dimanche 27 février 2011

La singularité à l'épreuve de la science - et vice versa

En affirmant la nature relationnelle de la description scientifique du monde, je n’avais pas l’intention de relativiser sa prétention à l’universalité. Nous aurons peut-être l’occasion de revenir sur les thèses “post-moderne” dans un prochain billet. D’ici là, démarquons nous simplement de ces thèses en affirmant que la science, de part sa méthode anti-dogmatique, de part l’utilisation des mathématiques qui assurent sa cohérence interne, de part l’unicité du monde, enfin, et le fait qu’aucune méthodologie instrumentale n’est jamais totalement isolée des autres ni de l’expérience quotidienne, tout ça fait qu’il y a de bonnes raison de croire que la science converge effectivement de manière asymptotique vers une description unique, universelle, de la nature. Cette description constitue ce sur quoi nous pouvons tous nous mettre d’accord.  Ce qu’il nous faut relativiser n’est pas l’universalité de cette description, mais plutôt sa complétude. Oui, la description scientifique converge. Non, ce vers quoi elle converge n’est pas le monde tel qu’il est, mais seulement la structure relationnelle sein de laquelle se déploie une actualité subjective et transcendante.


L’argument est semblable à celui que nous avions utilisé à propos de l’incommensurabilité des cultures. Ainsi nous avions admis, au passage, que toute conceptualisation est singulière, qu’il n’existe pas de traduction absolue, et donc en un sens, que l’appréhension du monde propre à une culture voire à une personne est elle aussi une singularité, mais ce constat de singularité n’a été posé que pour être dépassé, car puisqu’aucune culture n’est isolée des autres, c’est à dire puisque le monde est un, rien n’est définitivement inaccessible. Il est toujours possible, en se reportant sur la relation et son adéquation au réel (c’est à dire simplement en communiquant) de dénouer les malentendus et de converger vers un consensus. C’est bien le même argument qui nous permet d’une part de nier l’incommensurabilité des différentes conceptions et d’autre part d’affirmer la nature relationnelle de la connaissance: c’est parce qu’elle est relationnelle qu’une conception donnée est communicable et donc converge vers l’universalité.


Ceci dit, intéressons nous maintenant à cet au delà de la connaissance qu’est la singularité.



La singularité


Le terme de singularité peut renvoyer à plusieurs choses. Suivant une première approche, il renverra à l’expérience consciente. Mon vécu est singulier, car chaque moment est le moment que je vis, distinct des autres - non pas nécessairement différent, mais distinct parce que c’est le seul que je vis en ce moment. Les qualia sont singuliers : mon expérience d’une couleur ou d’une odeur est simplement indescriptible, tout au plus puis-je lui donner un nom par simple convention et la relier à des objets. Suivant cette première approche, ce qui est singulier, c’est ce qui sert de base à une description quel qu’elle soit, y compris par exemple une description scientifique. C’est ce à quoi cette description se ramène en dernier lieu, ce qui permet de vérifier son adéquation, ce qu’on se propose de décrire ou de prédire : le fait que j’observe l’aiguille d’un instrument de mesure à tel endroit, que les astres forment tel angle entre eux - autant d’expériences que je ne peux faire qu’à la première personne.


Mais affirmer l’existence de quelque chose de réellement singulier n’est pas simplement affirmer que les relations reposent sur des éléments d’expérience. C’est aussi affirmer que ces éléments ne sont pas épuisés par la description de leurs relations à d’autres éléments, qu’ils ne sont pas réductibles à elles mais qu’ils sont plus qu’elles. Dans le cas contraire, si la description des relations épuise le réel, alors nous pouvons aller jusqu’à douter de l’existence propre de ces éléments d’expérience, ne les voir que comme des dérivés d’une structure relationnelle qui seule existe. Peu importe, finalement, que mon rouge soit différent du votre si leur relation est univoque et leur apparition sans surprise. Peu importe, même, que j’en fasse l’expérience...  La description scientifique peut très bien tourner à vide.

Mais alors il y a une incompatibilité insoluble entre l’existence au sens phénoménologique, que l’on peut attribuer aux éléments de l’expérience consciente, et l’existence ontologique, que l’on n’attribue qu’à leurs relations. Notre ontologie est inconciliable avec la phénoménologie et tend à la nier, alors qu’elle en est issue. C’est exactement ce qui se produit avec la physique classique ou relativiste, dans une perspective réaliste : la description scientifique épuise en théorie le réel, mais alors la conscience n’est plus pensable que comme épiphénomène en sur-couche de la description scientifique, posée de manière arbitraire. Et c’est encore ce qui se produit avec l’interprétation des mondes multiples en physique quantique.

On voit que la question de savoir s’il existe une authentique singularité est bien évidemment liée au problème de la conscience. Que les éléments de mon expérience consciente ne soient pas réductibles à leurs relations avec le monde extérieur revient à se demander si ma conscience tout entière peut elle même être réduite à des relations, et cette question est en un sens celle de la validité des modèles computationnels de la conscience. Dire que mon rouge est réellement singulier, c’est dire que mon expérience du rouge est plus qu’une simple relation à mes capteurs visuels. Mais puisqu’il existe un lien presque univoque entre le fait que je vois rouge et l’excitation de ces capteurs, il faut donc supposer qu’une fois mon rouge devenu expérience du rouge, un pouvoir causal lui est attribué qui dépasse la simple relation univoque : il est intégré dans mon expérience privée, au sein de laquelle il participera à un mouvement intentionnel de ma conscience en tant que “mon rouge”.


Le cas de Catherine

A quoi peut revenir, de l’extérieur, l’hypothèse qu’il existe une singularité qui n’est pas épuisée par la détermination de ses relations ? Imaginons un cas concret. Quelqu’un me dit : “Catherine possède quelque chose d’incroyable”. Quelle est cette chose ? “Elle dégage quelque chose, une aura. C’est indescriptible. Il faut connaitre Catherine pour comprendre.” Imaginons que chaque personne qui connait Catherine me dise la même chose. Nous avons affaire à une prétention de singularité, quelque chose d’indescriptible en dehors de l’expérience directe. Il s’agit de quelque chose qui ne peut pas être dit, un peut comme si l’aura de Catherine était une nouvelle couleur qui ne portait pas encore de nom. On pourrait lui en trouver un, mais ce serait par pure convention. On retrouve des prétentions semblables dans la foi, par exemple, ou dans certaines croyances ésotériques, mais elles sont souvent très subjectives et non reproductibles. Ici nous ne nous intéressons pas à des cas extraordinaire dont on pourrait douter du bien fondé. Derrière cet exemple, il faut pouvoir envisager que chaque être conscient possède une telle singularité, qui porte alors simplement le nom de cette personne... Il faut pouvoir envisager que la singularité est banale. Pour les besoins de l’argumentation, imaginons donc que le cas de Catherine, bien que subjectif, soit parfaitement reproductible. Voyons si un tel cas peut résister à l’investigation.

La première idée serait de réduire la particularité de Catherine à un ensemble de caractéristiques objectives. “Ce quelque chose que possède Catherine, c’est simplement qu’elle a un oeil vert et un oeil marron, et qu’elle te regarde droit dans les yeux quand elle te parle.”. Est-ce suffisant ? Mettons-lui des lentilles noires et observons ce qu’il se passe. Si plus personnes parmi ceux qui ne l’avaient pas encore rencontrée ne remarque quoi que ce soit d’extraordinaire, alors la couleur des yeux de Catherine était sans doute un élément clé de son aura singulière. Cependant rien ne nous prouve que cet élément soit suffisant. Il peut s’avérer que doter quelqu’un de la même pigmentation, en lui prescrivant de bien regarder les gens dans les yeux, ne suffise pas à recréer cette aura : il y a donc quelque chose de plus.

On voit que ce qui compte pour démontrer définitivement l’absence de singularité de Catherine, ce n’est pas de lui ôter des éléments, ce n’est pas d’escamoter son aura, mais de la reproduire, de créer un double d’elle dont on puisse dire qu’il partage son aspect extraordinaire tout en n’étant pas celle de Catherine. Ainsi nous aurons identifié l’ensemble des éléments qui créent l’illusion d’une singularité indicible, nous saurons la reproduire, et nous pourrons donc “dire” la singularité, qui n’en sera donc plus une, c’est à dire décrire ce qui la compose. De la même manière, si nous étions capable de reproduire l’expérience de Dieu sans Dieu, uniquement à partir d’éléments connus, nous pourrions affirmer que cette expérience est dicible, et donc, n’est pas divine (Ceci dit, c’est de l’expérience de Dieu uniquement dont il serait question, non de Dieu lui même...) Le problème de la singularité est donc difficile, puisqu’on ne peut jamais la déterminer de manière certaine. Sur un cas concret, il est possible de démontrer qu’elle n’existe pas en montrant qu’une chose est réductible à ses relations tangibles, mais il est impossible de montrer qu’elle existe réellement, puisqu’on pourra toujours supposer l’existence d’une relation cachée.


La simulation

Mais revenons au cas de Catherine et imaginons que l’on prenne le problème à bras le corps et qu’on décide effectivement de rassembler l’ensemble des éléments qui constituent Catherine : le sourire, la façon de parler, … Essayons de capturer l’essence de Catherine. Y arrivera-t-on ?

Il se peut qu’on y arrive, et même de manière assez simple. Il suffit pour cela de la filmer. Le film contiendra bien l’ensemble des éléments qui la rendent singulière. Les gens qui ne la connaissent pas, en voyant le film, pourront dire “voilà une personne incroyable”. Nous avons donc montré que l’aura de Catherine n’a rien de singulier, puisqu’il est possible de la capturer dans un film, et même, pourquoi pas, de la numériser. Peut-être n’avons-nous pas identifié tous les éléments de son aura, mais en théorie, on pourrait y parvenir par l’analyse de ce film. L’important et d’avoir réussit une reproduction. Et si le film n’est pas suffisant, on pourra imaginer une simulation plus complète, en trois dimensions, ou avec les odeurs, pourquoi pas...

Cependant cette façon de faire souffre d’un léger défaut. D’un côté les gens qui ne connaissent pas Catherine, en voyant le film, la trouveront peut-être incroyable, mais ils pourront aussi voir le film comme une simple fiction. N’étant pas de réels intervenants, mais de simple spectateurs, ils n’auront pas la preuve que cette aura existe bien, que ce n’était pas un “coup de chance”. Ils resteront sur leur faim et demanderont à juger sur pièce, à interagir avec elle. D’un autre côté, les gens qui connaissent Catherine objecteront qu’il s’agit d’une simple copie, d’une reproduction de l’original dans une situation bien déterminée et limitée, mais la source est bien Catherine, non le film. Le film n’a fait que relayer la singularité de Catherine, il n’a fait qu’apporter Catherine au spectateur, il ne l’a pas créée. Ces deux objections renvoient au côté fini et définitif du film.

Une simple reproduction, aussi exhaustive soit-elle, n’est donc pas un élément suffisant. Le propre de la singularité, de ce qui est indicible, réside dans son renouvellement permanent et dans son actualité. Ce qu’on demande à Catherine n’est pas de répéter sans cesse tel ou tel comportement, c’est de s’adapter à de nouvelles situations, d’interagir avec nous et de nous surprendre. Alors on dira “tu vois, je te l’avais dit, elle est incroyable”. Le rapprochement entre cette conception de la singularité et la singularité de l’expérience, c’est à dire de chaque moment vécu, est évident : ce renouvellement permanent a pour pré-requis l’unicité de chaque moment vécu, et dans l’hypothèse où toute expérience serait singulière, il se pourrait qu’il en soit la cause. L’écoulement du temps n’existerait que parce que chaque moment est créateur de quelque chose de réellement singulier, d’imprévisible.



La singularité élusive

Cette façon de voir les choses permet de réconcilier l’ontologie scientifique avec la phénoménologie, mais on peut y voir un paradoxe, car comment pouvons nous identifier quelque chose de singulier si justement sa caractéristique est de ne pas être identifiable ? Et comment pouvons nous exiger d’une chose singulière qu’elle se reproduise dans de nouvelles situations, si son propre est précisément de ne pas être reproductible ? Et donc, finalement, que peut bien vouloir dire “Catherine possède quelque chose d’incroyable” ? Est-ce à dire que la singularité n’existe pas, qu’elle est toujours une illusion ?

On pourrait reporter le problème sur ceux qui font l’expérience de la singularité de Catherine et tenter de comprendre ce qu’ils ressentent alors, mais ceci ne fait que nous détourner d’une singularité pour nous reporter sur une autre, celle d’une expérience privée. On bute de nouveau sur le problème de la conscience et de sa possibilité d'être réduite à ses relations. Je peux alors tenter de résoudre le problème  à la première personne, mais alors j’observerai que toute conception m’est singulière, elle est toujours pour moi plus que les mots qui l’expriment et donc de fait, l’aura de Catherine est singulière. Comment savoir si c’est elle, ou ma conception d’elle qui l’est ? Que signifie pour moi ce “quelque chose d’incroyable” et en quoi est-il identifiable ?


On peut imaginer la solution suivante : ce quelque chose est identifiable parce qu’il se répète de manière plus ou moins identique, parce que j’ai chaque fois un sentiment semblable, mais est singulier parce qu’il ne peut être réduit simplement à d’autres éléments, à des relations. Il y aurait du holisme dans la singularité. Ce serait un concept qui résiste à l’analyse, qui lui échappe toujours un peu : oui, la couleur de ses yeux y joue, et son regard, mais il y a encore un peu plus, et cette chose en plus est inexprimable. [EDIT] Encore une fois on en arrive à une conception douteuse : une telle chose peut-elle exister ?

Si une chose m'est identifiable, je peux certainement la caractériser, à travers une analyse, par des éléments. Affirmer qu'une telle analyse est impossible est une pétition de principe. Je n'arrive pas à réduire ce concept, mais comment puis-je savoir que rien ne m’échappe ? De nouveau on voit que l'existence d'une singularité n'est pas nécessairement illusoire, mais est indémontrable. Il faut donc admettre que c'est une structure que je reconnais, quelque chose de tangible, de réductible à ses relations, de même que je reconnais quelque chose d'extraordinaire dans un film qui n'est fait que d'éléments tangibles. Mais en même temps c'est une structure vivante. Ce qui est singulier n'est pas la structure, qui elle peut être décrite, mais sa genèse, son histoire et son renouvellement permanent. L'aspect extraordinaire de Catherine n'est pas une singularité nue mais une singularité associée à une structure particulière qui en est issue et qui la structure en retour. [/EDIT] Ce serait un concept en redéfinition constante - comme l’est tout concept, mais de manière marquée - en partie identifiable et en partie nouveau.  


Le hasard et la contingence

Jusqu’ici nous n’avons pas montré qu’il existe nécessairement une singularité échappant à sa description en terme de relations. Nous n’avons fait que décrire la forme que doit prendre cette singularité : celle d’un renouvellement permanent. Cette définition, on l’a vu, soulève un problème, qui est celui de la stabilité de cette singularité et de la possibilité de la mettre en évidence. Mais avant de s’attaquer à cette question, faisons un petit détour par les sciences.

Sur le plan scientifique, la singularité est ce qui est en creux des relations descriptibles. Ce sont les jalons de ces relations, les éléments reliés. Mais encore une fois, affirmer leur existence n’est pas simplement reconnaître qu’ils sont présents, c’est aussi voir qu’ils transcendent leurs relations, qu’ils échappent à la description par un renouvellement permanent. Une telle chose est simplement absente de la physique classique et relativiste, et n'apparaît qu’avec la physique quantique à travers la notion de hasard intrinsèque lors de la mesure.

Ce que nous appelons le hasard en science est ce qui échappe à la modélisation. Il peut y avoir plusieurs raisons à cela : notre ignorance, le manque de précision de nos mesure, la restriction de notre étude à un domaine fini et la contingence qui en résulte... Mais il peut aussi n’y avoir aucune raison à cela. Dans le premier cas, on peut parler de hasard épistémologique, et dans le second cas, de hasard ontologique. C’est ce second cas qui nous intéresse, parce qu’il désigne quelque chose qui échappe à la description scientifique par principe, de par sa nature. Il désigne précisément une chose singulière.

Pour bien appréhender cette singularité de l’événement quantique, il faut se défaire de la conception commune du hasard qui est associée uniquement au hasard épistémologique, c’est à dire à la contingence ou à notre ignorance. Cette conception est teintée d’a priori sur la nature du hasard : nous l’envisageons comme une force aveugle créant le désordre, c’est à dire comme l’exact opposé de l’intention créatrice dont nous nous pensons intuitivement dotés. Et c’est à juste titre : la contingence est aveugle parce qu’elle est le fait de la rencontre d’éléments qui s’ignoraient, et elle génère le désordre : elle est le moteur de la création d’entropie et de l’irréversibilité thermodynamique. Cependant nous n’avons aucune raison de penser que le hasard intrinsèque partage ces caractéristiques.

Nous avons donc de bonnes raisons de penser qu’il existe une authentique singularité qui est associée à la mesure quantique. Bien sûr, nous l’avions dit, il est impossible de prouver l’existence d’une singularité, et ça reste vrai avec la physique quantique - il existe des interprétations à variable cachées - mais s’il devient beaucoup plus difficile de l’éviter, de manière étrangement similaire à ce qui nous laisse croire à la singularité d’une personne mais dans une version plus rigoureuse, c’est parce que la singularité qu’on y observe nous renvoie à notre propre singularité à travers l’aspect déterminant des différentes possibilités de mesure qu’on peut faire sur un système. Ainsi Conway et Kochen démontre, avec le “free will theorem”, que si l’expérimentateur dispose d’un libre arbitre dans le choix de son dispositif expérimental, alors il en va de même des particules de la physique. C’est d’admettre la singularité de notre propre expérience consciente qui nous pousse à admettre en retour celle de la nature. Mais alors la singularité - dans ce cas comme dans celui des qualia - semble elle même être une relation entre un sujet et un objet. Tout comme l’aura particulière de Catherine n’existe que tant qu’elle interagit, et n’existe que dans l’esprit de ceux qui la regardent...


Le déploiement de la singularité

Le rapprochement du hasard intrinsèque de la physique avec la singularité de l’expérience vécu pose certains problèmes. Certes, le fait qu’il s’observe lors de l’acte de mesure et ne soit pas identifiable en dehors de lui le rapproche de cette idée de renouvellement de l’expérience consciente. Le fait qu’il n’existe pas à proprement parler, dans la description scientifique, d’irréversibilité du temps en dehors de cet acte de mesure (si ce n’est une irréversibilité statistique) est également un point important. Par contre se posent les problèmes de sa stabilité et de sa persistance, d’une part, et de son aspect microscopique d’autre part.

Or ce problème est similaire à celui de l’identification de la singularité à “quelque chose” de stable que nous avions rencontré. Mais ce problème provient sans doute de notre incapacité à saisir l’ensemble du tableau. N’oublions pas si tant est que quelque chose d’authentiquement singulier existe, cette chose se déploie aussi dans un jeu de structures, de régularités. Le hasard intrinsèque de la mesure quantique se déploie dans la structure de la fonction d’onde. Plus encore : la structure et la singularité sont en dialogue incessant. La seconde génère la première, qui, en retour, donne sa forme à la seconde. Enfin avec l’intrication, ce déploiement n’est pas théoriquement limité en terme de taille, de localité ou de nombre de particules.

Ce jeu entre le hasard et la structure est une caractéristique du vivant, en particulier à travers les dynamiques chaotiques qui révèlent des structures fractales. Dans le vivant, la structure émerge du hasard, et elle contraint celui-ci en retour. Le vivant ne semble être que le déploiement à une échelle plus grande de ces principes qui se joue habituellement à l’échelle microscopique. Il rend visible la singularité en la structurant à notre échelle, lui offrant consistance et stabilité, alors qu’elle tend habituellement à s’effacer dans un bruit microscopique. Ce n’est donc pas un hasard si la conscience est issue du vivant, et le vivant de l’organisation microscopique. Ce n’est pas un hasard non plus si le vivant ou la conscience semblent chacun se laisser décrire en terme de processus matériels jusqu’à l’échelle microscopique, nous laissant croire qu’à la limite ils ne sont que cela, tout en offrant le plus grand mystère, au fond, sur leur apparente cohérence, leur nature et la possibilité même de leur existence. Suivant cette approche, jamais une analyse réductionniste ne nous permettra d’identifier une conscience dans le tissu des relations cérébrales, ni un “élan vital”, car la conscience est précisément ce qui reste quand nous avons épuisé toutes les relations objectives possibles. Et pourtant elle n’existe qu’à travers ce tissu de relations objectives, si bien qu’on est tenté de croire qu’elle n’est constituée que par eux.

C’est donc à travers sa structure qu’une singularité est stable. Je risque de ne jamais épuiser la singularité de Catherine en tentant de la réduire à ses relations objectives (bien que cela fonctionne en partie quand j’identifie sa pigmentation), parce qu’une chose singulière ne peut être saisie qu’en entier et comme telle. Catherine est bien identifiable comme étant Catherine, mais cependant elle nous surprend, tout en restant confinée dans son identité, identité qu’elle forge elle même. Contrairement à une couleur, dont la stabilité n’est plus à démontrer, elle est toujours en devenir. Elle nous laisse saisir son essence en étant toujours semblable à elle même, tout en étant toujours un peu plus que ce qu’elle est.

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