jeudi 12 juin 2008

Aujourd’hui, j’ai testé pour vous... Les quotidiens gratuits !


Chaque jour en prenant les transports en commun, je vois d’abord de jeunes gens affublés de déguisements et qui, tels les crieurs d’antan mais ressemblant plus, eux, à des hommes sandwiches, une pile de journaux sous le bras, les distribuent à qui n’en veux. On se les arrache, et pour cause, ils sont gratuits... De quoi faire passer la pilule du trajet quotidien en s’occupant l’esprit. Et je vois ensuite dans le bus les têtes se cacher derrière ce journal, préférant arborer l’énorme publicité de la quatrième de couverture plutôt que leur triste mine fatiguée du matin.

Ca faisant bien longtemps que je n’avais pas eu un tel papier dans les mains, car je leur préfère les livres ou, excusez ma vanité, mes propres réflexions défilant dans mon esprit au rythme du paysage. C’est pourquoi je décidai de m’en procurer plusieurs exemplaires afin d’en analyser le contenu, et surtout, de répondre à la question qui taraude, j’en suis sûr, plus d’un esprit : par quelle phénoménale philanthropie de grands groupes industriels pourtant d’habitude peu scrupuleux (Bolloré, Bouygues...) décidèrent un jour de faire bénéficier gratuitement le peuple de tant de précieuses informations ? Je me suis donc procuré deux exemplaires du produit de ces généreux donateurs, espérant secrètement qu’en résolvant ce mystère, j’apporterais un peu de clarté à un autre mystère, plus ancien mais similaire, celui de la gratuité de la télévision. C’est donc muni du numéro du 28 Mai de « Direct Soir » et du numéro du 29 Mai de « Métro » que je m’apprête à vous livrer mes conclusions.


Observons d’abord la couverture de « Direct Soir » : il ne s’agit pas d’une publicité mais presque. Le journal titre « Sortie du film ’Sex and the City’ », avec une photo de l’actrice Sarah Jessica Parker. C’est vrai qu’on était mercredi, le jour de sortie du film...


Les deux pages suivantes traitent de l’actualité France et de l’actualité monde. Environ 15 articles en tout, très courts, qui ressemblent à des retranscriptions de dépêches AFP. Aucune analyse, de l’information "brute". On notera un passage un article reprenant une communication gouvernemental sans commentaire (Le « plan campus »), et surtout l’absence d’un sujet qui pourtant était dans l’actualité ce jour là : les négociations sur les 35 heures.


Les trois pages suivantes, titrées « En couverture », traitent donc de manière complaisante du nouveau film « Sex and the city ». Pas de critique du film à l’horizon, ni bonne ni mauvaise, mais plutôt une longue rétrospective fort élogieuse de la série qui a « révolutionné le monde des séries » et de l’incroyable parcours de Sarah Jessica Parker, « enfant de la balle », « icône malgré elle », agrémentée d’une interview de cette dernière et de petits encadré sur les personnages de la série histoire de bien se les remettre en tête avant d’aller voir le film. Enfin le dossier se termine sur une invitation à « aller plus loin » en achetant, au choix (multiple) : le DVD de la série, le livre qui a inspiré la série ou encore la biographie de la star de la série. C’est après ces trois pages délicieuses que nous voyons enfin venir la première publicité du journal, en pleine page.


Attardons nous un petit peu sur les deux pages suivantes qui constituent en quelque sorte la rubrique économie du journal. S’agit-il des dernières nouvelles financières ? Parle-t-on de fusions d’entreprises, ou encore de politique économique ? Du tout. La rubrique, en réalité intitulée « la saga de l’économie », est consacrée chaque jour au portrait d’une entreprise, le récit d’une réussite exemplaire, aujourd’hui les laboratoires Boiron et leur passion de l’homéopathie. Ayant eu une formation scientifique, je sais bien que l’homéopathie ne fonctionne pas plus qu’un placebo (et rappelons qu’un placebo est efficace), comme l’ont montré de nombreuses études. Ce n’est pas le fruit de l’expérimentation mais celui d’une croyance irrationnelle depuis démentie par la découverte de l’aspect moléculaire de la matière. Aussi je suis surpris de ne voir dans cette double page qu’une seule référence à l’aspect non scientifique de l’homéopathie, en une phrase laconique à la fin d’un encadré : « Certains médecins continuent aujourd’hui à ne voir qu’un simple placebo dans cette médecine naturelle ». Ainsi certains médecins têtus « continuent » à ne pas croire à l’efficacité de l’homéopathie... Malgré toute les études qui ont prouvé que son efficacité était celle d’un placebo ? Le verbe continuer sous-entend donc que l’homéopathie, « médecine naturelle », sans doute par opposition aux « médecines artificielles », appartient à l’avenir. Cela mérite réflexion... Mais plutôt que de réfléchir, on nous propose de contempler les chiffres qui illustrent le formidable succès de l’homéopathie : les 400 millions de personnes qui se soignent avec, et les 200 000 médecins qui lui font confiance dans une centaine de pays. Ca vaut bien toutes les preuves... En tout cas il est évident que cet article n’est pas le lieu pour emettre un doute sur la fabuleuse histoire philantropique et passionnée menée par les laboratoires boiron.


Suivent deux pages « sport », avec une sélection de livre en prime, puis trois pages « culture », encore remplies de livres, de DVD, de CDs, de BDs, de spectacles, et même un encadré sur un restaurant parisien. Bien sûr tous ces produits de consommation sont fortement conseillés. Un seule réelle critique dans ces trois pages, celle d’un film, aujourd’hui, « Maradonna ». La critique est mauvaise : Kusturica se met hors jeu en s’attardant sur le terrain glissant de la politique (en l’occurrence l’altermondialisme).


Je ne m’attarderai pas sur la fin du journal : une pub en pleine page, une page « cosmétique » vantant différents produits, encore une pub en pleine page, deux pages « people », programmes télé, horoscopes, météo et mots fléchés... Puis sur la quatrième de couverture une dernière publicité. Au total, donc, 4 pages de pub seulement sur les 24 que compte le journal... Mais combien de publicités « déguisées » ?


Passons au magasine « Métro ». Il était accompagné ce matin là d’un supplément. Le journal « Le Monde » offre parfois de tels suppléments économiques, avec des articles de fond prenant un peu de recul sur l’actualité. Métro aussi offre des suppléments. Ici il s’agissait du catalogue publicitaire de « Virgin mégastore »... Ceci devrait nous mettre la puce à l’oreille.


Voici rapidement le contenu du journal : en première page, des gros titres sur un fait divers (l’affaire fourniret) et le sport (Euro 2008). S’ensuivent 5 pages d’informations, principalement des dépêches factuelles, une page « écologie », une demi page « reportage », deux pages « sport », une page jeux et météo, quatre pages « culture » remplies pour moitié de publicités et pour finir deux pages « télévision ». A ceci s’ajoute 6 publicités en pleine page ainsi que de nombreux encarts. Au total, l’équivalent de 10 pages sont consacrées à la publicité sur les 24 que compte le journal. Remarquons au passage que les articles de politique reprennent avec une relative complaisance les communications gouvernementales (« un gros bonus pour les campus », « à la chasse aux niches ») et les informations sur le Medef (« le Medef s’engage pour réinsérer les détenus »), qu’une fois de plus les 35 heures sont absentes, et que les faits divers occupent le gros des deux premières pages.


Que conclure de tout ceci ? Nous savons bien qu’en ce monde rien n’est gratuit. Ces journaux ont bien un prix, mais lequel ? Nous pourrions penser qu’il s’agit d’une forme de propagande politique visant à (dé)former l’opinion, comme le font les états totalitaires. Ceci expliquerait sa gratuité. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas. En premier lieu ces journaux ne sont pas financés par l’état mais par de grands groupes industriels et médiatiques. En second lieu, même si les informations politiques sont traitées avec une relative complaisance envers le gouvernement et même si certains sujets sont occultés, la politique n’occupe certainement pas le premier plan. Bien au contraire.


En réalité nous voyons clairement deux modèles : celui du matin et celui du soir.

Celui du matin, c’est « Métro ». Près de la moitié de son contenu est consacré à la publicité. Il contient une part relativement importante d’informations, factuelle et axée sur les faits divers, 5 pages. Il contient 7 pages plus « futiles » (sport, culture, télévision...) plus quelques pages de type « magasine » (immobilier, écologie).


Mais le cas le plus intéressant est celui du soir. Il est beaucoup moins porté sur l’information, 2 pages seulement. De plus il ne contient que 4 pages de publicités. Mais si l’on est attentif, on s’aperçoit que chaque page est une injonction à la consommation. Pas moins de 9 pages du journal peuvent être considérées comme des publicités déguisées, pour les cosmétiques, pour les produits culturels « de masse » ou pour une entreprise. Enfin 9 pages sont ce que j’appellerais des futilités (sport, horoscope, télévision).


Non, ces journaux ne sont certainement pas des journaux de propagande politique. Ce sont des journaux de propagande économique, au service des acteurs dominants du marché. Ce n’est pas l’état qui essaie de transformer l’opinion publique mais ce sont les grands groupes les plus puissants. Ils ne cherchent pas à nous imposer une vision politique. Le message est le même qu’à la télévision. C’est le suivant : ne vous intéressez pas à la politique. Ne pensez pas à mal de l’état. Ne contestez rien, ne critiquez rien. Divertissez-vous. Consommez. Non nous ne sommes pas dans une dictature politique. Nous sommes dans une dictature économique.


Les quotidiens gratuits fonctionnent sur le modèle de l'économie de l'attention. S'ils sont gratuits, c'est que contrairement aux apparences, nous ne sommes pas les clients de ces journaux mais leur fournisseur : en attention. Cette attention est revendue aux annonceurs.


Quand on sait que la plupart des gens ne s'informe que par les médias gratuits, c'est un vrai problème de société qui se pose. Il devient très facile de manipuler l'opinion de manière sournoise. Les journaux gratuits ne sont pas exhaustifs : l'information y est filtrée, parfois occultée. Ils nous noient de faits divers alors que certains faits importants ne sont jamais repris. Les mouvements sociaux par exemple sont systématiquement présentés sous l’angle de la gêne des usagers, mais les revendications des grévistes ne sont quasiment pas reprises, ou bien présentées rapidement et de manière biaisée. Qui va aller s’informer pour aller plus loin, quand les choses sont présentées ainsi ? Le résultat est clair: l’opinion publique est manipulée par des grands groupes médiatiques détenus par des gens puissants et qui ont plutôt intérêt à casser les mouvements sociaux.


Prendre chaque matin un exemplaire de ce journal pour se distraire le temps d’un trajet peut paraître anodin. Il n’en est rien, car ce faisant nous laissons les puissants nous manipuler. Croyez moi on n’est jamais assez averti. Même critique et lucide notre esprit finit par baisser la garde devant ces annonceurs qui savent mieux que personne parler à notre inconscient. Aussi le mieux est encore de s’en passer.


Pour terminer, j’aimerai évoquer une publicité pour le magasine « Métro ». Elle montre un suporter de football en train de faire le salut nazi près d’un stade. Un mannequin noir placé derrière lui comme une ombre soutient son bras tendu. Le slogan est le suivant : « se faire une opinion, ce n’est pas suivre celle des autres. » Puis le logo : « Métro. Les faits. »


Quelle belle leçon. Passons sur le côté démagogique de l’anti-fascisme et intéressons-nous au slogan. Effectivement, pourquoi s’embarrasser des analyses et des réflexions des autres ? Pourquoi lire des articles de fond ? Pourquoi prendre du recul ? Pourquoi partager ? Les actualités au jour le jour, « à chaud », suffisent amplement à se forger une opinion, et en particulier les faits divers les plus sinistres si bien mis en avant par les médias... Qui oserait mettre en doute la pureté et l’objectivité sans faille des faits qui nous sont présentés, sélectionnés pour nous de manière totalement impartiale, sans jamais privilégier le sensationnel bien entendu ? Les faits, rien que les faits. Ils nous suffisent. Pourquoi s’embarrasser de mises en relation avec d’autres événements plus anciens, voire même, au mon dieu, avec l’histoire ? Nous savons bien que toutes les opinions se valent, que tout est relatif, l’opinion de l’expert et celle du quidam, que la discussion ne mène à rien... Alors surtout, ne réfléchissons pas trop.

3 commentaires:

Antoine a dit…

La grille des programmes télévisés de Direct Soir est particulièrement probante. Journal gratuit du soir, Direct Soir consacre deux pleines pages aux émissions de télévision et se permet quelques avis, quelques suggestions candides sous forme d'étoiles comme dans la plupart des journaux télévisés payants.

Cependant, je commence à douter de la probité de Direct Soir dans l'attribution des étoiles puisque les seuls programmes à trois étoiles, chaque soir sans exceptions, sont les programmes de Direct8.

Direct8, Direct Soir, une anaphore hasardeuse ? Ou peut-être juste la marque d'un même groupe, le groupe Bolloré ...

Q a dit…

Effectivement, c'est louche...

Q a dit…

On pourra aussi aller voir ce lien : http://forestent.free.fr/ pour savoir à qui appartiennent les médias.