiré. Si le vrai informe le bien, le bien motive le vrai.

On peut croire que le bien se ramène à une histoire de sentiment, qu'au fond on puisse concevoir toute finalité comme l'optimisation de nos sentiments de bien être. Mais c'est aussi faux que de croire que le vrai se ramène à nos perceptions. Tout comme l'illusion existe en matière de vrai parce qu'elle correspond à une vérité trop « locale » (je ne te vois en face de moi que parce qu'il y a ce miroir, croire que tu es vraiment en face ne peut être que temporaire) elle existe en matière de bien (la débauche n'est qu'une jouissance temporaire). En ce sens le bien échappe toujours au vrai parce que nos projets dépassent toujours en substance ce qui est déjà le cas ou ce qui peut être prédit (comme le fait d'assouvir ses sentiments).

Le rôle de la logique

Le vrai s'échappe donc à lui même car il ne peut s'auto-constituer en expliquant d'où il vient. Il ne peut rendre compte de ce qui lui donne naissance, à savoir l'application de nos représentations au réel à travers un processus créatif inséré dans le temps vécu et dirigé par l'intention. Seul le fait de voir d'emblée dans nos représentations des unités interactives, intentionnelles, plutôt que simplement descriptives pourrait nous sortir de l'impasse en permettant à nos représentations de se comprendre elles mêmes. Mais alors le loup est entré dans la bergerie : le vrai descriptif n'est plus seul dans la place, et il faut ménager une place au bien de l'intention.

Si l'on veut éviter cette cécité de la connaissance sur elle même, il faut donc admettre que nos représentations, y compris logiques, ne concernent pas plus le vrai que le bien.

On pense parfois que la logique ou la mathématique (qu'on peut considérer comme la science des théories possibles) a pour objet le vrai. Mais la logique ne concerne pas tant le vrai que la cohérence. Ainsi si on part d'axiomes qu'on considère "vrai", alors on en déduira logiquement des propositions qu'on peut considérer "vraies" également (p est le cas, or p implique q, donc q est le cas). Mais si maintenant nos axiomes ne sont plus "vrais" mais "bons", et bien nos conclusions logiques seront également "bonnes" (il faut que p, or p exige q, donc il faut que q), la cohérence logique étant aussi essentielle à l'éthique qu'à la connaissance. Si vraiment la logique devait nous apprendre une chose sur ce qui est vrai, ce serait sur la vérité de nos facultés de raisonnement. Mais déjà nous nous sommes échappés hors de la logique pure en la prenant pour objet.

Ainsi la logique ou la mathématique ne s'occupe par vraiment du "vrai", pas plus qu'elle ne s'occupe du "bien". Elle n'est qu'un outil en vue de leur établissement.

L'illusion du détachement du concept

Quand on raisonne mathématiquement, nos concepts semblent atemporels, valides en dehors du temps vécu. Ils sont auto-suffisants et purement relationnels. Mais cette clôture n'est qu'idéale, car nos mots ne se fondent jamais que sur l'expérience, et seule une expérience peut donner lieu à une réflexion ou un raisonnement mathématique.

Un concept seul n'est rien, il n'a de sens qu'en relation à d'autres concept, à des axiomes qu'on aura choisi en fonction de représentations issues de l'expérience. Il est nécessairement mis en action au cours de l'expérience consciente du sujet : il évolue, s'affine, se dédouble ou se synthétise en fusionnant à d'autres. Il est oublié ou ravivé. Ces processus lui sont étranger, ils ne sont pas inhérents au concept lui même mais à son application au réel (serait-ce à la réalité mentale uniquement).

De même la transmission d'un concept à quelqu'un d'autre n'est pas anodine : la personne doit le re-créer, faire d'elle même le cheminement, pour réellement saisir et s'approprier le concept. Encore une fois ce processus créatif d'appropriation du raisonnement échappe à la pure logique. Bien que pouvant être formalisé, il utilise toujours l'intuition, et les preuves formelles des théorèmes sont d'ailleurs rarement lisibles par des êtres humains.

Pourtant une fois atteint par la pensée, le concept, parce qu'il se référence lui-même en cohérence, constitue un pôle de stabilité pour la pensée. C'est un attracteur, une forme invariante, une abstraction (tandis que le concret n'est que variation). Il semble dans notre expérience arrêter le temps, pouvoir prétendre à être éternel ; mais ce n'est que parce que sa genèse et sa mise en application lui échappent fondamentalement. Aussitôt le concept mis en contexte, approprié comme issu de et prenant part à une réflexion, le temps réapparaît.

Cette idée d'invariance par abstraction est à relier à la notion d'émergence, puisque l'invariance de structure est un trait typique des systèmes émergents.

L'application et l'intention

De même quand nos représentations physiques du monde deviennent auto-suffisantes et purement relationnelles, elles semblent abolir le temps et deviennent des vérités atemporelles. Ainsi en va-t-il, par exemple, des lois physiques. Mais encore une fois cette prétention s'avère illusoire : il faut toujours une mesure réelle pour instancier un modèle, et des lois sans rien à quoi s'appliquer sont vides de sens. Le principe anthropique ou la théorie des univers multiples constituent aujourd'hui le summum, les versions les plus raffinées de cette illusion d'optique qui consistent à croire que nos représentations peuvent être détachées du temps pour le contenir, c'est à dire ne plus être des représentations.

Ainsi la logique, la mathématique et aujourd'hui même la physique ne sont que des tautologies tant qu'elles ne sont pas appliquées au monde. Mais cette application n'est pas anodine, puisqu'elle n'est pas elle même de l'ordre de la logique ni de la physique. Aussitôt appliquée, la physique n'échappe pas aux probabilités, à l'induction, c'est à dire à un rapport à la connaissance plutôt qu'au monde seulement. Ou plutôt elle n'échappe pas au monde concret dans ce qu'il a d'inconnu, ce qui se traduit par un rapport à la connaissance. En tant que pratique ancrée dans la société, en tant que projet, elle n'échappe pas non plus au problème du bien.

C'est à à la mesure de l'efficacité universelle de cette application que se détermine le vrai (c'est là le sens du pragmatisme). Mais le fait même qu'il y ait application suppose qu'il y ait finalité. C'est donc dans le fait de cette application que réside le bien, et c'est à la mesure de l'acceptabilité universelle de cette application qu'on le détermine.

Il faut donc voir dans toute représentation à la fois une description et un projet, c'est à dire, en quelque sorte, une "prophétie auto-réalisatrice" (qui, bien sûr, pourra éventuellement échouer). C'est la le fondement de l'intentionnalité. Le pôle de stabilité qu'est le concept, semblant s'auto-constituer et abolir le temps, en est un élément essentiel. C'est, on l'a vu, la cohérence quantique qui constitue le modèle type "vu de l'extérieur" de l'intentionnalité ainsi comprise, et qui prend place dans un espace privé.

Conclusion

C'est donc toujours une erreur de vouloir réduire le bien au vrai, comme c'est une erreur (mais c'est un lieu commun) de vouloir réduire le vrai au bien.Toute représentation de ce qui est n'est au fond que la représentation de nos possibilités d'agir. A ce prix on peut envisager de fonder une éthique scientifique. Le bien et le vrai constituent les deux pôles de ce qui permet l'existence. Ils sont les pré-requis de l'expérience consciente : l'existence du passé et la possibilité du futur. C'est donc l'altérité du monde, dans lequel le temps prend sa source, qui permet l'existence.

Pour ouvrir d'autres réflexions, on pourrait se demander quelle place faire au beau, qui n'est ni dans le passé, ni dans le futur, mais dans le présent uniquement, et qui semble échapper à la fois au vrai et au bien.

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