dimanche 30 janvier 2011

La pensée orientale est-elle incommensurable à la culture occidentale ?

On entend souvent dire, ou sous-entendre, que les concepts de la philosophie orientale seraient à jamais incompréhensible pour quelqu'un possédant une culture occidentale. Le yin et le yang, ou les dharma, ou d'autres choses encore, serait pour nous des concepts à jamais obscure, et de même, les orientaux ne comprendrait pas pleinement notre rationalité. La philosophie orientale n'est prise ici que comme exemple. De manière générale, on entend souvent dire que certaines choses propres à certaines cultures ou certaines langues sont à jamais inaccessibles / intraduisibles.


L'universalité de la raison

Cette allégation sert parfois à justifier un certain ésotérisme face au rationalisme scientifique. Le rationalisme serait simplement un produit de la culture occidental, quelque chose de relatif. Pourtant l'ésotérisme n'est le propre d'aucune culture, ni d'ailleurs l'usage de la raison ou des mathématiques, qu'on retrouve dans les cultures arabes, indiennes, chinoises ou amérindiennes, c'est à dire sans doute partout. Il s'agit donc d'une fausse piste : tout au plus on pourrait argumenter sur l'incommensurabilité des thèses ésotériques entre elles ou vis à vis des thèses rationnelles, mais il existe bien un socle commun, universel, accessible à l'ensemble des cultures, qui est le socle rationnel.

Cette universalité de la raison jette un doute sur l'incommensurabilité des cultures. Après tout, aucune culture n'est une île. Il n'existe pas et il n'a quasiment jamais existé de société complètement isolée, il y a toujours eu des ponts communicationnel, et ceci implique nécessairement l'existence d'un socle commun, à partir duquel communiquer. Ici il ne s'agit pas seulement de la raison, mais plus simplement de certaines conceptions implicites du monde, de l'homme, de toutes les choses qui nous paraissent évidente (par exemple : les notions d'objet et de sujet, d'espace et de temps, ...). S'il existait une incommensurabilité stricte entre les cultures, toute communication serait impossible, et jamais on aurait observé différentes cultures "s'occidentaliser".

Communication de zombies

Il serait possible que les personnes issues de cultures différentes, puissent communiquer de manière pragmatique (par exemple, commercer) sans vraiment se comprendre : chaque personne aura à sa disposition un "modèle" lui permettant de réagir correctement en face de l'autre, sans pour autant qu'il soit possible de traduire les conceptions de l'un dans celles de l'autre, tant leurs manière de penser sont différentes. On pourra rapprocher ceci de l'idée de Quine, selon laquelle il n'existe pas de traduction ultime entre plusieurs langues.

Cette idée est intéressante, mais (ainsi que Quine l'a vu) on peut très bien l'appliquer également aux individus parlant la même langue. Après tout rien ne me prouve que la manière de penser des autres est identique à la mienne. Il se pourrait très bien que nos conceptions divergent intégralement, mais affichent simplement un résultat en apparence cohérent et compatible. Simplement, si l'on adopte un point de vue empirique, il n'y a pas lieu de distinguer des compréhensions hypothétiquement différentes chez certaines personnes tant qu'elles sont indiscernables du point de vue du comportement, et donc l'argument ne tient pas.

L'abstraction incommensurable ?

Une dernière objection serait celle-ci : les concepts réellement incommensurables seraient non pas les concepts pragmatiques et concret, mais les abstractions. Il est vrai que certains concepts sont propres à une langue ou à une culture et sont difficiles à traduire. Il est vrai, même, que les structures grammaticales de la langue peuvent influencer la façon dont les gens pensent.


Pour autant il y a une différence entre avoir des concepts différents d'une langue a l'autre et avoir des concepts réellement intraduisible, inaccessibles. Un concept a beau ne pas exister comme tel dans une autre langue, ça ne signifie pas qu'un étranger ne pourra pas saisir, et même, avec l'habitude, apprendre à utiliser correctement ce nouveau concept, de la même manière dont un enfant du pays peut se saisir des concepts de sa culture lors de son apprentissage.

L'hypothèse inverse impliquerait qu'un enfant pourrait saisir un concept de sa langue maternelle, mais pas un étranger. Ca revient à supposer que la culture d'origine marque la pensée de manière irréversible. Cette hypothèse est tout a fait envisageable, et même appuyée scientifiquement (on sait, par exemple, que les adultes ont plus de mal que les enfants à nommer la couleur d'un mot, quand le mot est précisément celui d'une autre couleur. L'apprentissage de la lecture est donc irréversible, et il en est très certainement de même de l'apprentissage de la langue).

La plasticité de la langue

On peut penser, de manière imagée, à un concept comme un point ou une zone sur un continuum (pensons par exemple au continuum des couleurs, et à la zone que représente le mot d'une couleur). Les zones seront placées différemment suivant les cultures. Or on peut penser légitimement que le placement de ces zones influence de manière indélébile la manière de penser du sujet, qu'il aura tendance à catégoriser  le réel de la façon dont les mots lui permette. Il se peut qu'une certaine zone sur le continuum du réel pour une langue ne corresponde à aucune pour une autre langue, ou qu'elle soit à cheval sur plusieurs.

Alors le concept en question serait plus difficilement traduisible. Il sera à jamais moins naturel pour l'étranger que pour l'autochtone. Mais encore une fois ça ne signifie pas qu'il n'est pas accessible au prix de quelques efforts. Ne négligeons pas d'une part la plasticité du cerveau, et d'autre part, la plasticité du langage. Il est certainement possible de référer à ce concept étranger, de le situer sur le continuum, à partir des concepts de notre langue (c'est "entre ça et ça", "ça se rapproche de ça...").

Conclusion

En fin de compte, avec cette idée, on en revient à la conception de la philosophie comme naturalisation du discours. Une bonne philosophie devrait être capable de faire converger les concepts en les précisant. Et en effet ce sont souvent les concepts flous qu'on qualifie "d'inaccessible pour un occidental".

Le seul concept authentiquement incommensurable ne peut être que celui qui est irréductible à toute naturalisation, à toute tentative de précision. En fin de compte les tenants des thèses ésotériques semblent s'accrocher à l'imprécision, à la singularité, et croire en l'irréductibilité de cette imprécision. Bien sûr ceci est parfaitement incompatible avec la fonction communicative du langage. On retrouve la définition même de l'ésotérisme : ce qui est propre à une doctrine, inaccessible à l'extérieur d'un groupe. Il y a donc dans l'ésotérisme un refus de l'universalité, un refus de la communication pour préserver une singularité, quelque chose qui ne serait pas communicable, qui demanderai d'être initié. Ce principe est du même ordre que celui de la foi religieuse, qui ne serait pas "rationalisable".

En réalité il est très difficile d'argumenter contre cette revendication de singularité. Après tout qu'est-ce qui peut me prouver qu'une "singularité conceptuelle", irréductiblement floue et à jamais incommunicable, mais pourtant sensée, n'existe pas ? Ici il s'agit d'un parti pris métaphysique, celui du naturalisme. Tout ce qu'on pourra dire, c'est que si elle n'est pas communicable, alors rien ne prouvera jamais qu'elle existe. Donc considérons, à défaut, qu'elle n'existe pas.

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