mercredi 25 novembre 2009

La science et la religion

Ce post constitue une contribution au débat lancé ici sur le blog "scepticisme scientifique" tenu par Jean-Michel Abrassart.

Jean-Michel Abrassart pose la question de la différence entre foi et crédulité :

"Est-ce qu'il est possible (philosophiquement parlant) de fondamentalement différencier le concept de foi du concept de crédulité, ou bien est-ce qu'il s'agit en réalité exactement de la même chose mais qui est valorisé dans un contexte (la religion) et dévalorisé dans un autre (la science)?"

J'ai déjà donné mon point de vue dans les commentaires dudit billet. Je souhaite ici réagir à une autre réponse donné par oldcola, et sur le même mode (par un billet), ce qui me permettra d'approfondir ma vision des choses.

J'invite donc les lecteurs à poster leurs commentaires directement sur le blog "scepticisme scientifique" et non pas ici.


Bien que je ne sois pas croyant, je souhaite ici défendre la religion contre une vision trop réductrice. Je pense qu'il existe dans les religions une dimension qu'on pourrait qualifier de spirituelle, ou bien encore de métaphysique, ou même mystique, qui devrait intéresser même les personnes athées.

La réponse de oldcola offre une vision de la religion que je trouve réductrice et un peu naïve. Pour résumer grossièrement : le clergé, ou certains prophètes, répandent des vérités "révélées" que les adeptes doivent croire sans preuve. La religion serait donc un système de connaissance entièrement basé sur la crédulité.

"Au catéchisme on demande d'accorder foi et ânonner, au labo d'en faire l'expérience par soi-même et de rédiger son compte-rendu. Le mode de transmission de la connaissance fait appel à la crédulité dans le premier cas, à l'incrédulité dans le deuxième cas."

D'abord remarquons que le catéchisme est à la religion ce que l'école est à la science, et à l'école aussi, on demande aux élèves d'accorder foi en ce qu'on leur enseigne. Cette simple phrase comparant le catéchisme aux labos est donc déjà un raccourci un peu trompeur. Pour vraiment faire une comparaison il faudrait plutôt comparer le labo aux endroits où se construisent les vérités religieuses, c'est à dire dans les discussions théologiques.

En effet nous croyons tous sans preuve, par crédulité, et 99% de ce qu'on croit savoir, on l'a en fait entendu à l'école ou lu dans des livres. Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, je n'ai jamais testé la relativité, je n'ai jamais vu de protéine... Pourtant je crois vraiment que les protéines existent et que la relativité fonctionne.

Au premier abord, donc, croire est une question de confiance en l'enseignement et rien ne nous permettrait de différencier, dans l'ensemble des vérités qui nous sont données, le vrai du faux.

Pourtant il se trouve que la vérité scientifique est plus "digne de foi" qu'une vérité religieuse. Passons rapidement sur ce qui nous permet de l'affirmer : sa cohérence interne qui peut être vérifée, le fait de connaitre sa méthode, le fait de pouvoir observer ses applications. Avec la science, pas besoin de preuves, le fait de savoir que théoriquement nous serions capable de trouver la preuve et de le constater par nous même nous suffit. A l'inverse les religions sont diverses, incohérentes entre elles et sujètes à interprétation, et rien ne nous laisse croire que quiconque pourra nous apporter la preuve des vérités religieuses.

Je suis donc en partie d'accord : effectivement, les vérités religieuses doivent être acceptées sans preuve.

Historiquement, une religion n'est rien d'autre qu'un espèce de cadre conceptuel traditionnel de l'existence humaine. Il englobe la métaphysique, la connaissance, l'éthique... C'est un espèce de "guide de l'existence".

La religion a donc aussi proposé, comme le fait la science, un système d'explication du monde, construits par les hommes, système que l'on croit plus ou moins et dont on discute les assertions entre spécialistes, mais qui est enseigné aux enfants de manière dogmatique.

La seule différence finalement est dans la manière dont la science construit sa vérité. Elle accepte de remettre en cause ce qu'elle affirme sur la base de l'expérience, parce que son langage (les mathématiques) le lui permet, et il lui permet également de vérifier sa cohérence interne. Finalement la science est en quelque sorte une "super religion" capable de mettre tout le monde d'accord. Mais du coup c'est aussi une religion incomplète, puisqu'elle laisse de côté les questions existentielles, l'éthique, etc.

Je voudrais faire une parenthèse pour attirer l'attention sur l'emploi du terme "surnaturel". Celui-ci implique déjà l'idée d'un statut privilégié de la science dans l'ensemble des systèmes de croyance : est surnaturel ce qui ne peut pas être compris par la science. Par conséquent dire que la religion est un système de croyance impliquant le surnaturel, c'est simplement dire que c'est un système distinct de la science.

Il est donc vrai de dire que la science intègre l'incrédulité dans sa méthode même, mais il est abusif de dire que c'est la crédulité qui est à la base de la vérité religieuse. D'abord la religion, même si elle est parfois dogmatique, est discutée et évolue avec le temps. Ensuite le prophète n'y a pas le monopole de l'expérience, et toute personne est amenée à partager son expérience intérieur. L'adepte confronte la vérité qui lui est enseigné à son expérience intuitive de ce qu'est l'existence.

On en arrive ici à l'essentiel de mon propos. Bien sûr, "l'expérience intérieure" n'est pas objective, donc elle n'entre pas dans le cadre de la science, et les vérités religieuses sont donc invérifiables, mais pour l'adepte, elle n'en est pas moins réelle, et surtout elle n'est pas réductible à une connaissance scientifique....

Vouloir réduire la connaissance humaine uniquement à ce qui est objectivement tangible est vérifiable sous une formulation mathématique, revient à affirmer que la science est complète ou qu'elle peut le devenir, et ceci constitue un acte de foi. C'est une affirmation métaphysique. Il ne fait pas de doute que la science soit universelle (tout le monde peut se mettre d'accord dessus). Mais qui nous dit qu'elle est complète ? Dire que la science est complète c'est affirmer que le monde est quelque chose de mathématique dans son ensemble. Que les phénomènes observables répondent à une logique mathématique ne fait pas de doutes. Mais que la réalité dans son ensemble soit mathématique, voilà une affirmation métaphysique.

Intuitivement on sent qu'il doit manquer quelque chose à une telle description, qui touche à notre existence en tant que tel, de l'ordre du sujet par opposition à l'objet. On sent bien que le fait d'être conscient, qui est quelque chose de très mystérieux (mais qui pourtant est la vérité première) ne peut pas être entièrement décrit par les mathématiques, même si les manifestations de notre existence pourraient l'être pour quelqu'un d'extérieur. En tant qu'objet, nous pouvons nous réduire à une description mathématique (dans nos manifestations), mais pas en tant que sujet.

Toute discussion métaphysique (et donc toute discussion religieuse) reste donc légitime, d'un point de vue philosophique, dans la mesure ou les fondements même de la science ou des mathématiques sont métaphysiques et que la complétude de la science y reste très fortement discutable. Et puisque le domaine de la religion est l'existence, que sa perspective n'est pas le monde objectif mais le sujet lui même, qu'elle touche à la métaphysique, il est tout a fait normal que ses vérités et la façon dont les individus les intègre soient de nature différente des vérités scientifiques, et en particulier qu'elles ne soient pas forcément démontrables ou vérifiables objectivement - autrement dit qu'elles soit "surnaturelles", tout comme la conscience, l'existence en tant que tel, du point de vue du sujet, est elle même "surnaturelle".

Voilà pourquoi, selon toutes les apparences, la religion nous demande de croire sans preuve, mais en réalité elle nous demande de confronter ses vérités à une expérience subjective qui échappe donc par nature à la preuve scientifique.

Ceci étant dit, les systèmes religieux se voulaient historiquement englobants, à une époque où la science n'existait pas encore, et donc contenaient un certains nombre d'assertions "objectives" qui ont été ensuite réfutées. On peut supposer qu'à l'époque la distinction entre les assertions métaphysiques et les assertions vérifiables n'était pas aussi clairement faite. Aujourd'hui encore, par une espèce d'inertie culturelle, les religions conservent ce types d'assertions. Ceci, et certaines tendances dogmatiques, permet de les critiquer comme étant des systèmes abusant de la crédulité des gens. Mais les réduire à ceci est injuste, et affirmer qu'elles ont pour seul et unique principe d'imposer des vérités c'est les méconnaitre.

Qu'on le veuille ou non, nous nous forgeons tous une représentation cohérente du monde et de l'existence qui englobe bien plus que la description scientifique. Nous savons ce qu'est un homme, intimement, bien au delà de sa description biologique en terme d'agencement d'organes, ou même de la description qu'en font les sciences cognitives. Nous en avons une connaissance infiniment plus complète, et il en va de même des relations humaines, de la société, de la politique, ... Il faut bien comprendre que la religion ce n'est que ça : une représentation (traditionnelle) englobante de ce qu'est le monde, ses origines, etc. C'est en quelque sorte le prêt-à-porter de la métaphysique...

Il est évident qu'aujourd'hui nous devons faire avec la science, la connaissance positive, objective du monde. Les religions dans sous leurs formes ancienne n'ont pas d'autre choix que de s'adapter, de se retrancher si besoin, d'évoluer. Une vérité scientifique aura toujours un statut supérieur à une croyance religieuse. Toute foi doit être confrontée à la réalité, critiquée, remise en question. Pour autant les religions (ou de manière générale la spiritualité, ou le mysticisme) doivent-elles disparaitre ?

Le problème récurrent chez la plupart des "adeptes" du mouvement sceptique (ce qui n'est pas le cas de tous les scientifiques, loin s'en faut) est qu'il font un choix conceptuel métaphysique, un véritable acte de foi, en affirmant que toute vérité ne peut être que scientifique (que la science est une description potentiellement complète), mais qu'ils ignorent désespérement qu'il s'agit bien d'un choix conceptuel, et pas forcément le plus sensé (puisqu'il implique quasiment leur propre inexistence en tant que sujet conscient).

Ils font l'erreur de penser que croire que tout est objectif est un choix lui même objectif, alors qu'il n'en est rien.

Ils ont raison de croire que toute vérité qui peut être confrontée au réel doit l'être, mais ils ont tort de croire que toute vérité peut l'être (en excluant ainsi "l'expérience intérieur"). Ils ont raison de croire en la prévalence de la vérité scientifique, mais tort de croire en son monopôle. En gros, ils confondent l'universalité et la complétude et ignorent la singularité.

Les sceptiques ne sont finalement que des croyants qui s'ignorent.

mardi 24 novembre 2009

Les principes du communisme libéral (6/6)

Nous voyons que dans ce système, une modification mineure des droits fondamentaux sous-tendant l'économie vers une version légèrement plus restrictive aboutis à un changement radical.

La première conséquence majeure est, du côté du consommateur, ce qu'on peut appeler le droit de restitution : le consommateur n'étant pas propriétaire des biens à sa disposition, il n'est pas tenu de trouver un acquéreur pour revendre ce qu'il possède et peut donc s'en séparer quand il le souhaite en e restituant à celui qui lui a fourni (on peut imaginer que le contrat prévoit un préavis dans certains cas). C'est à la charge de ce dernier de trouver repreneur.

Ceci offre pour le consommateur un gain de flexibilité énorme. S'il est aussi facile de louer que d'acheter, on peut penser que le consommateur optera fréquemment pour la location, baissant ainsi ses dépenses, et que l'offre s'adaptera en conséquence. Et puisque dans un système locatif les biens sont partagés entre les différents consommateurs et réutilisés, qu'ils dorment moins dans les placarts et durent plus longtemps, il en résultera une production moins importante, un coût globalement moindre sur l'ensemble de la société, donc un ralentissement de l'économie. Pour autant ce ralentissement ne constitue un appauvrissement en tant que tel. Si du fait de ce ralentissement global le salarié est touché par une baisse de revenu équivalente à sa baisse de consommation, il n'en ressentira aucune baisse de son niveau de vie.

Le pendant du droit de restitution, du point de vue cette fois de l'entreprise, est qu'une entité plaçant un bien sur le marché en est responsable sur l'ensemble de sa durée de vie - recyclage compris - et pourra même prendre à sa charge l'ensemble des réparations et l'entretien. En conséquence, l'optimisation des processus propre à la société industrielle qui n'est aujourd'hui appliquée qu'à la production de marchandises, seule capable de générer du profit dans un système basé sur la propriété, serait appliquée dans notre système à la totalité de la durée de vie des produits. Il s'agit en quelque sorte d'une responsabilisation des entreprises vis à vis de ce qu'elles produisent, les amenant par exemple à intégrer des processus qui aujourd'hui sont à la charge de la collectivité ou des individus, comme le recyclage ou la réparation.

On peut donc s'attendre dans un tel système à une optimisation importante de la gestion des biens et des déchets impactant l'ensemble de la société, par exemple en incitant les entreprises à construire des biens non pas jetables mais durables et facilement réparables. Par ailleurs le déplacement partiel du travail de la production vers la réparation et le recyclage des biens devrait diversifier sensiblement l'offre d'emploi, ce qui est susceptible d'apporter une meilleure répartition du travail.

Le droit de restitution offre également un gain de flexibilité et une baisse des dépenses pour l'entrepreneur : ce droit lui offre la possibilité de diminuer rapidement son activité si la conjoncture le demande. Dans un système tout-locatif, les dépenses comme les recettes sont fluidifiées. De ce fait les besoins d'investissement sont moindres. Or si la demande en financement est plus faible, les prix de la finance, c'est à dire les dividendes qu'elle estime pouvoir s'octroyer, devraient l'être également. A ceci s'ajoute le fait que l'absence de propriété du capital permet à l'entreprise de garder le contrôle de ce dernier, et donc de maitriser son financement et de rester indépendante. Pour finir, le fait que la spéculation soit impossible devrait amener les décideurs à appliquer des stratégies à long terme.

Il résulte de tout ceci un rapport de force qui devrait naturellement se déplacer du monde financier aux forces de production, seules capables de réellement générer une plus-value. Autrement dit, dans ce système, l'entreprise, émancipée de la finance, entité économique indépendante et sans propriétaire, est entièrement centrée sur son activité et entièrement mûe par les gens qui y travaillent, et ses bénéfices sont eux aussi sont entièrement consacrés à son activité et à ses salariés.

Cette émancipation du pouvoir financier n'est pas à prendre à la légère. Une entreprise indépendante de la finance et centrée sur ceux qui y travaillent doit pouvoir repenser son organisation, ses buts au delà de la maximisation du profit et donner toute sa place à la liberté individuelle. Si l'entreprise a un propriétaire, elle est une dictature, si elle n'en a pas, alors tout devient possible, y compris l'avènement de la démocratie d'entreprise.

Récapitulons ce qu'implique la suppression de la propriété privée : plus de réutilisation et de réparations, donc moins de consommation, donc moins de travail, mais un travail plus diversifié et des dépenses de consommation amoindries, et moins de finance donc un travail mieux rémunéré. Autrement dit nous pouvons nous attendre, du fait de cette optimisation étendue de la gestion des marchandises et de cette émancipation de la finance, à moins travailler et à moins consommer tout en étant mieux payé, à mieux répartir le travail et les richesses et à conserver le même niveau de vie tout en réduisant l'impact de notre activité sur la biosphère.

En fin de compte notre système propose les mêmes droits fondamentaux que le capitalisme, mais simplement parce qu'il est fondé sur de principes plus justes et adéquats à la réalité, il offre un bénéfice net pour le consommateur en terme de flexibilité, responsabilise les entreprises quant à ce qu'elles produisent, redonne sa place au salarié au centre du système économique et supprime les méfaits de la spéculation et l'emprise du monde financier générateur d'inégalités.

Bien entendu tout le problème de ce système tient dans sa mise en pratique (et dans la possibilité même, sur le plan politique, qu'il puisse être mis en pratique)...

lundi 23 novembre 2009

Les principes du communisme libéral (5/6)

5. L'action collective

Notre système n'est pas complet. Il nous faut maintenant revenir sur toutes les approximations que nous avons faites et y remédier.

D'abord nous nous sommes restreints à un seul principe de justice. Il faudrait en ajouter d'autre. En particulier on pourrait penser qu'il est juste que chacun possède un minimum de ressources lui permettant de survivre, quand bien même il ne participerait pas à l'effort collectif par le travail. On pourrait également penser que les écarts entre les rémunérations ne devrait pas être excessifs, et qu'une redistribution devrait avoir lieu, ou encore que le fait d'élever des enfants devrait être compensé d'une manière ou d'une autre.

Il est tout a fait possible de combiner tous ces principes en une seule fiscalité, en prélevant un impôt dépendant du revenu et en le redistribuant sous la forme d'une somme fixe, identique pour tous, indexée sur le prix de la subsistance. L'inconvénient d'un tel système est qu'il n'est pas fondamentalement adaptable à toute situation, et qu'il peut aboutir à des situations qu'on jugera vite injustes. Toutefois il ne faudrait pas fermer la porte à un système de répartition des richesses issu d'un consensus démocratique.

Et puis il nous faut également ajouter à ceci toutes les conditions préalables à la mise en place de ce système, ce qu'on peut regrouper sous le terme d'égalité des chances. En particulier chacun devrait pouvoir accéder à la même éducation et l'ensemble des positions de la société doivent être ouvertes à tous sans discrimination.

La seconde classe d'approximation à laquelle il nous faut remédier concerne la rémunération en tant que tel et le fait de se restreindre à la sphère économique. D'abord nous avons décrété que l'argent mesure la liberté positive, puis nous avons choisi l'offre et la demande comme méthode d'évaluation de la rémunération, c'est à dire de l'utilité (et également des projets méritant qu'on y investisse). Or ces deux points sont sujet à débat. Rien ne nous permet de penser que la loi de l'offre et de la demande puisse évaluer correctement le prix à payer pour s'offrir un service (c'est à dire que le prix corresponde réellement à la "liberté positive") ni la rémunération que l'ont puisse tirer d'un service rendu (c'est à dire que la rémunération corresponde réellement à une utilité).

Soyons plus précis encore : la loi de l'offre et de la demande est une loi basée sur l'individu. Elle est donc en échec face à ce qui est collectif. Faire une action d'utilité publique n'est pas rémunéré à sa juste valeur. Profiter d'un bien public n'a pas le prix qu'il devrait avoir. Autrement dit, supprimer la propriété privé ne permet pas de résoudre le problème que rencontre le capitalisme face aux biens communs. Parmi les actions collectives et les biens communs, citons la recherche, la culture, le lien social, l'information, l'éducation, la justice, la santé, l'assurance, l'environnement naturel ou encore les infrastructures communes de l'habitat et du commerce.

Concrètement, cela signifie que des entreprises en concurrence, quand bien même elles n'auraient pas de comptes à rendre à la finance, n'ont aucune raison de payer pour protéger l'environnement, ni de faire de la recherche fondamentale par exemple, puisque ça profitera à tout le monde, y compris à la concurrence. Une entreprise qui le ferait serait simplement défavorisée sur le marché par rapport à une qui ne le ferait pas... Il est donc nécessaire de corriger ce dysfonctionnement, en faisant payer toute utilisation d'un commun et en rémunérant toute action utile à la collectivité.

Mais qui va décider du montant de cette rémunération ? Qui donc va décider de ce qui est utile ou de ce qui coûte à la collectivité ?

Ici le choix ne peut être que démocratique, et cette action démocratique collective devrait être présente à différentes échelles géographiques ou sur différents secteurs de l'organisation économique et social. Les modalités sont multiples, mais le prélèvement au nom de la communauté ne peut pas être basé sur le don, il doit être obligatoire et ciblé. Le choix des montants comparativement à l'économie privée, de la répartition des priorités et de ce qu'il faut ou non taxer ou au contraire rémunérer, ou les projets qu'il faut financer collectivement, tout ceci ne peut être qu'un choix collectif démocratique.

dimanche 22 novembre 2009

Les principes du communisme libéral (4/6)

4. La finance

Il est un dernier problème pourtant essentiel auquel nous ne nous sommes pas encore intéressé qui est l'aspect financier de l'économie.

L'importance de la finance réside dans le besoin de mener à bien des projets, et dans la difficulté qu'il peut y avoir à rassembler les ressources nécessaires. Tout projet nécessite une certaine quantité de travail, un investissement initial, qui ne sera rémunéré éventuellement que bien plus tard. Or il n'est pas donné à tout le monde de travailler longtemps sans rémunération immédiate. Etre financé, c'est en quelque sorte bénéficier de la confiance de quelqu'un pour mener à bien un projet. C'est en quelque sorte un pari pour le financier, qui est rémunéré pour le risque encouru, et une opportunité pour l'entrepreneur.

L'idée d'un marché de la finance se justifie par le fait que n'importe quel projet ne mérite pas que l'on s'y risque, et que, encore une fois, la loi de l'offre et de la demande constituerait idéalement l'outil naturel de mesure de la viabilité économique des projets.

Si la finance est essentielle à la marche de l'économie, elle ne devrait pas le devenir au point d'acquérir un contrôle excessif sur les activités humaines et s'en récupérer tous les bénéfices. C'est pourtant ce qui se produit aujourd'hui dans le système capitaliste libéralisé.

En réalité il existe deux types de financement possible. Dans le premier cas, l'argent du financement constitue en lui même le bien mis à disposition, et cette mise à disposition est rémunérée comme un service par les intérêts. Il s'agit du crédit. Dans le second cas, l'argent du financement n'est pas le bien en lui même mais la rémunération d'un bien, le capital, c'est à dire une part de l'entreprise. Ce capital servira à mener à bien une activité qui deviendra éventuellement rentable, et le financier, parce qu'il possède une partie de l'entreprise, touchera la partie des bénéfices qui n'est pas réinvestie, les dividendes.

Le premier type de financement, le crédit, n'est pas à priori incompatible avec nos principes de justice puisqu'il s'agit d'un service rendu. Du moins c'est sujet à débat. Le second type de financement, par contre, constitue une vente en tant que tel, il implique la propriété, et devrait donc être considéré illégal. Mais il pourrait être remplacé par une mise à disposition locative du capital de l'entreprise.

Est-il conforme à nos principes de justice de gagner de l'argent simplement parce qu'on en possède, d'avoir la possibilité de prendre des risques parce qu'on est riche ? Si l'on part du principe que prêter de l'argent est un service rendu, ça l'est. N'oublions pas que cet argent qui donne de l'argent ne peut avoir pour source ultime que le travail. Ainsi il peut être considéré légitime d'être rémunéré pour faire profiter quelqu'un d'autre du fruit de son travail, et ainsi de s'en priver temporairement au lieu de soi même en profiter immédiatement.

Il existe bien des alternatives, comme le contrôle du financement par la seule collectivité, mais n'est-il pas risqué de priver les individus du pouvoir de se financemer les uns les autres, permettant ainsi à une institution centralisé, aussi démocratique soit elle, de décider des projets qui méritent d'être financés ou non ? Plus cette institution sera centralisée, plus elle brassera les millions, plus les enjeux de pouvoir s'y cristalliseront de manière dangereuse et plus la démocratie y échouera, aussi il est peut être nécessaire que ce pouvoir soit le plus décentralisé possible, mais quand bien même : aura-t-on toujours le droit, dans un tel monde où la finance est régie par la collectivité, d'avoir raison seul contre tous ?

Il semble donc difficile de s'opposer à ce principe naturel : planter une graine apportera un arbre qui donnera de multiples graines, de même, fournir un capital permet de faire fructifier celui-ci... Pour autant il est légitime de se demander qui, de celui qui a fourni la graine ou de celui qui a élevé l'arbre, a le plus le droit d'en récolter les fruits, et il est légitime de refuser au semancier le droit de s'approprier l'arbre parce qu'il avait la graine.

Aussi la véritable solution au problème du capitalisme ne réside peut être pas tant dans l'accaparation de la finance par le domaine public que dans l'émancipation de toute activité humaine vis à vis du monde financier. Car c'est à travers la propriété que s'exerce l'emprise de la finance. Si les entreprises sont réellement indépendantes de la finance dans leur fonctionnement nominal, alors l'argent ne nourrit plus l'argent mais le travail. Il y a donc de bonne raison de penser qu'une telle émancipation, à travers la suppression du principe de propriété, puisse permettre sinon la fin des inégalités, au moins la fin de leurs démesures.

Bien sûr rien n'interdit les entreprises de louer leur capital sur une durée infinie pour une somme initiale fixe. Alors nous retrouvons un système à peu près semblable au système capitaliste, à ceci près que l'évolution du cours de l'action ne bénéficie en aucun cas au financier, mais affecte uniquement l'entreprise elle même : l'évolution du cours correspond à l'évolution de la capacité de l'entreprise à se faire financer, au montant du financement qu'elle peut espérer en louant son capital. Les actions ne sont pas revendues mais restituées à l'entreprise qui en garde ainsi la maitrise.

D'autre part un tel système permet d'envisager d'autres modes de fonctionnement. En effet, puisque le bien que constitue la part d'une entreprise n'est pas sujet au vieillissement ou à l'usure, et puisque rien ne justifie le besoin de sécurité de la propriété dans un cas comme celui-ci, il semble plus adéquat d'adopter un principe de location des titres sur une durée finie suivant un contrat qui rémunérerait justement à long terme le risque encourut et la confiance apportée, par exemple en offrant des dividendes sur une certaine période fixée par avance. Alors l'ensemble des loyers constitue un financement régulier pour l'entreprise, non pas un capital statique bloqué.

En l'absence de propriété privé, puisqu'il n'existe pas réellement de capital, la finance peut n'être mise à contribution que comme service, c'est à dire quand un réel besoin de financement est nécessaire pour faire croitre une activité. A "capital fixe", c'est à dire dans son fonctionnement nominal, une entreprise serait totalement indépendante du monde financier.

Les principes du communisme libéral (3/6)

3. La propriété sans la propriété

Notre définition de la justice nous amène a définir un modèle économique sans propriété privé. Or il se trouve que c'est le principe de propriété qui est à l'origine de tous les problèmes patents du capitalisme que sont le creusement des inégalités (du fait de tirer bénéfice de ce que l'on possède) et l'impossible gestion des communs (qui, n'étant pas appropriables, donc gratuits, sont systématiquement pillés ou pollués). La conséquence fâcheuse du premier problème, le creusement des inégalités, est l'apparition de rapports de forces venant biaiser le système lui même, en particulier la loi de l'offre et de la demande, qui est pourtant à la base de l'évaluation de la juste rémunération, donc au coeur du système. Celle du second problème est la détérioration du tissu social, de la culture ou de la biosphère.

Nous avons sans doute tout à gagner à adopter un principe de justice plus restrictif, et donc à trouver une alternative à la propriété privée. Mais il ne faudrait pas au passage oublier ce qui justifie la propriété privé et la rend si naturelle pour beaucoup. Si nous voulons que notre système puisse être considéré comme souhaitable dans les conditions définies par John Rawls, qu'il puisse être accepté de manière consensuelle par tous comme étant un système juste, nous devons aussi souscrire aux principes qui sous-tendent la propriété privé.

Nous pouvons ramener la propriété privé à un besoin fondamental qui est la sécurité de la possession.

On estime généralement qu'il est illégitime de se voir réclamer quelque chose que l'on possède, ou encore demander de l'argent pour la simple raison que l'on possède quelque chose. L'idée de propriété est aussi associée à l'attachement affectif. On doit pouvoir faire l'acquisition d'un bien non pas temporairement mais sur une durée indéterminée, aussi longue que souhaitée, et on estime qu'il doit être possible, si on y met le prix, de ne plus jamais être redevable à qui que ce soit ni avoir de comptes à rendre à la suite d'un changement de la valeur de ce bien sur le marché, par exemple. Ceci inclut le don sous toutes ses formes. Enfin on estime avoir le droit de transformer et même de détruire ce bien si on le souhaite.

Mais il y a là un paradoxe, une apparente contradiction entre ce nouveau principe et le précédant, car alors l'acquéreur d'un bien doit à la fois pouvoir s'affranchir de l'évolution du marché et bénéficier ainsi de la sécurité de la possession mais ne pas pouvoir profiter de cet affranchissement et de la différence de valeur qui en résulte, puisque ce serait un enrichissement injuste. Une difficulté annexe est d'estimer le prix d'une location sur une durée infinie de manière cohérente, sans que ce prix ne soit infini.

Mais ce paradoxe n'a pas lieu d'être, car finalement rien n'interdit qu'un tel type d'acquisition puisse avoir lieu sous la forme d'une mise à disposition illimitée dans une société sans propriété. Il est tout a fait envisageable de définir contractuellement, pour une somme donnée, ce type de transaction.

Il est même possible de prévoir, lors de la restitution prématurée du bien, le remboursement d'une partie de la somme perçue à l'origine, en fonction de la durée de la mise à disposition et d'une estimation du cours du prix sur cette durée tenant compte de l'usure apportée, simulant ainsi une "revente". Il est amusant de constater que la valeur de restitution, forcément inférieure au prix d'achat, est paradoxalement plus importante si la valeur du bien a baissé lors de l'occupation, puisqu'alors le "loyer" a été plus bas. Ceci joue le rôle d'une compensation pour le locataire qui est en position de force pour négocier. Pour le comprendre on pourra prendre par exemple le cas de quelqu'un louant une maison : si une autoroute vient à passer au fond du jardin, la personne fournissant la maison a tout intérêt à mettre en oeuvre une telle compensation. Si elle n'avait pas lieu, l'occupant quitterait la maison et le fournisseur serait obligé de la relouer à moins bon prix.

Ainsi toute modification du prix d'un bien affecte celui l'ayant mis sur le marché, et non pas la personne qui le "possède". Pour autant cette modification ne constitue pas en tant que tel une plus-value ou une moins-value, mais simplement une rectification du prix obtenu pour le bien, qui reste positif.

La difficulté d'estimer un prix qui ne soit pas infini quant à elle peut être résolue en tenant compte du vieillissement du produit, par exemple en utilisant des suites géométriques convergentes dont le facteur représente un taux d'usure, ou plus simplement en découpant en tranches de prix égales mais de durée de plus en plus longues la mise à disposition du produit, la dernière tranche correspondant à une durée résiduelle infinie.

Finalement peu importe la façon dont est résolue le problème par les contractants, l'important étant que ce problème soit solvable, et que le besoin d'accéder virtuellement à la propriété (mais sans bénéficier ni de plus-value, ni de moins-value) puisse être satisfait.

Les principes du communisme libéral (2/6)

2. L'illégalité de la vente

Nous choisissons délibérément dans notre raisonnement de nous restreindre à la sphère économique, et au sein de cette sphère à l'exercice de la liberté individuelle. Nous partons du principe que l'égalité des chances est assurée par ailleurs.

Dans cette restriction au monde économique, nous pouvons considérer que l'argent, parce qu'il est le vecteur universel de toute transaction, approxime correctement la liberté positive de chacun. Bien sûr en réalité les relations humaines ne sont pas réductibles à des relations commerciales, mais nous partirons du principe que c'est le rôle de l'état d'assurer par son action le rétablissement des injustices dues à cette approximation dans le domaine économique, et d'assurer le respect des principes de justice dans les autres domaines, y compris l'égalité des chances.

Partant de cette approximation, donc, d'après le principe d'une rémunération proportionnelle au service rendu à la communauté, et pour peu que nous adoptions la loi de l'offre et de la demande comme méthode naturelle d'évaluation de la rémunération, nous retrouvons grosso-modo les principes du capitalisme... à ceci près que le principe de propriété privé n'y apparait pas d'emblée.

Nous verrons plus tard en quoi le choix de l'offre et de la demande comme méthode d'évaluation d'une juste rémunération possède ses limites. Adoptons la pour l'instant, car elle a l'avantage d'être parfaitement compatible avec la liberté individuelle.

Nous pouvons aller encore plus loin dans notre raisonnement. Toujours dans l'optique de construire un modèle économique sur des principes de justice, nous pourrions consolider notre principe fondateur en affirmant que seul un travail, c'est à dire un service rendu aux autres ou à la communauté, doit donner lieu à une rémunération. Non seulement il est juste qu'un travail soit rémunéré, ce d'autant plus qu'il est jugé utile par d'autres, mais tout autre type de rémunération devrait être considéré comme injuste (du moins dans la limite de l'exercice de la liberté individuelle, c'est à dire dans la mesure où il ne s'agit pas d'une compensation par l'état d'une autre injustice).

Mais alors, avec cette version plus restrictive, non seulement la propriété privé n'est pas définie dans notre système, mais elle est même exclue, puisqu'avec elle, la spéculation constitue un moyen de s'enrichir sans pour autant fournir un travail ou rendre un service. Tout acte de vente correspond finalement à la rémunération de la possession. Or la possession n'est pas en elle-même un service rendu. Au contraire, la possession, en tant que jouissance d'un bien, correspond plutôt à une rémunération permanente qu'à un service rendu.

Partant du principe que l'enrichissement spéculatif est injuste, nous devons donc substituer au principe de propriété privée et aux actes d'achat/vente qui en découle un autre principe qui ne permette pas la spéculation.

C'est la décorrélation du marché de l'acquisition par l'achat qui est à l'origine de la spéculation. C'est parce qu'un bien n'est plus sur le marché que peut apparaitre une différence entre son prix d'acquisition et son nouveau prix de vente, différence susceptible de profiter à son propriétaire. C'est cet enrichissement que nous considérons injuste, car il ne résulte pas d'un travail ou d'un service rendu. Seule une corrélation plus stricte entre le prix payé et la jouissance réellement obtenue (donc un réajustement constant des prix) pourrait nous permettre de lever cet obstacle.

La solution naturelle consiste donc à remplacer la vente par la mise à disposition d'un bien, rémunérée comme telle, et donc à faire payer non pas l'acquisition mais la jouissance. Selon un tel principe la propriété n'est jamais transmise, et le bien ne sera donc jamais revendu à un tiers mais restitué à son fournisseur initial avant de changer de propriétaire (dans la mesure où il n'a pas été consommé). Une modification du cours du prix d'un produit ne se traduit plus par une plus-value ou une moins-value, mais par un simple réajustement de la rémunération que peut attendre le producteur du bien.

Dans une société où la propriété n'existe pas, tout est service, y compris la mise à disposition de biens. Nous nous trouvons dans un système de location universelle, caractérisé par l'illégalité de la vente (remplacée par la mise à disposition et la restitution).

Les principes du communisme libéral (1/6)

Ce texte constitue une introduction théorique à "Bienvenue au Lokistan"

1. Le principe fondateur de l'économie

L'économie et le politique, au coeur de l'organisation de la société, sont toujours fondés sur des principes de droit.

Le capitalisme, par exemple, est fondé sur un droit minimal associant liberté individuelle et propriété privé. Ces deux principes semblent tenir du bon sens. On peut raisonnablement penser que tout autre droit soit découle de ceux-ci, soit ne peut être qu'arbitraire et que toute injustice peut se ramener à une violiation de l'un de ces droits. En effet, partant du principe que chacun est libre d'accomplir ce qu'il souhaite et d'acquérir des biens, que toute transaction est consentie et donc souhaitée, tout ne peut aller que pour le mieux dans le meilleur des mondes.

C'est sans doute à cette apparence de bon sens que l'on a dû le succès de l'idéologie libérale, qui tente d'ériger le capitalisme en seul et unique système économique et social et d'éliminer tout ce qui est susceptible d'interférer avec lui. Pourtant en pratique on voit vite les limites d'un tel système, d'abord dans la gestion des communs, c'est à dire de ce qui n'est pas appropriable, que ce soit l'environnement, la connaissance ou le lien social, ensuite dans le creusement des inégalités dû au profit qui découle de la simple propriété. Il semble dans chaque cas que ce ne soit pas la liberté qui pose problème, mais finalement la propriété.

Nous allons essayer de reconstruire ici une économie fondée sur le droit.

Plutôt que de chercher à découler des principes fondamentaux d'un système de pensée qui, se voulant universelle, serait en fait arbitraire et imposerait à chacun sa propre définition de ce qui est souhaitable pour tous (par exemple la croissance économique ou la maximisation du profit), on pourra préférer se fonder sur les conditions d'élaboration de principes de justice proposée par John Rawls.

Celles-ci consiste en une expérience de pensée dans laquelle on place des individus qu'on suppose raisonnablement égoïstes et de sensibilités différentes dans une situation particulière dans laquelle ils ignoreraient eux-même leur situation sociale et auraient à délibérer et à se mettre d'accord sur des principes de justice, c'est à dire définir par consensus les règles du jeu de la vie en société les plus justes sans savoir le rôle qu'ils vont y jouer. Sur quels principes de tels individus seraient susceptibles de se mettre d'accord ? Répondre à cette question doit nous permettre d'élaborer des principes de justices susceptibles d'emporter l'adhésion du plus grand nombre.

John Rawls a montré qu'on peut arriver par cette méthode à la notion fondamentale de liberté individuelle et celle à l'égalité des chances. Il a aussi montrer que les inégalités peuvent se justifier, si elles tendent à favoriser celui qui est en position défavorable.

Sur le plan économique, on pourrait inférer l'idée que la "rémunération" en biens par la société devrait être proportionnelle aux talents et au travail. Puisque le travail est une nécessité pour la survie de l'homme, du moins jusqu'à présent, il est injuste en effet que ceux qui ne fournissent pas d'efforts puissent être aussi bien rémunérés que ceux qui en fournissent, toutes choses égales par ailleurs. Reste à définir la forme que peut prendre cette rémunération, étant donné la multiplicité des désirs humains.

Nous pouvons tenter de répondre à cette dernière question en substituant à la notion de liberté telle qu'on l'entend habituellement celle plus fine de liberté positive ou de "capabilité", définie par Amartya Sen. La liberté positive n'est pas définie par l'absence de coercition mais par notre capacité à obtenir ce que l'on souhaite et à réaliser nos désirs. Elle est donc à la fois plus globale et plus concrète et représentative de la réalité que la simple liberté "négative". Elle représente non pas ce qu'il nous est autorisé de faire mais ce dont on est réellement capable.

Mais alors la liberté comprise ainsi n'est plus quelque chose qui est soit présent soit absent. Elle est plus ou moins présente et joue finalement le rôle de "bien" par excellence, ce que chacun souhaite obtenir, quel qu'en soit la forme. Toute appropriation ou toute consommation en serait finalement la déclinaison ou l'exercice. La notion de liberté positive permet donc de marier liberté et égalité en une seule notion au lieu de les opposer.

Ceci nous permet de ramener nos deux principes de justice à un principe unique qui serait le suivant : la rémunération en liberté positive, en "capabilité", des individus par la société devrait être proportionnelle au talent et au travail accompli, donc in fine au "service rendu" aux autres ou à la communauté.

Nous pouvons considérer que ce principe de justice est nécessaire à une société juste, bien qu'il n'y ait pas de raison à priori de penser qu'il soit suffisant pour garantir la justice sociale, mais nous nous en contenterons pour l'instant.


dimanche 1 novembre 2009

D'un monde à l'autre

Beaucoup d'ouvrages de vulgarisation scientifique s'extasient devant l'infinité du monde : l'infiniment petit, grand, énergétique, etc.

Les ouvrages de vulgarisation scientifique sont souvent l'occasion de s'extasier devant l'immensité du monde. On nous fait rêver à coup de millions et de milliards... Pensez-y : la lumière fait plus de 7 fois le tour du monde en une seconde ! Un atome est un million de fois plus petit qu'un grain de sable, qui doit donc en posséder quelque milliers de milliards... Une galaxie mesure quelque 100 années lumières, elle contient des milliards d'étoiles. L'étoile la plus proche du soleil est à quelques années lumières, soit quelques milliers de milliards de kilomètres. Tout ceci est épatant.
On insiste souvent avec emphase sur le côté inconcevable de ces grandeurs, dans l'infiniment petit comme dans l'infiniment grand. J'aimerais pour ma part faire l'inverse et essayer de ramener tout ceci à quelque chose de parfaitement tangible.
Commençons donc par mesurer l'étendu de ce qui nous est concevable. Nous pourrions dire que notre monde sensible se situe à une échelle qui va du dixième de millimètre (un grain de sable fin, une poussière) au dixième de kilomètre (distance à laquelle on distingue nettement un être humain). Bien sûr nous voyons bien plus loin que ça, nous voyons les étoiles, mais c'est dans cet intervalle que les longueurs revêtent un aspect concret. En deça du grain de sable et au delà de la centaine de mètre, nous en avons une conception légèrement plus abstraite.
Nous sommes donc capables de concevoir de manière très concrète des distances qui diffèrent d'un facteur 1 million. Ce facteur qui semble déjà énorme est en fin de compte tout a fait tangible. Or on trouve exactement le même rapport entre la taille d'un atome de carbone et celle d'un grain de sable fin...

Ceci signifie basiquement que si nous étions un millions de fois plus petit, l'atome nous serait perceptible : il mesurerait la taille d'une poussière. Les petites molécules organiques, comme les sucres ou les acides aminés (qui sont en quelque sorte les matériaux de base du vivant) seraient pour nous de l'ordre du millimètre.
Les molécules un peu plus grosses, comme les brins d'ARN, les protéines et les enzymes (les ouvriers chimistes du vivant) mesureraient quelques millimètres en général, parfois plus d'un centimètre, la taille de petits insectes. Les virus sont également de cet ordre de grandeur, ainsi que les transistors de nos ordinateurs, avec en général quelques centimètres.

Les liquides comme l'eau ne nous apparaitraient pas liquide : ils seraient composées de petites molécules à peine plus grosses qu'un atome séparées entre elles chacune de plusieurs millimètres, et de même les gaz comme l'air seraient composés de molécules séparées de quelques centimètres.

A un niveau supérieur nous avons les bactéries et certains organes cellulaires, comme les mitochondries - ils auraient la taille de gros animaux, de l'ordre du mètre. Enfin les cellules, les usines du vivant, pourraient avoir une taille allant du mètre à plusieurs dizaines de mètres, soit la taille typique pour nous de différents types d'habitats. Notre grain de sable, lui, aurait la taille d'une petite colline...

Voici un lien intéressant qui devrait nous permettre de mieux imaginer tout ceci : http://learn.genetics.utah.edu/content/begin/cells/scale/

Nous voyons que le monde microscopique est tout a fait appréhendable. Par contre il ne faut pas s'imaginer qu'il soit semblable au nôtre. Il est bien sûr totalement différent. Les textures de chaque choses d'abord, puisque même les composés des gaz et des liquides seraient perceptibles. Peut être est-ce que ça nous donnerait l'impression que l'espace y est plus rempli ? En même temps l'opacité n'aurait pas le même sens, ni même sans doute la vision, puisque nous pourrions constater de quelle manière la lumière est absorbée ou émise par les molécules et les atomes au cours de réactions particulières, mais la plupart du temps les traverse.
Les forces en jeux seraient également différentes. Puisque nous sommes un millions de fois plus petit, supposons que le temps s'écoule un millions de fois plus lentement. La gravitation nous serait imperceptible : elle serait un million de fois plus faible. Fini les objets qui tombent : tout flotte plus ou moins dans l'infiniment petit... Par contre les forces électromagnétiques d'attraction et de répulsion, qui s'annulent globalement entre elles à notre échelle, seraient prédominantes.
On verrait souvent des objets en traverser d'autre, certains se combiner ou se casser puis se réparer, libérant de l'énergie et en absorbant sous forme de photons... Et puis bien sûr, aux petites échelles, nous verrions les effets quantiques. Il serait en fait difficile de déterminer exactement où se situent les atomes et quelle est la forme exacte des molécules...

Choisissons d'appeler un "monde" les objets qui se situent à une échelle donnée, avec un rapport de 1 million entre la plus petite et la plus grande distance envisageable. Nous venons d'explorer le monde microscopique. Passons maintenant à l'échelle supérieure. Le "monde d'au dessus" est un million de fois plus grand : c'est le monde de la planète. Ses distances vont de la centaine de mètre à 100 000 kilomètres, soit 10 fois le diamètre de la terre. Il est gouverné principalement par les forces géologiques et climatiques, l'érosion, la dérive des continents, sur une échelle de temps plus lente... Il nous est très familier puisque nous visionnons souvent des cartes du monde. Une ville ou une forêt y mesure quelque millimètres et un massif montagneux ou une mer peut aller jusqu'à quelques mètre.

Combien de "mondes" existent dans l'univers ? Si le monde "0" est le notre et le monde "-1" celui de la chimie, alors le monde "-2" serait le monde subatomique, celui des particules élémentaires. Si nous considérons la longueur de planck comme la plus petite longueur possible, il doit également exister un monde "-3", un monde "-4" et un monde "-5". Tous ces mondes sont quasiment inexplorés. Dans l'autre sens : le monde "1" est celui de la planète, le monde "2" est celui du système solaire, le monde "3" est le monde intra-galactique et le monde "4" a la taille de l'univers observable.

Voici de nouveau un lien qui peut nous aider à visualiser tout ceci : http://www.youtube.com/watch?v=17jymDn0W6U&feature=player_embedded


En fin de compte l'univers devient à peu près intelligible si on le découpe en 10 échelles différentes.