mercredi 28 avril 2010

L'organisation de la matière

Le matérialisme étendu que nous avons développé, capable de rendre compte de l'esprit, mérite qu'on s'attarde sur ce qu'il implique. En effet, l'hypothèse que les attribut fondamentaux de la conscience soient des propriétés de la matière capables de s'agréger n'est pas sans conséquences, et sans tomber pour autant dans une philosophie "new age" qui laisserait le fantasme prendre le pas sur la raison, nous pouvons envisager que ces propriétés de la matière révèlent une dimension non négligeable de la manière dont celle ci s'organise, et en particulier dans le vivant, dont la cohérence des structures n'est pas aujourd'hui complètement élucidée.



L'esprit dans la matière

Par souci de clarté, appelons "esprit" la présence d'une intrication quantique au sein d'une structure matérielle donnée, tout en gardant à l'esprit que cette définition est bien plus large que celle qui est employée habituellement. Dans le cadre de nos hypothèses, l'esprit humain est alors un type particulier d'esprit doté d'une structure très élaborée, comprenant une mémoire et un système complexe de fonctions cognitives capable de lui fournir les éléments abstraits qui lui permette de se forger une représentation du monde subtile. L'esprit tel que nous l'entendons ici, dans sa forme pure, est une entité semblable, mais dépouillée de toutes ces caractéristiques. Il ne lui reste donc plus grand chose, sans doute, mais tout de même : il s'agit d'une entité vivant un présent et capable de percevoir consciemment et d'agir sur un contenu matériel. Cet esprit serait présent en toute particule, mais également au sein de structures de plusieurs particules capable de l'entretenir, et son contenu matériel serait l'état du système considéré.

Les structures dont on peut penser qu'elles sont capables de générer et d'entretenir un esprit sont celles qui possèdent un champ électrique chaotique, et qui de ce fait sont soumises à des processus stochastiques et non linéaires. Ce sont par exemple des molécules chimiques dont le nuage électronique est intriqué, ou des structures moléculaires plus complexes, comme les protéines ou encore l'ensemble des chromosomes d'une cellule, dont on sait qu'ils ont un comportement chaotique. On peut supposer encore une fois qu'il existe une intrication globale du nuage électronique à l'échelle de ces structures. A un niveau plus élevé, on pense aux systèmes nerveux des êtres vivants, et notamment celui de l'homme. La question qu'on peut se poser à leur propos est : comment ces structures se forment-elles, comment sont-elles apparues, comment s'organisent-t-elle, et l'esprit, tel que nous l'avons défini a-t-il un rôle dans ces différents processus ?

Le structures hiérarchiques

Tout d'abord on peut observer qu'il existe dans le vivant différents niveaux hiérarchisés, chaque niveau étant constitué des briques du ou des niveaux inférieurs et plongé dans un environnement constitué par les niveaux supérieurs. Ces niveaux sont grosso-modo : atomes et petites molécules (le ions, les acides aminés, l'eau), macromolécules organiques (protéines et acides nucléiques), cellules vivantes, organisme multi-cellulaire, espèce vivante et écosystème.

Bien sûr ces différents niveaux peuvent paraitre être des subdivisions arbitraires, subjectives, et de fait, il existe un continuum entre les organismes et les animaux unicellulaires (en passant par les colonies de cellules), ou entre les cellules et les macromolécules (en passant par les bactéries et les virus). La notion d'espèce non plus n'est pas toujours bien délimitée. Il existe des niveaux intermédiaires qui sont plus difficiles à situer : les tribus ou colonies d'animaux (qui ne deviennent des espèces séparées que quand la différenciation avec les autres tribus est trop importante), et de même les organes chez les êtres vivants ou les mitochondries et les ribosomes chez les cellules pourraient constituer des structures intermédiaires... Malgré cela on ne peut nier qu'il existe une tendance marquée dans les structures du vivant à s'organiser en entités cohérentes, distinctes et duplicables qui servent ensuite de briques à une organisation similaire plus grande.

On retrouve des constantes dans chacun de ces niveaux. La première constante est qu'il existe une forme de communication entre les entités semblables d'un même niveau. C'est cette communication qui est le premier facteur important de l'organisation du niveau en question. Ainsi lors du développement d'un embryon, ce sont des échanges de signaux moléculaires entre les cellules qui vont les amener à se différencier ou au contraire à se regrouper, et ce processus finira par se stabiliser par des processus rétroactifs, donnant lieu à différents tissus de cellules spécialisées. Chaque cellule en elle même est soumise à des variations aléatoires de l'expression de son génome, mais les interactions des cellules entre elles et avec l'environnement génère une structure ordonnée (lire par exemple "l'origine de l'individu" de Jean-Jacques Kupiec à ce sujet). Nous avons un principe de génération d'ordre à partir du désordre, semblable à la façon dont le déterminisme est généré à partir de l'indéterminisme. De même les réactions chimiques s'éffectuent par échanges d'atomes ou d'électron, ce qu'on peut considérer comme une forme sommaire de communication.

Le second principe déterminant dans la génération d'un "ordre issu du désordre" est la sélection par l'environnement. Les différentes structures soumises à des variations aléatoires sont ensuite sélectionnées par leur environnement suivant une logique darwinienne . Par exemple, encore une fois au moment du développement embryonnaire, mais aussi dans le développement du cerveau avec l'apprentissage, un certains nombre de cellules ou de connexions entre neurones sont éliminées, tandis que les autres sont favorisées dans leur développement. De même on peut considérer que la différenciation cellulaire est le résultat d'une sélection darwinienne des protéines par le milieu cellulaire. Or cet environnement est en partie lui même constitué des structures ainsi générées. Autrement dit nous avons affaire à une rétroaction sélective entre le tout et les parties. Les parties génèrent le tout qui en retour sélectionne ses parties.

Ces principes s'appliquent aux cellules au sein d'un organisme. Ils s'appliquent également aux individus au sein de groupes, et même chez l'homme : pensons à la façon dont la communication permet de structurer notre société, de nous différencier et de nous spécialiser, ou au contraire de nous regrouper en communauté, et comment les structures de la société font "système" et rétro-agissent sur nous. Si nous n'y sommes pas adaptés, nous pouvons en être rejeté et mourir sans descendance. En extrapolant un peu, on peut même appliquer ces principes à l'échelle quantique : l'environnement y sélectionne les "observables", c'est à dire ce qui va effectivement être mesuré (bien qu'ici ce sont des états qui sont sélectionnés et non les entités).

Le rôle de l'esprit

On voit bien comment ces propriétés d'organisation de la matière sont susceptibles de générer l'esprit. Ce sont les interactions qui transmettent une intrication entre particules, c'est à dire ce que nous avons appelé la communication, et ce d'autant plus qu'il existe des phénomènes rétroactifs, chaotiques, ceux-là même qui sont impliqués dans la différenciation. Cependant cette capacité des structures vivantes à générer l'esprit ne signifie pas nécessairement que celui-ci soit systématiquement présent de manière intense, par exemple à l'échelle d'une cellule. Il est possible que la rapidité des interactions entre protéines ne soit pas suffisante pour l'entretenir réellement. Il semble plutôt que ces entités, la cellule ou l'organisme, concentrent l'esprit en un certain endroit, le noyau ou le cerveau, dont les éléments sont reliés et communiquent de manière très étroites, suffisamment pour maintenir l'intrication, et que ces endroits contrôlent plus ou moins l'entité dans son ensemble à travers des processus de communication légèrement plus faibles (qu'on pourrait qualifier "d'inconscient"). Le reste de la structure assure finalement le rôle d'interface avec l'environnement.

Si on peut comprendre comment la structure génère l'esprit, il est peut être plus difficile de comprendre le rôle que joue l'esprit dans la génération de la structure. En effet les lois du chaos, appliquées à des éléments soumis à une certaine variabilité et soumis à un processus de sélection, sont suffisantes pour expliquer l'émergence d'une structure stable. C'est ce qu'on peut constater par exemple avec certains automates cellulaires. Quel peut être le rôle de l'intrication dans ce contexte ?

Une hypothèse serait qu'il assurerait la cohérence d'entités à une échelle donnée, ce qui permettrait justement à ces entités de servir de brique élémentaire pour un niveau d'ordre supérieur. La cohérence quantique permettrait de "passer un palier". Ceci expliquerait par exemple pourquoi les organismes multicellulaires sont exclusivement composés de cellules à noyau : celles-ci seraient suffisamment cohérentes pour se regrouper, se spécialiser et former une structure plus grande.

Le holisme et le matérialisme

Bien sûr nous sommes ici dans un domaine spéculatif, mais il est important de noter que ces aspects du vivant ne sont pas forcément bien compris aujourd'hui. C'est ce défaut d'explication claire qui amène certains philosophes à adopter une position holiste, c'est à dire à supposer l'existence d'une "essence cachée" propre à certaines structures.

Cette position pose le problème de l'arbitraire : qu'appelle-t-on une structure ? N'est-ce pas subjectif ? Mais en adoptant l'hypothèse de l'intrication quantique, il est possible de dépasser ceci en proposant en quelque sorte un "holisme matérialiste", c'est à dire en substituant à cette "essence cachée" arbitraire un phénomène physique bien réel, mais bel et bien inséparable, émergeant de la matière d'une manière compréhensible à partir des lois du chaos. Il est ainsi possible de définir de manière objective ce qu'est une structure émergente.

Les implications philosophiques d'une telle hypothèse ne sont pas négligeables, puisqu'il faut envisager que la communication soit un vecteur de l'intrication, c'est à dire de l'esprit, et qu'une communication soutenue par exemple chez l'homme, soit capable au moins partiellement de faire fusionner les esprits... Cette conception nouvelle de la communication, appliquée à l'homme, pourrait peut être éclairer certains phénomènes sociaux ou psychologiques.

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