vendredi 13 février 2009

L'hypothèse du libre arbitre - réédition

Voici une nouvelle version remaniée et complétée de nouveaux paragraphes de ce texte déjà publié il y a un peu moins d'un an.
J'ai également publié ce texte découpé en trois parties sur le site "agoravox". Le débat a donc lieu principalement et , en attendant la suite...



Première partie - une question métaphysique


Ce texte sur le libre arbitre est le fruit de plusieurs années de réflexions nourries par de nombreuses lectures. Même si de nombreux éléments évoqués ici ne sont pas tout a fait nouveaux, le but de ce texte est de les synthétiser, de les assembler de manière cohérente et d'apporter des hypothèses à ma connaissance originales afin de construire l'ébauche de ce qu'on pourrait appeler une théorie de l'esprit. Ce texte est divisé en trois parties dont voici la première. Le libre arbitre est un sujet profond. Alors, enfonçons nous...

1. Le problème du libre arbitre


Le libre arbitre serait la capacité qu'on les esprits humains à décider, à faire des choix dont nous serions responsables et finalement à influer sur le cours du monde. Poser son existence revient à rejeter l'idée du fatalisme. Le libre arbitre pose la question du rapport de la matière à l'esprit. Suivant la façon dont on y répond, on l'interprétera différemment.
Généralement on perçoit l'esprit comme l'adjonction de trois caractéristiques fondamentales : la perception du monde, la conscience de soi et le libre arbitre, ce dernier étant facultatif.
En premier lieu remarquons que l'hypothèse du libre arbitre est vertigineusement paradoxale. On voudrait qu'il existe, sans quoi l'existence n'aurait aucun sens : nous serions spectateurs de nos vies. Qui l'accepterait ? Au quotidien il nous semble concret quand nous prenons des décisions. Mais on sait aussi que des critères, conscients et inconscients, nous influencent dans nos actes et déterminent nos choix. Le libre arbitre ne peut être qu'informé.
En poussant à l'extrême d'un côté, on peut croire que le libre arbitre est une illusion, que nous sommes intégralement influencés par ces critères et par les relations de cause à effet et que par exemple quand on hésite, ça aussi c'est écrit à l'avance. Alors notre vie n'a pas de sens. Et en poussant à l'extrême inverse, on s'aperçoit qu'être libre aussi semble insensé : finalement en l'absence totale de critère (sauf à imaginer qu'un être supérieure juge de nos actes), à quoi ça rime d'avoir le choix, quelle différence avec le hasard ?
Finalement le libre arbitre n'a de sens qu'entre ces deux extrêmes.

2. L'indéterminisme

Abordons maintenant les choses de manière plus scientifique, car on retrouve un paradoxe semblable en posant le libre arbitre en science. Nous verrons s'il nous est possible ou non de le lever. Tout d'abord précisons que nous nous plaçons dans l'hypothèse naturaliste qui consiste à poser que tout, y compris nos esprits, est soumis aux lois de la nature (par opposition au surnaturel). Dans ce cadre, est-il possible d'envisager le libre arbitre ?
Pour qu'il y ait libre arbitre, il est d'abord nécessaire qu'il y ait indéterminisme. En effet si on a le choix, c'est nécessairement qu'il y a plusieurs possibilités et donc que l'état du monde à l'instant qui suit ne puisse être déterminé entièrement à partir de l'état du monde actuel. Au passage on remarque que l'indéterminisme suppose une flèche du temps. En effet, s'il y a indéterminisme, il y a une flèche du temps (et il peut même en théorie y en avoir plusieurs) car l'instant suivant ne peut être déduit du précédant et s'il n'y a pas d'indéterminisme, il peut y avoir une asymétrie temporelle mais il n'y a pas réellement de flèche du temps, car une prédiction peut alors se faire indifféremment du passé vers le futur et du futur vers le passé. On pourrait dire que sans indéterminisme, « tout est déjà réalisé ».
Or l'existence d'une flèche du temps, l’existence du « présent », est une évidence, au moins en apparence. De plus cet indéterminisme existe bien dans la nature, dont le déroulement ne peut être réduit à des liens de cause à effet, et ceci est décrit par la physique quantique au niveau des particules microscopiques à travers le phénomène de la mesure (du moins si on exclut certaines interprétations, comme l'hypothèse des « multi-monde » dont nous reparlerons). Insistons sur le fait que dans la théorie, cet indéterminisme est irréductible et ne dépend pas de lacunes ou d'insuffisances dans nos connaissances ou nos observations : nous pouvons observer qu'il existe. Nous y reviendrons.
Jusqu'ici notre hypothèse tient donc la route.

3. Le hasard ou le libre arbitre

L'hypothèse tient, disions-nous, car il existe un indéterminisme observé dans la nature. Mais c'est ici que l'on retrouve un paradoxe semblable au précédant.
En effet la physique quantique décrit précisément cet indéterminisme. Ce que nous apprend cette physique c'est que finalement dans notre monde le hasard est la règle, et que l'apparente détermination des choses à notre échelle par les lois physiques peut en réalité être considéré comme un effet de moyenne, du fait qu'un très grand nombre de variations individuelles des particules s'annulent pour dégager un mouvement global prévisible, déterministe.
Ces variations individuelles sont soumises à des distribution statistique. Ainsi si on lance un dé un très grand nombre de fois on obtiendra grosso modo autant de un que de deux, de trois, et ainsi de suite, et si le dé est parfait, les variations relatives entre le nombre de faces obtenues pour chaque face, c'est à dire les écarts à la moyenne, se réduiront d'autant plus qu'on fera de jets. Il en va de même pour les particules microscopiques.
Si les particules sont soumises à de telles lois, on est en droit de penser que ça ne correspond pas à un libre arbitre, car cette nécessité semble incompatible avec la notion de liberté. Si nous étions vraiment libre, nous pourrions choisir de faire tomber indéfiniment la face trois, par exemple. C'est l'objection qu'a faite Shrödinger à la réinterprétation de l'indéterminisme quantique par le libre arbitre, et c'est pourquoi celui-ci est généralement interprété comme étant un hasard.
Intuitivement ce résultat peut nous sembler étrange. Puisqu'il existe un indéterminisme, pourquoi ne serait-ce pas une volonté ? Nous vivrions dans un monde où il y a un hasard, mais pas de libre arbitre ? Ce serait un comble. Nous pouvons rapprocher ceci de notre précédente assertion : en l'absence de critère, le libre arbitre semble être un hasard et n'a pas de sens.

4. La singularité de l'évènement

En fait ce paradoxe possède une solution simple qui est la suivante : le monde n'est jamais deux fois semblable à ce qu'il a été. Ceci est également observé et est déductible des lois de la thermodynamique : l'entropie ne cesse d'augmenter, ce qui signifie qu'il est impossible que l'univers retrouve un état précédant. L'expansion de l'univers en est une autre garantie.
Chacun de ses états étant unique, une expérience portant sur un système isolé répétée indéfiniment et en un temps limité, qui permet d'obtenir un résultat statistique, ne correspond pas à la réalité. C'est comme si nous décrivions par la force de l'expérience un sous-monde tautologique, dans lequel nous observons une loi statistique qui ne serait que en quelque sorte la forme extensive du libre arbitre dans un monde limité et dénué d'information. Mais à chaque fois que l’on effectue une mesure on relie ce monde au reste de l’univers, qui lui n’est jamais semblable.
Dans un monde a priori illimité dans le temps et l'espace et qui ne se reproduit jamais à l'identique, chaque évènement est une singularité et chaque manifestation de l'indéterminisme, puisqu'étant en contact avec le reste de l'univers, peut être interprété comme l'acte d'une volonté, puisqu'il est libre de ne pas suivre les statistiques. La notion de statistique perd de son sens dans la mesure où aucune mesure statistique n'est possible sur un évènement unique. Ce qui était des statistiques devient finalement des « propensions » à obtenir un résultat, propensions qui ne se vérifient qu’en moyenne, sur un certain nombre de particules différentes ou sur un nombre d’essais différents mais qui n'ont pas de sens sur un cas unique.
Finalement il ne faut pas considérer le cas réel comme un cas particulier de l'expérience scientifique, mais plutôt l'expérience comme un cas particulier de la réalité.

5. Une question métaphysique ?

Dans le monde observable, deux des conditions au libre arbitre sont donc réunies et corroborent à notre hypothèse : celle d'un indéterminisme en physique quantique et celle de la non reproductibilité en thermodynamique. Ces deux conditions peuvent sans doute être reliées à un unique phénomène, comme l'a montré Ilya Prigogine par l'étude des systèmes dynamiques hors équilibre.
Si l'on se replace dans le contexte initial, dans lequel nous voyions le libre arbitre se placer entre deux extrêmes, nous pouvons déduire par analogie que c'est l'unicité sans cesse renouvelée du monde et la singularité de chaque instant qui nous permet d'être libres. Le libre arbitre nous paraissait alors insensé dans un contexte qui ressemble à celui d'une expérience scientifique, mais en posant comme condition le contact avec le reste de l'univers, il devient non seulement sensé mais aussi créateur, puisque c'est lui même qui renouvelle le monde. On se retrouve bien « entre les deux extrêmes » dont nous parlions. L'hypothèse d'un libre arbitre créateur façonnant un monde qui ne revient jamais sur ses pas semble donc se dessiner...
Mais en fin de compte nous n'avons rien démontré de plus que ceci : dans un cadre naturaliste (et non multi-monde), il est tout à fait raisonnable de supposer l'existence du libre arbitre. Nous n'avons aucunement montré qu'il existe. Alors puisque rien n'exclue cette hypothèse la question qui vient ensuite est la suivante : de l'extérieur, qu'est ce qui pourrait nous permettre de différencier un libre arbitre d'un hasard ? Et la réponse est : de l'extérieur, rien. Les deux sont un événement indéterminé. Ainsi si rien n'empêche de réinterpréter l'indéterminisme en libre arbitre, on peut toutefois conclure que l'hypothèse du libre arbitre est métaphysique, et n'a pas lieu d'être posée en science.

6. L'inadéquation avec l'esprit humain

Mais philosophiquement nous ne sommes pas tenu d'en rester là. Si de l'extérieur, rien ne peut prouver la réalité du libre arbitre, il nous reste l'intérieur... Et puisque de l'intérieur le libre arbitre est finalement vécu comme tel, nous pouvons reformuler cette question de la manière suivante : est-il possible de réinterpréter l'indétermination quantique de manière à l'assimiler à notre vécu, en tant qu'homme, du libre arbitre ? On remarquera que plusieurs éléments semblent faire obstacle à cette vision des choses.
Le premier élément, immédiat, c'est que notre libre arbitre est vécu à grande échelle, et que nous avons une sensation d'identité et de cohérence associée de manière unique au corps humain. Ceci ne s'explique pas quand l'indétermination est à priori observée dans chaque particule. Le second problème, également immédiat, c'est que la matière qui nous entoure est inerte et ne semble pas douée de libre arbitre, mais au contraire régie par des lois déterministes, à l'exception sans doute des êtres vivants. Enfin le troisième problème c'est que si le libre arbitre est un constituant fondamental de ce qu'on entend par esprit, cette vision ne rend pas compte à priori de deux autres caractéristiques de l'esprit qui lui sont indissociables : le fait de percevoir le monde et la conscience d'exister.
Afin d'étudier plus en avant ces problèmes il nous faut prendre en considération quelques aspects assez technique de la physique de l'infiniment petit, c'est à dire des particules dont nous et notre environnement sommes constitués. C'est ce que nous ferons dans la seconde partie de cet exposé, ce qui nous permettra de lever tous ces obstacle.

Deuxième partie - une hypothèse scientifique


Cet article est la deuxième partie d'un texte sur le libre arbitre en science qui en compte trois. Il s'agit de la partie la plus technique de ce texte. Nous sommes arrivé à la conclusion dans la première partie que le libre arbitre est tout a fait envisageable dans un cadre naturaliste, en l'identifiant à l'indéterminisme quantique. Cependant plusieurs aspects semblent faire obstacle à cette vision, en particulier le fait que l'indéterminisme à priori uniformément répartit sur la matière et semble disparaitre à grande échelle, à l'inverse du libre arbitre, et que par ailleurs cette vision ne rend pas compte de notre sensation d'identité. Nous nous apprêtons à prendre en compte divers aspects théoriques de la physique de l'infiniment petit afin de lever ces obstacles.

7. L’intrication

Parlons d'abord de la corrélation, ou intrication. En physique quantique, toutes les particules sont décrite comme des ondes. Ces ondes représentent de manière unique l'indétermination des particules relativement à différentes grandeurs mesurables.
On observe la propriété d'intrication quand deux particules interagissent : les deux particules sont corrélées après l’interaction, si bien que les états indéterminés de l'une et de l'autre, bien qu'indéterminés, sont interdépendants. Par exemple : on ne sait pas si deux particules sont rouges ou noires, mais on sait que si l'une est rouge, l'autre est noire. Cette indétermination a une réalité puisque les deux états possibles (rouge ou noir), sous leur forme ondulatoire, sont susceptibles de produire des interférences observables entre eux. Ils existent donc tous les deux. On dit que l’état de la particule est une superposition de ces deux états. Au moment où l'indétermination est levée après une mesure de cet état, quand la superposition disparait pour la caractéristique mesurée, quel que soit la distance entre les deux particules et quel que soit la durée écoulée, si l’une est rouge l’autre sera noire. Tout se passe comme si les particules « partageaient le même hasard » de manière instantanée. Ce phénomène non local est vérifié par des expériences scientifiques de manière très précise. Si le hasard est interprété en libre arbitre, ceci pourrait s'interpréter de la manière suivante : le même esprit (le même exercice du libre arbitre) est présent dans les deux particules à la fois de manière non locale et non temporelle, comme si en interagissant, les deux particules avaient créé un esprit commun par diffusion du libre arbitre.
Notons que la corrélation entre les états de particules n'est en générale pas parfaite. Elle peut être plus ou moins forte : on parle alors d'état mixte. En pratique le niveau d'intrication dépendra du type d'interaction qui a eu lieu entre les particules et des interactions suivantes avec l'environnement.
Par ailleurs ce que l'on observe pour deux particules est vrai pour trois, quatre ou plus. On pourrait même supposer qu’après un temps donné l’ensemble des particules de l’univers sont dans des états superposés corrélées les uns aux autres. Or ce n’est pas ce qu’on observe. Pour rendre compte de la réalité à grande échelle, il nous faut introduire la notion de mesure, c'est-à-dire justement le moment ou s’exercerait le libre arbitre.

8. Le problème de la mesure

Notre seconde considération concerne donc la mesure. Au moment final de l’observation du résultat d’une expérience un seul état est observé pour la caractéristique mesurée et non pas une superposition. Il se produit donc apparemment une action irréversible, non locale et indéterminée qui réduit l’état du système mesuré à un seul de ses états possible, suivant une loi statistique fonction de son état d’origine. Effectuer une mesure modifie réellement l'état de ce que l'on observe, et ne pas effectuer de mesure change le résultat de l'expérience. Ainsi après une mesure les corrélations ont disparue, chaque particule reprenant une évolution indépendante. L'entropie augmente. Une valeur déterminée est donnée pour la caractéristique mesurée là où elle était indéterminée (superposée). L’indéterminisme fondamental est toujours présent mais il l'est maintenant pour d'autres caractéristiques dont la mesure est incompatibles (l'état effectivement mesuré est une superposition d'états pour ces mesures).
Dans notre interprétation, le processus se produisant lors de la mesure constitue l’usage du libre arbitre en tant que tel. C'est le moment où s'effectue un choix. On peut même y voir la combinaison d'une perception et d'une action sur l'objet mesuré, c'est à dire par extrapolation un acte de conscience élémentaire.
Mais la mesure pose un problème d’interprétation central, à ce jour non résolu, qu’on peut poser en ces termes : puisque l'appareil de mesure lui aussi est un système quantique, à quel moment l’indéterminisme est-il levé ? Est-ce lors de l'interaction ? Est-ce dans l’appareil de mesure ? Est-ce au moment de la prise de conscience de l’observateur, ce qui veut dire que le monde est indéterminé tant qu'aucun être conscient n'est là pour l'observer ? Ou bien jamais, car dans des univers parallèles, les scénarios alternatifs se produisent et d'autres nous l'observent, mais nous l’ignorons (c’est l’hypothèse des multi-mondes) ? Nous savons seulement qu'au moment final où on observe le résultat, la mesure a ou semble avoir eu lieu.
Dans notre hypothèse naturaliste, il est exclu de faire intervenir la conscience humaine comme quelque chose qui serait en dehors du monde matériel à l’origine de la mesure. Par ailleurs le monde matériel mesuré semble a priori indépendant de notre conscience et exister en lui même. Si l’on décide de rejeter également l’hypothèse multi-monde, incompatible avec le libre arbitre, et qui ne fait que déplacer le problème (quand les mondes se « séparent »-ils pour notre conscience ?), nous devons envisager qu’un processus physique particulier provoque la mesure.

9. La décohérence

Une piste intéressante pour la résolution du problème de la mesure est la théorie de la décohérence.
Ce qu’on appelle la décohérence, c’est le fait qu’au fur et à mesure des interactions, donc au contact du reste de l’univers, les interférences entre les différents états possibles ont de grandes chances de disparaitre. Autrement dit les états ne semblent plus superposés. Ceci nécessite d’adopter une vision probabiliste du système qui n’est plus une vision complète de son état mais une approximation. Alors plusieurs « scénarios probables » cohérents mais indépendants se dégagent. Ce fait est à la fois prédit par la théorie quantique et a été observé expérimentalement : on a pu mesurer une diminution rapide des interférences entre états superposés au cours du temps. La décohérence est un phénomène extrêmement rapide et inobservable à notre échelle.
Avec la théorie de la décohérence, on peut supposer que l'ensemble des particules de l'univers sont dans des états superposés corrélées les unes aux autres. Elles le sont seulement plus ou moins, le plus souvent infiniment peu, et cette corrélation diminue en pratique rapidement avec le temps au contact du reste de l’univers. Dans notre interprétation, nous dirions que l'esprit (l’exercice du libre arbitre) se dilue rapidement au contact du reste de l'univers. C'est la raison pour laquelle à notre échelle les corrélations semblent ne pas exister. On remarque que le contact avec le reste de l'univers est également une condition de l'interprétation du hasard en libre arbitre que nous avions mise en évidence.
Cependant la théorie de la décohérence n’explique pas que lors d’une mesure, seul l’un de ces scénarios est observé. Elle ne décrit pas le processus qui sélectionne l’un des scénarios. Serait-ce que le moment de la mesure est lui même indéterminé, suivant les probabilités décrites justement par la théorie de la décohérence ? La diminution des interférences et des corrélations serait non pas quantitative mais statistique. Mais suivant quel processus ? Pour aller plus loin dans ce problème, on pourra s’intéresser aux travaux d’Ilya Prigogine, qui semble montrer que des processus non linéaires des systèmes chaotiques hors de l’équilibre thermodynamique, c’est à dire non isolées, sont à l’origine de l’irréversibilité de la mesure. Les instruments de mesure utilisés par les physiciens, entre autre, constitueraient généralement de tels systèmes.

10. Les systèmes chaotiques

Ceci nous amène à notre troisième considération qui concerne justement les systèmes chaotiques. Un système chaotique possède une caractéristiques principale qui est la sensibilité aux conditions initiales : une modification aussi petite soit elle de l'état présent sera amplifiée jusqu'à modifier complètement l'état du système à plus ou moins long terme. Cette caractéristique est provoqué par une forte rétroaction qui amplifie les variations infiniment petites tout en ramenant l’état global dans un domaine de valeur fini. Certaines bifurcations font que deux états infiniment proches peuvent aboutir à deux évolutions totalement différentes du système. Il en résulte un système qui apparemment se comporte aléatoirement, bien qu'il soit en théorie déterministe, et dont l'état peut prendre un ensemble de valeurs fixes (l'attracteur) qu'il est parfois possible de déterminer. Les systèmes chaotiques ont la particularité de faire émerger une organisation du hasard. Nous trouvons des systèmes chaotiques partout dans la nature, au niveau du climat terrestre, des courants, des écosystèmes, des être vivants et de leurs populations.
Dans la réalité, les conditions initiales d’un tel système dépendent d'indéterminisme aux niveaux des particules composant le système. Autrement dit une indétermination quantique à l’échelle des particules peut influer sur l’état macroscopique du système. Nous évoquions précédemment le fait que les variations individuelles des particules s'annulent entre elles pour dégager « en moyenne » un déterminisme à grande échelle. Un système chaotique est précisément un système dans lequel ces variations ne s'annulent pas, mais au contraire s'ajoutent les unes aux autres, ce qui a pour effet de rendre le comportement à grande échelle totalement imprévisible et soumis aux aléas microscopiques. Nous pouvons affirmer selon notre interprétation que dans un système chaotique, le libre arbitre est capable de s'exercer à grande échelle. Maintenant imaginons que, du fait d’interactions permanentes entre les particules suivant une structure particulière, l'ensemble des indéterminations contrôlant l'état du système soient intriquées et que cette intrication soit maintenue au cours du temps en dépit de la décohérence grâce à la rétroaction propre au système. Alors on pourrait affirmer qu'un esprit unique contrôle l'état de ce système à grande échelle.

11. La levée des obstacles

Toutes ces considérations et ces spéculations interprétatives ne prouvent rien de plus, mais elles vont nous permettre de lever les obstacles qui s'opposaient à l'identification du libre arbitre et de l'indétermination quantique. Ce faisant nous serons amené à poser de manière plus subtile notre hypothèse, offrant au final une certaine analogie avec la conscience tel que nous la vivons.
D'abord, le problème de la matière inerte est résolu par la décohérence rapide. Ce problème est d'ailleurs indépendant du libre arbitre. Il a trait à l'indéterminisme, et au fait que nous ne l'observions pas à grande échelle. La décohérence permet de le résoudre. Avec l'hypothèse du libre arbitre, la matière qui nous en semble dénuée serait en fait habitée d'esprits « évanescents », infiniment petits et courts dans le temps, s'évanouissant aussi vite qu'ils ont existé, puisque la décohérence a lieu beaucoup trop rapidement pour être perçue. Ces esprits disparaissent par l'exercice même de leur libre arbitre et n'aurait aucun impact sur la réalité à grande échelle.
Ensuite l'exercice du libre arbitre à notre échelle serait envisageable si l'on prend en compte le phénomène de l'intrication quantique et la notion de système chaotique. L'hypothèse consistant à assimiler le libre arbitre vécu par l'homme à l'indétermination quantique est équivalente in fine à supposer qu'il existe chez l'homme un « esprit contrôlant le corps humain », et donc un ensemble de particules intriquées dont la mesure par contact avec le monde extérieur (ici le corps humain, voire le système nerveux uniquement) correspondrait à la prise de décisions conscientes. Étant donné la continuité temporelle de notre état de conscience, il faut également supposer que l'intrication de ces particules persiste bien que le système soit mesuré. Cependant dans la réalité, une corrélation parfaite ne peut pas exister très longtemps. De manière générale, les états de corrélations sont mixtes, ce qui rend difficile une description en termes d’ « esprit ». Autrement dit les limites de l'esprit seraient floues. Cependant on pourrait supposer qu'une corrélation suffisante pourrait faire émerger la sensation d'identité telle que nous la vivons, à travers l'unicité et la continuité de l'exercice du libre arbitre sur un système à grande échelle. Intéressons nous à un système qui remplirait ces caractéristiques.

12. L'identification à l'esprit humain

Il est reconnu que le système nerveux est le siège de la conscience. Par ailleurs nous savons également que par un jeu d'interactions chimiques et électriques complexes, les neurones agissent de manière à inhiber ou laisser passer des signaux électriques. Ceci se fait principalement au niveau des synapses, et ce sont au final les signaux résultants qui constituent nos actes. Il en découle que les synapses seraient le principal lieu de la mesure qui permet à notre conscience d'exercer le libre arbitre. Nous simplifions ici délibérément le fonctionnement du cerveau dans un but d'illustration.
Ainsi, en posant le libre arbitre, nous sommes amenés à envisager que le système nerveux, et en particulier son champ électrique, constitue un système chaotique tel que les particules le constituant restent intriquées de manière permanente au cours du temps, afin de rendre compte de la persistance temporelle de la conscience, et ce jusqu’à la mort, avec des interruptions ou de diminutions éventuelles lors des pertes de connaissance ou du sommeil. Autrement dit, bien que l’état global du système (l’état de chaque synapse) soit dans un état déterminé, il existerait une indétermination persistante globale unique du champ électrique qui déterminerait son évolution à moyen terme. Cette hypothèse serait susceptible d'être vérifiée par l'expérience en étudiant les intrications quantiques au sein du cerveau.
Nous pouvons maintenant revenir au troisième de nos obstacles, l'aspect perceptif et auto-perceptif de la conscience. Dans le cas du champ électrique, le « contact avec le reste l’univers » qui provoque la décohérence est un contact avec le réseau neuronal. De manière intuitive, en supposant que ce réseau est lui-même d’une certaine manière une image du monde, il est possible de faire le lien entre ce contact, cette « mesure », et la caractéristique de « perception du monde » de la conscience. De manière plus abstraite, il est également possible de faire le lien entre la rétroaction, caractéristique des systèmes chaotiques et nécessaire pour maintenir l'intrication supposé de l'esprit humain, et la dernière caractéristique de l'esprit qui est la conscience de soi. Autrement dit nous avons levé tous les obstacles.
Nous entrerons dans la troisième partie dans des domaines plus spéculatifs en essayant d'identifier ce modèle à la façon dont nous percevons intérieurement notre conscience et notre psychisme, et en évaluant l'impact de cette conception sur le reste de l'univers.

Troisième partie - Les conséquences philosophiques


Cet article est la troisième et dernière partie d'un texte consacré à l'hypothèse du libre arbitre dans le cadre de nos connaissances scientifiques. Au cours des deux premières parties, nous sommes arrivés à la conclusion que cette hypothèse impliquait l'identification de l'esprit humain à un système chaotique dont l'état est contrôlé par un ensemble de particules intriquées. Nous allons maintenant aborder de manière plus spéculative les conséquences de cette nouvelle conception dans différents domaines. Commençons par essayer d'identifier la façon dont nous percevons notre psychisme à ce modèle.

13. La nature de nos pensées

Nous pouvons différencier plusieurs catégories de contenu conscient.
Il y a d'abord nos pensées et nos idées. Elles sont généralement objectives : nous sommes capable d'en rendre compte et de les communiquer. Autrement dit elles ne correspondent sans doute pas à des états quantiques indéterminés mais à un état mesurables du champs électrique cérébral. Cependant nous sommes capable de diriger consciemment notre attention parmi elle, de les faire évoluer et même d'inventer des idées. Elles sont d'abord potentielles et peu définies, et si l'on décide de diriger notre conscience vers elles, se précisent, s'actualisent et mènent à de nouvelles idées. Ainsi, s'il existe un « fil conducteur » déterministe à nos idée, car on passe rarement du coq à l'âne en l'absence de perturbation extérieure, l'évolution semble néanmoins pilotée par notre conscience.
Ceci colle de manière assez frappante avec l'évolution d'un système chaotique, prévisible à très court terme puisque son état évolue continument, et suit un attracteur (le fil conducteur) mais dont l'évolution à moyen et à long terme rencontre des bifurcations amenant des divergences de plus en plus grandes et est finalement aléatoire. L'attracteur du système, c'est à dire l'ensemble des états qu'il parcoure, serait notre contenu mémoriel. Il s'agit donc d'un attracteur complexe, structuré, à l'image du monde extérieur, et, contrairement à un système chaotique classique, d'un attracteur se construisant et évoluant lui même en fonction de l'état du système et des perturbations extérieurs.
Remarquons qu'il existe une composante assez mystérieuse dans nos pensées à travers le contenu inconscient, dont la nature est semblable à celle de nos idées mais qui s'impose à nous de manière involontaire, comme s'il venait de l'extérieur. Peut être s'agit-il d'une forme de « système pensant » en partie indépendant du notre.
Enfin le contenu de notre psyché est aussi constituée des émotions, que nous sommes partiellement capable de contrôler, et des perceptions sensorielles desquelles nous pouvons seulement porter ou détourner notre attentions sans réellement les modifier. Il s'agirait donc d'éléments plus ou moins déterministes et moins intriqués à notre conscience, des perturbations extérieures au système.

14. La synchronicité

Etant donné la nature de l'intrication quantique, il apparaît envisageable que l'esprit puisse ne pas se limiter à une personne, mais qu'au contraire tous les esprits du monde soient enchevêtrés les uns dans les autres, à la manière des particules à leur échelle. Des relations suivies entre plusieurs personne ou un simple acte de communication (quand on est « sur la même longueur d'onde ») seraient susceptible de créer une intrication entre leurs deux esprits, intrication naturellement plus faible que celle qui existe au sein d'un esprit donné et qui fonde l'identité. De même pour l'appartenance à un groupe, qui générerait, au sens propre, un « esprit de groupe ». Il existe peut être même un esprit de l'Homme, dont le contenu serait « l'air du temps ». Jung pensait que l'inconscient était partagé entre les êtres humains. L'inconscient décrit par la psychanalyse serait alors cet esprit formé de tous nos esprits faiblement intriqués à différentes échelles : individuelle, familiale, culturelle, biologique.
Allons encore plus loin : les hasards et les phénomènes chaotiques ne se limitent pas à nos cerveaux. Ils sont également présent dans chacun des événements de nos vies. Il se pourraient qu'eux aussi se retrouvent parfois corrélés à nos états d'esprit. Jung a développé la notion de synchronicité en collaboration avec le physicien Pauli pour parler de coïncidences porteuses de sens entre des événements extérieurs et des états psychiques intérieurs, s'articulant autour de ce qu'il appelle un « archétype », par exemple la présence d'un grand nombre d'oiseaux et la mort d'un proche. Jung a constaté que ce type de coïncidences se produisaient fréquemment et avaient un impact fort sur le psychisme. Il pensait qu'elles étaient le fait de l'existence, conjointement à l'ordre causal des choses et porté par lui, d'un ordre du monde a-causal et a-temporelle.
Ces coïncidences hypothétiques sont effectivement a-causale : du point de vue causale, on les interprète simplement par le hasard, dont elles ne sont pas forcées d'enfreindre les lois statistiques. Mais du point de vue du vécu intérieur, ce sont des singularités fortement porteuses de sens. Nous sommes donc précisément dans ce que nous définissions comme l'action d'un libre arbitre, pour lequel l'unicité de l'événement joue un rôle déterminant. La synchronicité serait le fruit d'une volonté unique s'exprimant à la fois dans le monde matériel par un événement et dans notre esprit.

15. Les expériences psychiques

De nombreuses personnes souvent cultivées ont une façon de vivre intérieure ou témoignent d'expériences psychiques dont la science ne rend pas compte, et pensent que des phénomènes liés à l'intuition, bien qu'inexpliqués, se produisent parfois, comme le fait de sentir des choses avant qu'elles n'arrivent, de se savoir observé, d'avoir un contact particulier avec certaines personnes et de deviner des choses, ou plus simplement pensent que certains événements et la vie en général ont un sens et s'inscrivent « dans un tout ». Ce sont ce type d'expériences, ainsi que les expériences mystiques, pour lesquelles Jung invoquait la synchronicité.
Il faut avouer que le domaine de l'esprit reste encore grandement inexploré, et ces expériences ne sont pas formellement réfutées par la science mais les scientifiques préfèrent toujours trouver des explications « raisonnables » à ce genre de témoignage, c'est à dire des explications utilisant des éléments déjà connus et vérifiés. On invoque généralement des formes d'illusions psychologique, qui peuvent exister réellement par ailleurs, et on attribue les coïncidences au hasard. Si les scientifiques remettent ainsi en question les témoignages, c'est simplement parce qu'ils considèrent qu'ils n'entrent pas dans le cadre de nos connaissances physiques du monde matériel et semblent même les contredire en faisant intervenir une force surnaturelle.
Cette prudence est tout a fait justifiée. Cependant la démarche consistant à interpréter le hasard comme la manifestation d'une volonté puis à envisager l'intrication des esprits les uns avec les autres et l'existence de la synchronicité ayant une base physique nous force à reconsidérer les choses : le principal argument, visant à réfuter ce type de phénomène parce qu'ils enfreignent les lois de la physique et supposent des choses extraordinaires, n'est plus valable, puisqu'étant donné la nature supposée de l'esprit, nous pouvons envisager que différents esprits puissent être « reliés ».
Au contraire, si cette conception s'avérait juste, elle nous permettrait de réinvestir ces domaines et d'essayer de les étudier de manière réellement scientifique. La mise en œuvre est délicate car une singularité, par définition, échappe aux lois statistiques, mais en théorie il devrait être possible d'observer un effet statistique de l'intrication quantique à grande échelle pour peu que l'on parvienne à isoler les phénomènes que l'on suppose (subjectivement) « synchronistiques ». Toutefois rappelons que l'existence de la synchronicité est hypothétique et que nous sommes dans un domaine très spéculatif.

16. L'intentionnalité dans l'univers

De manière plus générale, affirmer que le hasard serait en réalité l'expression d'une volonté, même en dehors de notre conscience, mérite d'être étudié. Bien sûr comme nous le remarquions la plupart des fluctuations s'effacent à notre échelle. Reste que le hasard joue un rôle non négligeable dans un certains nombre de phénomènes importants. Pensons à l'évolution des espèces, par exemple, qui s'explique principalement par les aléas des mutations génétiques ayant lieu au niveau moléculaire. Mais finalement qu'est-ce qui différencie dans les faits l'intervention d'un hasard « aveugle » de celle d'une volonté ?
De l'extérieur, rien, disions nous mais ce n'est pas tout a fait juste. Derrière l'idée d'intentionnalité il y a deux idées complémentaires, l'une n'allant pas sans l'autre. La première idée, c'est que l'intentionnalité n'est équivalente au hasard que d'un point de vue statistique, mais qu'elle ne l'est pas si l'on considère les événements dans leur contexte singulier. Autrement dit il existe une différence mais celle-ci échappe de facto à la méthode scientifique, qui ne peut pas rendre compte de phénomènes uniques, qui s'intéresse aux régularités et non aux singularités. Le monde de l'esprit serait précisément le domaine de ce qui échappe à la méthode scientifique.
La seconde idée, c'est que cette différence a pour essence le fait que les volontés, contrairement au hasard « aveugle », sont « voyantes », c'est à dire reliées : reliées à leur contexte, reliées entre elles, et finalement reliées à l'univers entier si l'on considère que les particules sont toutes plus ou moins intriquées ; et ces liens, de par la nature de l'intrication quantique, sont non locaux et a-temporels. De ce point de vue une volonté est fondamentalement différente d'un hasard indépendant, car c'est un choix qui s'inscrit dans un ensemble plus grand.
L'idée d'un lien entre les volontés amène d'elle même l'idée d'un ordre des choses dans le domaine des esprits et des volonté. Cette ordre existe-t-il ? Dans notre hypothèse naturaliste, si cet ordre existe, on devrait le retrouver dans la façon dont sont structurés ces liens entre les volontés. Répondre à cette question nécessiterait de construire une « physique des esprits » et de décrire la manière dont ceux-ci s'enchevêtrent, se composent, se décomposent, interagissent, émergent ou disparaissent, puis d'explorer ce nouveau monde. En somme un vaste programme...

17. L'impasse déterministe

La vision entièrement déterministe et causale du monde qui voudrait réduire l'indéterminisme à des fluctuations disparaissant à grande échelle voire à un déterminisme sous-jacent a dominée la pensée scientifique de ces derniers siècles et fut couronné d'un énorme succès opérationnel tandis qu'elle enrichissait considérablement nos connaissances. Cependant il s'agit d'une impasse conceptuelle, puisqu'elle nie en quelque sorte l'existence de notre vécu intérieur et de notre libre arbitre et l'assimile à une illusion. Elle nie également la possibilité d'une flèche du temps, car selon cette conception aucun moment du temps ne peut être considéré comme le présent, chaque moment étant indifférencié. Elle est donc en contradiction flagrante avec le monde tel qu'on le perçoit intuitivement et n'explique pas cette contradiction. Mais surtout elle est incapable d'expliquer pourquoi l'univers va en se complexifiant, avec l'apparition des atomes, des molécules, des galaxies, de la vie, et enfin de l'homme, si ce n'est à posteriori par un incroyable hasard.
En effet dans un monde déterministe, puisque l'entropie augmente sans cesse, il n'y a pas de raison que l'ordre émerge de l'univers, à moins d'imaginer des conditions initiales infiniment bien réglées aboutissant par causes à effet au monde que nous connaissons. Autrement dit la démarche matérialiste déterministe consiste à évacuer toute intentionnalité du monde en cours d'évolution pour la reléguer intégralement aux conditions initiales, c'est à dire à une seule et unique intentionnalité préexistant au monde. Cette démarche quelque peu absurde est simplement une négation du réel tel que nous le vivons.
Face à ces obstacles insurmontables, la conception assimilant les fluctuations quantiques à quelque chose de marginal dans l'univers mérite aujourd'hui d'être dépassée. Seules ces fluctuations expliquent l'apparition de structures ordonnées. En prenant en considération leur portée et le rôle actif qu'elles ont dans leurs singularités, non seulement nous collons mieux à nos connaissances scientifiques, puisque nous tenons compte de l'indéterminisme, non seulement nous sommes capable de rendre compte de manière rationnelle de l'esprit tel que nous le vivons et d'interpréter de manière compréhensible la mécanique quantique, mais en plus nous pouvons apporter un éclairage nouveau à l'évolution de l'univers.

18. Une nouvelle science

En définitive l'évolution du monde tout comme l'histoire des hommes semble être un jeu subtil entre la loi et le hasard, entre la structure régulière et l'événement singulier, entre la pré-détermination et la liberté. Selon notre interprétation, le hasard, la volonté donc, serait à l'origine de la génération de structures stables propices à son propre épanouissement. Ces structures se font successivement de plus en plus complexes, chacune s'appuyant sur les précédentes, accédant ainsi par palier via une sélection de type darwinienne à des formes supérieures, de l'atome à la cellule puis de la cellule à l'être vivant, et, à travers l'homme, de l'être vivant à la civilisation. On peut voir ces structures comme des passerelles permettant à l'esprit d'investir le monde matériel sur des échelles de plus en plus grandes, passerelles dont nous serions à ce jour et à notre connaissance la forme la plus aboutie.
Ainsi à l'idée d'un esprit hors de la matière, qui pose certains problèmes d'interprétation (L'esprit enfreint-il les lois de la nature ? Quand est il apparut sur terre ?), et à l'idée d'un monde sans esprit qui en pose d'autres (Pourquoi le temps et pourquoi notre vécu ? Pourquoi les structures complexes ?), nous pouvons substituer l'idée d'une matière qui est esprit, l'idée que l'esprit est une caractéristique essentielle et indissociable de la matière, fondant la flèche du temps, et qui se manifeste, quand la structure matérielle le permet, par la conscience telle que nous la connaissons, à travers l'intrication d'un grand nombre de particules au sein d'un système chaotique structuré. C'est ce à quoi nous amène le simple fait de poser le libre arbitre dans l'hypothèse naturaliste, par l'intermédiaire d'une interprétation de la physique quantique en terme d'esprit. S'il s'agit pour l'instant d'une simple hypothèse, la résolution du problème de la mesure serait décisive en la matière.
L'aspect intéressant de cette approche, il me semble, est qu'elle ne nécessite pas l'intervention d'une quelconque force surnaturelle magique enfreignant les lois connues, que nous aurions été obligé de supposer ad-hoc sans que sa manifestation n'ait jamais été observée. Autrement dit elle se place dans une démarche purement rationnelle, dans le cadre de nos connaissances actuelles, mais permet néanmoins d'envisager l'existence de l'esprit et de notre vécu et son lien avec la matière. A travers l'étude des singularités, elle ouvre de nouvelles perspectives scientifiques.

Conclusion et avertissement

Certains éléments évoqués ici ne sont pas nouveaux, voire même très ancien. Ils sont simplement posé dans un cadre rationnel sous la forme d'une hypothèse scientifique.
Je ne pense pas que les manières de voir développées ici, si on les adopte, devrait de quelque manière que ce soit modifier la façon dont nous percevons notre existence. C'est au contraire la manière dont nous la percevons qui serait susceptible de modifier ou de compléter les hypothèses. Il serait tentant par exemple pour chacun d'interpréter, de manière tout a fait égocentrique, le moindre hasard comme quelque chose de significatif pour lui-même. N'oublions pas que notre conscience s'insère avant tout ici et maintenant, et que les intrications quantiques, que je suppose présentes dans nos esprits, sont a priori infiniment faible dans le monde matériel qui nous entoure, sans quoi la science déterministe aurait été inopérante. Certaines extrapolations abusives n'ont pas lieu d'être et risqueraient de nous faire perdre le contrôle de notre esprit à travers une soumission volontaire aux aléas.
Par ailleurs je suis conscient que certaines spéculations avancées ici pourrait être perçu comme un moyen de valider des croyances superstitieuses, ou encore pourrait être pris pour argent comptant et servir de caution à des théories n'ayant aucun fondement rationnel. Mon but n'est certainement pas de valider toute sorte de spéculations irrationnelles. Dans le domaine de l'esprit, il est possible d'inférer tout et n'importe quoi, et nombreux sont ceux qui semblent penser que l'usage de la raison et le rattachement à la réalité objective y sont facultatifs. Je pense au contraire que face à ce monde mystérieux, ils sont plus que jamais nécessaire, tout autant que l'ouverture d'esprit. C'est pourquoi si je me suis autorisé certaines extrapolations, je pense qu'il est difficile d'aller plus en avant sans chercher d'abord à tester ces hypothèses sur le réel suivant les pistes proposées plus haut. A ma connaissance ce type d'expériences n'ont pas encore eu lieu et cette hypothèse est donc valable à priori.
Aussi malgré ces réserves je suis persuadé que cette conception des choses est féconde et que si elle s'avérait juste, elle nous forcerait à envisager des hypothèses jusqu'ici exclues et ouvrirait de nouveaux champs du possible dans de nombreux domaines de la connaissance.

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