samedi 10 avril 2010

Le sceptique et le croyant

L'un est rationnel et l'autre superstitieux. Ou bien l'un est aveugle et l'autre éveillé. C'est selon. Le sceptique et le croyant sont deux personnages que tout oppose.

Le premier croit que tout est naturel, et que seul ce qui est naturel existe. Il nie la transcendance. Le second, quant à lui, est persuadé de l'existence de ce qui est surnaturel : il est intimement persuadé qu'il existe une part d'inexplicable au monde qui se manifeste parfois à nous.

On voudrait bien les départager... Mais comment distingue-t-on ce qui est "naturel" de ce qui est "surnaturel" ? Car si est "naturel" ce qui est au monde, alors dire que tout est naturel n'est-il pas une tautologie ?


Le concept de nature

Commençons par remettre les choses à leur place.

Ce qui est premier, la source de toute philosophie, c'est le cogito cartésien, la conscience. Le monde se manifeste à nous, à notre conscience, et nous construisons de notre expérience différentes représentations. Nous fonctionnons par induction. Ainsi quand quelque chose se manifeste de manière régulière, nous en faisons une loi. Il se trouve que de telles régularités existent.

Nous communiquons également les uns avec les autres et nous nous mettons d'accord sur ces représentations. Quand c'est possible, nous parlons alors de quelque chose « d'objectif », et nous supposons que cette chose est attachée à un monde indépendant de nous. Quand c'est impossible, nous parlons de quelque chose de subjectif, que nous supposons rattachée à nous même.

Parmi ces représentations du monde, il en est une qui a un statut particulier, puisqu'elle vise à vérifier de manière systématique et méthodique sa propre vraisemblance. Il s'agit de la science. Le but de la science est de devenir la représentation du monde la plus vraisemblable qui soit. Son succès est tel qu'on est en droit de penser qu'elle tend asymptotiquement vers une représentation de la réalité qui lui est strictement équivalente, tant et si bien qu'on pourrait identifier le réel et son modèle.

C'est ici que nous pouvons faire intervenir le concept de nature. Le terme "naturel" fait référence aux "lois de la nature", c'est à dire aux lois que décrit, ou que décrira plus tard, la représentation scientifique. La nature est ce qui est accessible, au moins théoriquement, à la méthode scientifique, c'est ce vers quoi tend asymptotiquement le modèle scientifique. La nature obéit à des lois qui nous sont appréhendables par l'expérience. Le surnaturel constitue soit une transgression de ces lois, soit quelque chose qui leur échappe.

La position du sceptique, c'est donc de faire l'hypothèse que le projet scientifique est théoriquement sans limite et que le modèle scientifique puisse devenir asymptotiquement une description complète de la réalité. Puisque nous sommes capable de déterminer des lois de la nature, et puisque ces lois ne sont apparemment jamais transgressées, c'est à dire puisque la matière a un comportement régulier, il est logique de donner raison au sceptique. Et si quelque chose devait se manifester à nous qui enfreignait les lois, et bien il suffirait de les corriger en analysant méthodologique ce nouveau phénomène.

De là nous pourrions adopter une vision du monde rationnelle et réaliste, affirmer qu'il existe une réalité objective accessible par l'expérience dont nous même sommes issus, dont nous sommes une émanation. Tout le reste n'a aucune réalité et n'existe que dans notre imagination. Il n'y a pas de transcendance.

Voilà la position du sceptique. Elle peut paraitre raisonnable, mais au fond, elle ne l'est pas.


La transcendance

On appellera transcendant quelque chose :
- qui existe, et donc dont nous pouvons, d'une manière ou d'une autre faire l'expérience
- qui n'est soumis à aucune loi de la nature, à aucune régularité, et qui est donc inaccessible à la science

Une telle chose peut-elle exister ? La réponse est oui. La preuve : j'existe.

Je fais l'expérience de mon existence. Or cette expérience est inaccessible à la science. Elle est immédiate, indicible, au delà de ce que le langage peut exprimer. Aucune formule mathématique, aussi complexe soit-elle, ne parviendra jamais à décrire ce qu'est l'existence, aucune formule ne permettra jamais à vous d'être moi. Aucune description, ni en terme de longueur d'onde, ni en terme de réseau de neurone, ne peut expliquer pourquoi le jaune et le vert sont ce qu'ils sont. Pourquoi ils sont différents, oui, pourquoi tel objet m'apparait jaune et tel autre vert, oui, mais pas pourquoi le jaune et le vert m'apparaissent ainsi. De plus chaque moment que je vis est singulier. L'existence, en tant que singularité sans cesse renouvelée, est l'opposée même de la régularité soumise à la loi.

C'est donc en premier lieu la réalité du sujet qui définit la transcendance. Ce qui est transcendant, c'est l'existence elle-même.

Mais alors comment une telle transcendance est-elle possible en même temps qu'est possible la construction d'une modélisation scientifique d'une "réalité objective" ? Comment le sujet, une fois devenu l'objet d'un autre sujet, peut-il être équivalent à une description en terme de lois naturelles, et qu'est devenue, lors de cette "objectivisation", sa transcendance ? A-t-elle complètement disparue ? Est-elle totalement inutile ?

Il aurait été difficile de répondre à cette question jusqu'au XXème siècle sans invoquer une âme qui transgresse les lois physiques, ou qui est réduite à l'état de spectateur du monde, mais ça ne l'est plus aujourd'hui, parce qu'entre temps la prétention à décrire un monde entièrement calculable, sinon pratiquement, au moins théoriquement, s'est évanouie, et on le doit à la physique quantique. Ce n'est certainement pas un hasard si cette physique pose de gros problèmes d'interprétation : c'est parce qu'elle met fin de manière définitive et sans appel au réalisme naïf, qui voudrait qu'on puisse substituer totalement aux phénomènes les lois mathématiques qui les modélisent. C'est parce qu'elle touche à la transcendance, parce qu'elle en définit le périmètre.

Il existe une part inaccessible à la réalité. La description du réel est au mieux probabiliste. Plus encore cette part de la réalité inaccessible est également inséparable, elle relie la matière au delà de l'espace et du temps. Et cerise sur le gateau : cette description probabilitste signifie que chaque événement, puisqu'il est indéterminé, est singulier... Autrement dit, et selon notre définition de la transcendance, chaque événement quantique est un événement transcendant.

En fin de compte tout se passe comme s'il existait, derrière le voile de la description objective du monde une réalité inaccessible, dont nous pourrions au mieux décrire la manière dont elle se manifeste, mais seulement de manière approximative, et au sein de laquelle tout est plus ou moins relié, plus ou moins corrélé, plus ou moins imprévisible. Cette réalité, la réalité, est nécessairement le lieu du sujet, celui de l'existence elle même.

Ce sont comme les deux faces d'une même pièce. Côté pile : le sujet, l'existence, inséparable, libre, transcendante. Côté face : l'objet, la manifestation, réductible, déterminée, immanente. Le formalisme de la mécanique quantique nous montre que les deux ne sont pas incompatible, pour peu qu'on admette que le réductionnisme et le déterminisme ne sont qu'approximatifs. Il nous décrit précisément l'interface entre le sujet et l'objet, c'est à dire la manière dont le sujet se manifeste au monde et la manière dont il appréhende le monde.

Avec la physique quantique nous atteignons les limites de la méthode scientifique elle même. Il ne faut pas comprendre par là que le développement de la science soit terminé, qu'il ne serve plus à rien de chercher quoi que ce soit, que la méthode scientifique soit dépassée, mais plutôt qu'on sait maintenant que la science ne sera jamais une description complète du réel, mais seulement une description probabiliste de la manière dont il se manifeste à nous, une surface de régularité sur un corps singulier.

Quand les deux se rejoignent

A la lumière de ceci il nous faut abandonner deux formes de naïveté opposées : l'idée d'une transcendance qui puisse transgresser les lois de la nature et celle d'un monde sans transcendance d'aucune sorte.

Dès lors on voit que la position du sceptique, si elle est acceptable, ne l'est qu'à condition d'adopter une vision étendue de ce qu'est la nature, une vision qui laisse sa place au delà des lois à l'existence d'une réalité non connaissable, et de prendre acte du fait que cette vision n'est non pas en contradiction avec notre connaissance scientifique mais au contraire profondément appuyée et éclairée par elle. Et c'est une vision qui, finalement, est compatible avec celle du croyant.


5 commentaires:

cybionte a dit…

Je fais l'expérience de mon existence. Or cette expérience est inaccessible à la science.
Voulez-vous entendre par là que vous avez conscience d’exister ? Une sorte de « je pense donc je suis » ou plus en amont, « je ressens donc je suis » ?
Si c’est le cas, alors il s’agit de l’étude la conscience, actuellement objet d’étude de la science (voir Stanislas Dehaene, Lionel Nacache par exemple), et plus encore de la conscience de soi.

Elle est immédiate, indicible, au delà de ce que le langage peut exprimer.
Cette phrase contient manifestement un oxymore. Vous exprimez par écrit une proposition pour ensuite dire qu’il n’est pas possible de l’exprimer par écrit !

Aucune formule mathématique, aussi complexe soit-elle, ne parviendra jamais à décrire ce qu'est l'existence, aucune formule ne permettra jamais à vous d'être moi.
Il me semble que vous mélangez deux choses différentes : il est des systèmes complexes qu’il ne sera probablement jamais possible de décrire mathématiquement de façon complète, c'est-à-dire capable de fournir l’ensemble possible des états du système : climat terrestre, écosystème planétaire… même s’il sera probablement possible d’en donner une description générale. La deuxième partie de la phrase me semble d’un tout autre registre, et fait référence à trop de possibles pour que je puisse appréhender réellement.

Aucune description, ni en terme de longueur d'onde, ni en terme de réseau de neurone, ne peut expliquer pourquoi le jaune et le vert sont ce qu'ils sont. Pourquoi ils sont différents, oui, pourquoi tel objet m'apparait jaune et tel autre vert, oui, mais pas pourquoi le jaune et le vert m'apparaissent ainsi.
Pour l’instant, nous n’avons pas de théories convaincantes à ma connaissance dans ce domaine. Mais pourquoi cela devrait-il rester à jamais en dehors du champ de la connaissance scientifique ? C’est une affirmation gratuite, sans justification.

De plus chaque moment que je vis est singulier.
Il me semble que vous faite référence aux qualias ? (http://fr.wikipedia.org/wiki/Qualia) Daniel Dennett fait parti des philosophes qui réfute cette notion.

L'existence, en tant que singularité sans cesse renouvelée, est l'opposée même de la régularité soumise à la loi.
L’existence n’est pas le seul exemple d’une singularité sans cesse renouvelée (tout être vivant en fait se trouve dans cette situation) et là aussi je voie une contradiction manifeste dans votre phrase : l’existence et la conscience que nous avons de l’être est au contraire un phénomène répété, renouvelé par des milliards d’êtres, depuis des milliers d’années probablement. Même si le phénomène n’est pas descriptible individuellement (quoique), il est possible d’en faire une analyse statistique. Votre définition de la transcendance ne peut donc s’appliquer à l’existence, puisqu’il existe une régularité dans ses manifestations.

cybionte a dit…

Et cerise sur le gateau : cette description probabilitste signifie que chaque événement, puisqu'il est indéterminé, est singulier... Autrement dit, et selon notre définition de la transcendance, chaque événement quantique est un événement transcendant.
Dire qu’un évènement est indéterminé ne signifie pas qu’il est non prédictible. Il existe toujours un niveau de prédictibilité quelque soit le phénomène en cause.
Chaque évènement, quelque soit le niveau auquel il se manifeste quantique, atomique, moléculaire, cellulaire voir assemblage plus complexe est unique. Il se déroule durant un temps donné, avec un niveau d’énergie donné et avec des coordonnées spatiales qui sont uniques pour peu qu’on prenne un référentiel adéquat. Tout cela est unique et ne se reproduira jamais. Je vous mets au défi de me trouver deux évènements strictement identiques.

En fin de compte tout se passe comme s'il existait, derrière le voile de la description objective du monde une réalité inaccessible, dont nous pourrions au mieux décrire la manière dont elle se manifeste, mais seulement de manière approximative, et au sein de laquelle tout est plus ou moins relié, plus ou moins corrélé, plus ou moins imprévisible. Cette réalité, la réalité, est nécessairement le lieu du sujet, celui de l'existence elle même.

Je ne suis pas d’accord avec votre vision du rapport entre la science et le réel. La science n’a jamais prétendu (ni les naturalistes ou sceptiques d’ailleurs) pourvoir même asymptomatiquement décrire la réalité dans sa totalité. La meilleure image que j’ai trouvé illustrant le rapport entre la science et le réel, c’est le rapport qu’il existe entre Q, l’ensemble des rationnels et R l’ensemble des réels. Vous pouvez approcher aussi précisément que vous le souhaitez n’importe quel nombre de R par un couple de nombre appartenant à Q, il n’empêche que dans l’intervalle entre ces deux nombres, il existe un nombre infini de nombre dans R, infini supérieur à celui de Q dans sa totalité.


Bref, vous l’aurez compris, je ne partage absolument pas votre vision d’un sujet (peut-être même sous-entendu humain, bien que cela ne soit pas précisé) transcendant. Je pense qu’il est tout à fait possible de décrire la conscience même dans sa forme la plus élaborée qu’est la conscience réflexive en restant dans l’immanence et qu’il n’est nul besoin d’élaborer des concepts supplémentaires pour aborder la question du rapport entre la singularité et la multitude, relations complexe asymétrique, de nature causale et prédictible dans une certaine mesure et nécessairement probabiliste.

Q a dit…

Bonjour, je pense que vous n'avez pas bien compris l'idee generale developpee dans ce texte, puisque si je ne me trompe pas vous restez dans le cadre d'une description scientifique de la realite et que vous m'opposez des arguments au sein de cette description, tandis que je parle de l'experience vecue. Je repondrai en detail a ces arguments dans 3 semaines.

Q a dit…

Voulez-vous entendre par là que vous avez conscience d’exister ? Une sorte de « je pense donc je suis » ou plus en amont, « je ressens donc je suis » ?
Si c’est le cas, alors il s’agit de l’étude la conscience, actuellement objet d’étude de la science (voir Stanislas Dehaene, Lionel Nacache par exemple), et plus encore de la conscience de soi.


C'est bien du cogito qu'il s'agit, et il n'y a rien de plus en amont. L'étude de la conscience de soi du point de vue neurologique est quelque chose d'un peu différent, qui est par exemple de savoir pourquoi et comment on s'attribue les événements perçus, mais la question existentielle reste évidemment hors du champs de la science.

Cette phrase contient manifestement un oxymore. Vous exprimez par écrit une proposition pour ensuite dire qu’il n’est pas possible de l’exprimer par écrit !

Ce n'est pas une oxymore : en disant ça, je n'ai rien dit de l'existence ! Je suppose simplement que vous comme moi la vivez.

Il me semble que vous mélangez deux choses différentes : il est des systèmes complexes qu’il ne sera probablement jamais possible de décrire mathématiquement de façon complète, c'est-à-dire capable de fournir l’ensemble possible des états du système : climat terrestre, écosystème planétaire… même s’il sera probablement possible d’en donner une description générale. La deuxième partie de la phrase me semble d’un tout autre registre, et fait référence à trop de possibles pour que je puisse appréhender réellement.

Il ne s'agit pas d'un problème de complexité, mais du fait que l'existence vécue ne peut pas être équivalente à une formule mathématique. Si tel était le cas, comprendre la formule décrivant une entité quelconque me permettrait de savoir ce qu'est l'existence pour elle (puisque cette existence serait contenue dans la formule), c'est à dire d'être cette entité, ce qui est absurde.

L’existence n’est pas le seul exemple d’une singularité sans cesse renouvelée (tout être vivant en fait se trouve dans cette situation)

Tout être vivant existe

et là aussi je voie une contradiction manifeste dans votre phrase : l’existence et la conscience que nous avons de l’être est au contraire un phénomène répété, renouvelé par des milliards d’êtres, depuis des milliers d’années probablement. Même si le phénomène n’est pas descriptible individuellement (quoique), il est possible d’en faire une analyse statistique. Votre définition de la transcendance ne peut donc s’appliquer à l’existence, puisqu’il existe une régularité dans ses manifestations.

Quand je parle de singularité, ce n'est pas dans le sens où chaque état est différent d'un autre (en ce sens on peut faire une analyse statistique), mais dans le sens où je vis un et un seul moment et non pas un ensemble de moments ensembles. La singularité renouvelé, c'est le fait que le présent existe.

Dire qu’un évènement est indéterminé ne signifie pas qu’il est non prédictible. Il existe toujours un niveau de prédictibilité quelque soit le phénomène en cause. Chaque évènement, quelque soit le niveau auquel il se manifeste quantique, atomique, moléculaire, cellulaire voir assemblage plus complexe est unique. Il se déroule durant un temps donné, avec un niveau d’énergie donné et avec des coordonnées spatiales qui sont uniques pour peu qu’on prenne un référentiel adéquat. Tout cela est unique et ne se reproduira jamais. Je vous mets au défi de me trouver deux évènements strictement identiques.

Je suis d'accord mais je ne comprend pas en quoi ça s'oppose à ce que je dis.

Q a dit…

Je ne suis pas d’accord avec votre vision du rapport entre la science et le réel. La science n’a jamais prétendu (ni les naturalistes ou sceptiques d’ailleurs) pourvoir même asymptomatiquement décrire la réalité dans sa totalité. La meilleure image que j’ai trouvé illustrant le rapport entre la science et le réel, c’est le rapport qu’il existe entre Q, l’ensemble des rationnels et R l’ensemble des réels. Vous pouvez approcher aussi précisément que vous le souhaitez n’importe quel nombre de R par un couple de nombre appartenant à Q, il n’empêche que dans l’intervalle entre ces deux nombres, il existe un nombre infini de nombre dans R, infini supérieur à celui de Q dans sa totalité.

L'analogie avec les rationnels et les réels est intéressante, mais je pense qu'il y a un saut qualitatif plus important entre la description scientifique et le réel, qui est de l'ordre de "l'instantiation". Si nous disposions de moyens de calcul infinis et que nous pouvions calculer la fonction d'onde de l'univers et son évolution, nous aurions alors une description semblable à celle des multivers d'Everett, un ensemble de possibles cohérents associés à des probabilités qui se séparent et évoluent, et sans aucun moyen de définir le présent (tous les moments se valent). C'est ce vers quoi tend la description scientifique : un univers uniquement potentiel (statistique) et sans présent. Pour passer de cette description au réel, il manque une forme "d'instantiation". C'est ce que j'appelle la "transcendance", mais c'est une définition personnelle, ça ne signifie pas que celle-ci ne soit pas d'origine matériel.