samedi 5 février 2011

La science peut-elle remplacer la philosophie ?

Certains le pensent. On retrouve par exemple cette idée chez les défenseurs d’un athéisme “militant”, qui pensent que la question de l’existence de Dieu est réglée par la science (par la négative bien sûr), et pour qui les nuances apportées par certains philosophes, par exemple celle de la distinction entre naturalisme méthodologique et philosophique, qui font de l’athéisme un positionnement métaphysique (certes assez défendable), sont simplement malvenues... Cette tradition est sans aucun doute la digne héritière du positivisme et du scientisme. Plus récemment, le livre de Stephen  Hawking et Leonard Modlinov “Le grand design” propose lui aussi une thèse anti-philosophique en soutenant qu’aujourd’hui la philosophie inutile, dépassée par les sciences qui seules nous permettent d’en savoir plus sur les “grandes questions existentielles”. On pourra lire au sujet de ce livre cet excellent billet (en anglais), où il est remarqué, très justement, que la plupart du temps, quand quelqu’un se met à critiquer vigoureusement la philosophie, c’est qu’il s'apprête à nous en donner une leçon...


La philosophie embarquée

La principale critique qu’on puisse faire aux thèses anti-philosophique est celle de Daniel Dennett : “There is no such thing as philosophy-free science; there is only science whose philosophical baggage is taken on board without examination”; qu’on peut traduire par : “Il n’y a pas de science sans philosophie, il n’y a que de la science embarquant un bagage philosophique sans examen”. Autrement dit un scientifique qui affirme ne pas faire de philosophie est comme Monsieur Jourdain faisant de la prose : il fait de la philosophie sans le savoir.

Dans le cas des activistes de l’athéisme, et on pourrait dire dans la plupart des cas, la philosophie implicite en jeu est un réalisme scientifique qui consiste à identifier strictement le modèle scientifique et la réalité en soi : ce qui existe, ce sont des électrons, des forces, de la matière-énergie et l’espace-temps, existant indépendamment de nous, et dont on ne fait que révéler les propriétés par nos instruments de mesure. Il s'agit également, sans aucun doute, de la vision la plus répandue dans le grand public, si bien que même les ennemis de la science en sont tributaires (on verra par exemple des créationnistes affirmer que Dieu a nécessairement créé les lois de la nature, ce qui sous-entend une vision réaliste de ces lois). Paradoxalement, ce manque de recul philosophique peut devenir un handicap face aux détracteurs de la science en enfermant le discours scientifique dans un cadre dogmatique dont l'adoption n'est pas exempt de difficultés.

On peut opposer à cette vision l’idée que personne n’accède à la “réalité en soi” : quiconque veut se forger une représentation du monde doit déjà posséder une structure mentale, une logique, si bien que notre expérience de la réalité ne peut se faire que par l’intermédiaire de représentations. Nous n’avons aucun moyen de savoir en quelle mesure nous extrayons du réel un modèle sur la base de nos structures mentales, et en quelle mesure ce que nous décrivons est le monde ou notre relation cognitive à lui. C’est à dire qu’on peut opposer à la vision réaliste - en gros - la philosophie de Kant (qui mériterait certainement d’être enseignée dans les cursus scientifiques). Mais on peut lui opposer également d’autres visions, comme l’idéalisme, ou encore l’idée qu’il n’y a de science que des relations.

La philosophie en marge

De manière générale on peut reprocher aux thèses anti-philosophiques, comme le fait l’auteur du billet mentionné ci-dessus à propos de Stephen Hawking, leur impatience, leur promptitude excessive à considérer que notre savoir actuel est définitif et complet, ou du moins le paradigme actuel. Après tout, les forces de gravitation étaient jadis des actions à distance. Aujourd’hui ce sont des déformations de l’espace temps. On voit bien que la représentation physique peut changer du tout au tout, sans fondamentalement modifier les prédictions qui en résulte, si ce n’est à la marge (la physique classique reste valide aux échelles classiques). Le succès prédictif de la science n’est donc pas un argument très sérieux en faveur d’une métaphysique réaliste.

On peut opposer à cet argument un réalisme "idéal", la réalité étant conçue comme limite asymptotique de notre savoir. Alors qu’importe que notre modèle soit temporaire, c’est pour l’instant le meilleur que nous ayons, donc considérons, à défaut, qu’il s’agit d’une image conforme de la réalité - “faisons comme si”. Cette option étant la meilleure possible, toute philosophie est désuète, sauf si elle vise au raffinement ou au renouvellement des modèles scientifique - et dans ce cas elle indistincte de la science. On peut adhérer à ce type de réalisme sans pour autant croire que la philosophie est aujourd'hui inutile, parce qu'il reste des problèmes "hors de la science", mais en pensant qu'elle le sera à terme, et curieusement, cette position est assez répandue au sein même de la philosophie. Dans le cadre d'une philosophie conçue comme naturalisation du discours, questionner l'utilité à terme de la philosophie vis à vis de la science est légitime : si la philosophie vise à renforcer l'adéquation du discours au réel par l'usage de la raison, tout comme la science vise à renforcer l'adéquation de la théorie à la réalité expérimentale, y a-t-il lieu de les distinguer ? En fin de compte, si elle vise à transformer tout problème non-scientifique en un problème scientifique, la philosophie ne travaille-t-elle pas à sa propre destruction ?

On peut tenter de dépasser cette vision non pas en reconsidérant le rôle de la philosophie, mais plutôt celui de la science, en en relativisant la portée. En effet l'hypothèse du réalisme "asymptotique" a ses limites. Ce n’est pas tant l’image du monde proposée par la science qui est en question que le statut de cette image vis à vis de la réalité, son interprétation, et cette question se fait encore plus pressante avec la physique quantique qui, comme on l’a vue, questionne sérieusement le réalisme scientifique. Mais pas seulement : si les modèles scientifiques parviennent à merveille à rendre compte de la réalité “à la troisième personne”, de la nature comme objet se manifestant à nous, ils ont tendance à occulter le fait que cette relation cognitive à la nature comporte toujours deux pôles : le sujet et l’objet. Si le statut de l’objet de la connaissance est très clair en science, le statut de la connaissance elle-même, de nos représentation, et celle du sujet connaissant, c’est à dire ce qui englobe la démarche scientifique, semble en être le point aveugle. Le scientifique voulant se passer de la philosophie, adhérant au réalisme pur et dur, semble se faire nihiliste : il dira que l’écoulement du temps, le libre arbitre, et pourquoi pas la conscience elle-même, n’existent pas, ne sont que des illusions - seules les particules existent. Un tel nihilisme est problématique, puisque l’existence “à la première personne” est le point de départ de toute connaissance, et que la science elle-même se déploie au sein d'un monde de significations. Il n'est pas certain que le réalisme "asymptotique" puisse nous sortir de cette impasse.


La philosophie englobante

Ce qui importe, donc, c’est de recadrer la pratique scientifique, de relativiser sa prétention à fonder une ontologie “totalisante” en la contextualisant au sein d’une démarche de fondation de la connaissance plus vaste, plus profonde et plus lucide. Non pas que la science soit dénuée d'enseignements [EDIT] - et il ne s'agit pas non plus de revenir sur l'objectivité et l'universalité de ces enseignements, ni de faire de la science un "discours parmi les autres" indistinct des pseudo-sciences - mais il n'est pas évident que ceux-ci épuisent la réalité, même à la limite [/EDIT]. On peut dire, pour simplifier, que la science n’est que l’élaboration d’un modèle mathématique auquel on fait correspondre une pratique expérimentale, une relation à la nature [EDIT] nous révélant sa "face modélisable" [/EDIT], mais que l’interprétation de ce modèle et de cette relation, le fait de lui donner une signification, d’en déduire une ontologie, est d’ordre philosophique, et ne peut se faire sans relier la pratique scientifique à d’autre considérations philosophiques. La philosophie englobe donc la science, elle la contient, elle en définit les termes, la pratique, le sens. La science ne peut pas se passer de la philosophie parce qu’elle est incapable de définir elle-même ses propres termes, parce qu’elle est son propre point aveugle.

Il s’agit ici d’une conception assez large de la philosophie, qui implique sans doute que tout scientifique, dès lors qu’il mène une réflexion sur sa pratique, dès lors qu’il interprète les résultats scientifiques ou la théorie et les contextualise dans un ensemble de questions plus vastes, ou dès lors qu’il questionne les concepts de base de son paradigme, est aussi un philosophe. La philosophie serait une composante essentielle de la science, en particulier pour accompagner les changements de paradigme (au passage, le cloisonnement des disciplines dans l’enseignement est très problématique, puisque les philosophes sont vite dépassés techniquement et les scientifiques vite “sous l’eau” philosophiquement...).

Nous avions défini la philosophie comme une entreprise de naturalisation du discours permettant de savoir “de quoi on parle” en précisant les concepts. A la lumière de ces nouvelles considérations sur son articulation aux sciences, sur son rôle d’espace englobant, on peut également y voir une entreprise de défrichage conceptuel, une avant-garde de la connaissance. Mais il faut surtout y voir le cadre englobant de toute connaissance, le seul au sein duquel il est possible de ramener les questions à des problèmes scientifique, de fonder de nouveaux concepts, de remonter l'arbre de la connaissance, sans garantie d'en trouver la fin. Ceci fait d’emblée de la philosophie une “méta-discipline” scientifique.

3 commentaires:

Pierre-Alexandre Dutot a dit…

Vous avez parfaitement raison d'affirmer que la philosophie est une méta-discipline scientifique. Toutefois, il me semble que votre conception de l'athéisme est trop étroite. L'athéisme ne s'identifie pas nécessairement au fait de poser l'inexistence (méthodologique ou non) de Dieu, il peut également se concevoir comme un véritable dépassement de la métaphysique et donc de la philosophie d'obédience théologique qui n'a fait que repousser la question de Dieu grâce au détour phénoménologique (Kant, Husserl, Heidegger, Lévinas...).

J'ai consacré un article il y a quelques mois afin de définir succinctement ce qui me semblait être la réalité de l'athéisme.

http://lephiloblog.blogspot.com/2010/10/quest-ce-que-latheisme.html

Q a dit…

En fait je ne visais pas l'athéisme en général, mais plutôt un certain militantisme athée qu'on retrouve surtout aux Etats-unis (appelés "New Atheists"), qui prône le "rentre dedans" face aux croyants et la rupture avec les "accommodationistes". On y retrouve souvent des idées anti-philosophiques.

Par contre, à la lecture de votre article, je ne partage pas l'idée que l'athéisme, ni même le retour au réel, serait un dépassement de la métaphysique. Le réalisme est aussi un positionnement métaphysique. Un vrai refus de toute métaphysique, d'après moi (et d'après Michel Bitbol dans "De l'intérieur du monde" que je suis en train de lire ;-) ), s'apparenterait plutôt à un détachement total, un peu dans la lignée des philosophies orientales, qui consiste à se fondre dans le flux des événements sans chercher à s'accrocher au moindre concept.

Olivier Claret a dit…

Je suis d'accord avec l'idée que la philosophie est un cadre englobant de toute connaissance. J'ai essayé de montrer l'importance de la science et ses limites dans un article. Voici le lien