lundi 13 octobre 2014

Indétermination, indéterminisme et réalisme (suite) : le réalisme modal

Dans le dernier billet nous avons évoqué plusieurs façons dont le monde pourrait être métaphysiquement indéterminé (à propos des faits futurs, ou des micro-états de la mécanique quantique), ce qui semble à première vue contredire le réalisme scientifique, du moins compris dans une optique logico-sémantique comme l'affirmation suivant laquelle nos théories, interprétées littéralement, sont vraies. Il semble en effet qu'une telle indétermination viole le principe du tiers-exclu : certains énoncés seraient ni vrais ni faux. Nous avons vu comment différentes interprétations de la mécanique quantique en viennent à sauver le réalisme, que ce soit en complétant la fonction d'onde, ou en l'interprétant de manière non probabiliste, comme décrivant un état finalement déterminé. Mais aucune n'est exempte de difficultés : soit (dans le cas des mondes multiples) elles ne rendent pas vraiment compte de l'aspect probabiliste des prédictions, soit elles se voient obligées de compléter la théorie de manière ad-hoc afin de sauver le réalisme.

L'idée de cet article est de s'intéresser plus au détail à la prétendue incompatibilité entre réalisme et indétermination des états physiques. En quelle mesure serait-il possible d'exprimer les énoncés des sciences de manière à respecter les principes de la logique, tout en faisant état d'une authentique indétermination, notamment à travers une interprétation probabiliste de la fonction d'onde qui ne soit pas la marque d'un manque d'information ? Les logiques non classiques, comme la logique quantique, qui rejettent le tiers-exclu, sont parfois regardées avec suspicion. Ici je propose plutôt d'explorer l'extension de la logique classique qu'est la logique modale.

Je met en lien au passage plusieurs vieux articles sur les mêmes sujets qui défendent des thèses similaires (de manière peut-être plus accessible que celui-ci) : Présentisme et mécanique quantique et Dissoudre le paradoxe du menteur dans la temporalité.

Pourquoi être réaliste modal ?

Commençons par motiver notre tentative. Plusieurs éléments peuvent nous amener à envisager l'utilisation de la logique modale (qui rappelons le traite de ce qui est possible ou nécessaire, non seulement de ce qui est le cas).

D'abord nous l'avons vu il y a la volonté de faire justice à l'utilisation des probabilités en mécanique quantique. Cette théorie nous sert à dériver des prédictions probabilistes de nos mesures. De là il découle naturellement que la fonction d'onde, censée décrire des états physiques, pourrait être interprétée de manière fondamentalement probabiliste plutôt que comme décrivant des états de faits. Certes il est possible d'envisager une dynamique probabiliste plutôt que des états probabilistes, mais nous l'avons vu, ceci nous demande de nous éloigner de la théorie standard qui est pourtant extrêmement bien vérifiée. Il semble donc plus naturel d'interpréter les états eux-même comme étant indéterminés.

Une seconde motivation est plus générale. Qu'est-ce à dire qu'une théorie scientifique est vraie ? Au fond une théorie n'a pas vraiment pour objet de nous renseigner sur les faits de ce monde, mais plutôt de généraliser sur ces faits de manière à faire des prédictions. Autrement dit, une théorie scientifique décrit des lois de nécessité physique plutôt que des faits. C'est justement parce ces lois se vérifient que nous pensons que la théorie est vraie (le succès prédictif est à la base d'un des principaux arguments pour le réalisme scientifique), et d'ailleurs les états que nous assignons aux systèmes physiques n'ont de sens que dans la mesure où ils ont une efficacité causale qui peut nous permettre de les connaître.

Ici on retrouve une ligne d'argumentation qui est souvent utilisée pour justifier le réalisme structural : l'idée que ce sont les relations qui, dans la réalité, sont connaissables. On peut concevoir ces relations (que certains auteurs n'hésitent pas à qualifier de "modales") comme étant des relations nomologiques, des lois naturelles, et à l'instar des empiristes, être suspicieux envers tout réalisme qui prétendrait porter sur la nature fondamentale de la réalité au delà de ces relations.

Une question qui se pose cependant, c'est s'il est possible d'être réaliste envers les relations nomologiques sans l'être envers les éléments reliés (c'est bien ce vers quoi nous nous dirigeons ici puisqu'on veut que les faits reliés soient authentiquement indéterminés). Si l'on est réaliste à propos des états de faits, on peut d'emblée être réaliste à propos des lois de la nature : si tous les faits sont fixés, les lois pourraient n'être (suivant une conception humienne) qu'une façon commode de synthétiser les faits. Mais l'inverse n'est pas vrai, et on peut très bien se dire réaliste scientifique sans penser pour autant que les faits sont déterminés, pour peu que les lois le soient. Cette conception a l'avantage d'offrir une vision plus consistante de la causalité que les versions humiennes. Les lois causales font plus que simplement synthétiser les faits, elles les régissent. Mais ceci n'a de sens que si le faits ne sont pas métaphysiquement déterminés (sinon les lois ne feraient finalement rien du tout).

Réalisme et pragmatisme

Ces deux motivations peuvent être mises en lien avec une attitude pragmatiste envers la vérité suivant lesquelles une croyance est vraie si elle permet d'interagir efficacement avec la réalité (on ajoutera pour éviter d'en faire une définition trivialement fausse : non pas temporairement mais de manière indéfinie dans le temps, au "terme de l'enquête", dans des conditions épistémiques idéales, etc.). Nous disions que contrairement au réalisme standard, nous ne voulons pas croire qu'une connaissance du monde soit possible qui ne puisse être justifiée épistémiquement. Il s'agit bien d'une attitude pragmatiste, l'interaction efficace tenant alors lieu de justification épistémique. A ce titre on comprend que les interprétations réalistes de la mécanique quantique posent problème : elles postulent, pour sauver certaines intuitions, des choses invérifiables sur le plan empirique.

Nous avions évoqué dans le dernier article des doutes quant à la possibilité que le pragmatisme puisse réellement soutenir le réalisme : une assertion pourrait n'être ni vraie ni fausse d'un tel point de vue, puisqu'elle ne peut pas, même en principe, être vérifiée. Cependant on peut voir le pragmatisme comme une manière de s'affranchir de considérations métaphysiques qu'on jugera dénuées de sens, justement parce qu'elles sont invérifiables même en principe. Si on accepte une théorie pragmatiste de la signification, un énoncé ni vrai ni faux est aussi dénué de sens et donc le principe du tiers exclu est sauf. Ainsi on peut imaginer des situations contrefactuelles qui permettraient de vérifier le nombre de cheveux sur la tête de Jules César au moment de sa mort, dans la mesure où cette information a pu se propager jusqu'à nous d'une manière ou d'une autre, tout en considérant qu'une affirmation invérifiable dans un sens plus radical soit finalement dénuée de sens. Il n'est donc pas évident que le pragmatisme soit nécessairement anti-réaliste et qu'il viole le principe du tiers exclu.

Le point important est qu'une attitude pragmatiste pourrait permettre de concilier réalisme et indétermination. Prenons le cas d'une croyance portant sur un événement futur : elle n'est pas en principe vérifiable au présent, mais elle le sera à l'avenir. De même dans le cas de l'indétermination quantique : le spin de l'électron est indéterminé, mais il suffit de le mesurer pour qu'il devienne déterminé. Mais le point important est qu'on n'est pas obligé de le mesurer, et que si on ne le mesure pas, alors le spin reste indéterminé, ce qui semble incompatible avec le réalisme.

La situation peut paraître en premier lieu assez étrange : si l'on est décidé à mesurer le spin de l'électron dans la direction haut-bas (ou si l'environnement de l'électron est tel que c'est son spin dans cette direction qui sera mesuré, suivant la théorie de la décohérence), l'indétermination de son état devient épistémique mais si on est décidé à ne pas le mesurer, elle reste métaphysique. Autrement dit la phrase "l'électron a un spin haut" a une valeur de vérité ou non suivant nos intentions. Si l'on veut sauver le réalisme, on doit accepter que la phrase ne prend de sens qu'accompagnée des intentions correspondantes. Voilà qui semble absurde, ou tout du moins anti-réaliste (puisque la réalité est bien ce qui ne dépend pas de nos intentions).

Cependant on peut dissoudre le paradoxe en observant que dans un cas de superposition, le résultat d'une mesure est aléatoire, et donc qu'en aucun cas la croyance "cet électron a un spin haut" ne peut être considérée comme efficace pour interagir avec la réalité. A ce titre on peut postuler qu'un tel énoncé isolé n'a pas de réelle signification, d'un point de vue pragmatiste. Ce qui a un sens, c'est la phrase "le spin de l'électron est soit haut, soit bas", ou, si l'on est certain d'obtenir spin-haut, "le spin de l'électron est nécessairement haut" : c'est, de manière générale, une interprétation probabiliste de la fonction d'onde (qui peut éventuellement assigner des probabilités de 1) qui est sensée.

En adoptant une conception pragmatiste de la vérité, on peut donc être amené à penser que les propositions qui ont des valeurs de vérité ne sont pas des descriptions d'états de faits, mais des propositions modales, qui décrivent des possibilités, accessibles par l'intermédiaire de mesures ou d'actions, et que ce qu'on prend pour des descriptions d'états de faits déterminées devraient elles-mêmes s'interpréter comme des propositions modales, en l'occurrence des propositions nécessaires puisqu'un état de fait restera vrai quoique nous fassions.

Voilà pour les préliminaires. Dans la suite, je propose quelques investigations plus techniques pour les lecteurs intéressés. Je reviens pour finir sur la façon dont cette théorie s'accorde avec les aspects temporels.

La logique modale

D'abord rappelons brièvement en quoi consiste la logique modale. Il s'agit d'ajouter à la logique classique les opérateurs de nécessité et de possibilité, qu'on peut interpréter (depuis Kripke) suivant une sémantique de mondes possibles reliés par des relations d'accessibilités entre mondes possibles. Un monde possible est alors conçu comme un ensemble maximal de faits cohérents entre eux, y compris des faits modaux, et les opérateurs modaux sont compris comme suit :

  • L'opérateur de nécessité ◻ indique qu'une proposition est vraie dans tous les mondes possibles accessibles depuis le monde actuel
  • L'opérateur de possibilité ◊ indique qu'une proposition est vraie dans au moins l'un des mondes possibles accessibles (il peut se définir comme ¬◻¬, avec ¬ la négation, ou à l'inverse, on peut définir l'opérateur de nécessité à partir de celui de possibilité de la même façon).

On fonde la logique modale ainsi comprise sur quelques axiomes de base (l'un visant à assurer que les lois de la logique classique s'appliquent dans tous les mondes possibles, l'autre à préciser l'usage de l'implication logique dans un cadre modal), auxquels on peut ajouter des axiomes supplémentaires pour obtenir des systèmes divers. Les systèmes les plus utilisés peuvent s'exprimer comme attribuant certaines propriétés intéressantes à la relation d'accessibilité entre mondes possibles :

la réflexivité
un monde actuel est lui même possible de son propre point de vue, ce qui est équivalent ◻p → p (si p est une nécessité, alors p est actuellement le cas. Ou sa contraposée : si p est actuellement le cas, alors p est possible). C'est en fait quasiment un pré-requis si l'on prétend effectivement parler de nécessité.
la transitivité
un monde "indirectement" possible depuis un autre monde possible est aussi un monde "directement" possible, ce qui est équivalent à ◻p → ◻◻p (si p est une nécessité, c'est une nécessité que p soit une nécessité. Ou sa contraposée : s'il est possible que p soit possible, alors p est possible.).
la symétrie
un monde actuel est vu comme réciproquement possible depuis les autres mondes possibles, ou encore p → ◻◊p (si p est le cas, alors p est possible en vertu d'une nécessité. Ou sa contraposée : s'il est possible que p soit une nécessité, alors p est actuellement le cas).
On peut combiner transitivité et symétrie, en adoptant simplement l'axiome suivant : ◊p → ◻◊p (si p est possible, alors c'est une nécessité que p soit possible, ou sa contraposée, s'il est possible que p soit nécessaire, alors p est nécessaire).

Si on accepte ces trois propriétés, on adopte le système S5 qui peut consister à envisager simplement une collection déterminée de mondes possibles tous accessibles les uns aux autres, ce qui rend inutile la combinaison de plusieurs opérateurs modaux successifs (seule le dernier vaut). L'adoption de S5 semble raisonnable dans notre cadre, si l'on ne pense pas qu'il existe "plusieurs degrés" de nécessité.

Il existe des controverses sur le statut à accorder à la sémantique des mondes possibles : certains prétendent qu'elle obscurcit la notion de nécessité au lieu de l'éclairer, d'autres au contraire (comme Lewis) pensent que les mondes possibles existent réellement. N'entrons pas dans ces débats, et adoptons pour l'instant une position intermédiaire : voyons y un outil de représentation utile.

Application à l'indétermination

L'idée en vue d'une application de la logique modale à l'indétermination est la suivante : on devrait pouvoir décrire les états indéterminés en terme de possibilités. Alors on aurait finalement à leur sujet une proposition qui est vraie ou fausse, faisant justice au principe de tiers exclu (donc au réalisme). Par exemple : quand un électron est dans une superposition de spin haut et bas, on pourrait dire : il est possible que l'électron a un spin haut.

Bien sûr si on veut ne pas faire échec au principe de tiers exclu tout en conservant une indétermination, il faut interdire de pouvoir formuler des propositions non modales du type "cet électron a un spin haut" qui ne seraient ni vraies ni fausses. Il faut qu'une proposition logique bien formée contienne forcément au moins un opérateur modal (de possibilité ou de nécessité). On exprimera alors simplement les faits par un opérateur de nécessité. (il nous faut donc remplacer l'axiome de réflexivité par : ◻◻p → ◻p et adopter l'axiome synthétisant transitivité et symétrie, pour éviter que les axiomes fassent usage de faits bruts).

Autrement dit il n'y a pas de faits actuels bruts contingents, seulement des faits nécessaires et des faits possibles. Au passage, on élude complètement cette notion obscure de nécessité métaphysique qui croyait nous faire différencier des faits actuels accidentels de faits actuels métaphysiquement nécessaires (mais on verra qu'il est possible de donner sens à l'idée de nécessité physique, ce qui est amplement suffisant).

Qu'est-ce qu'un monde possible ?

S'il n'y a pas de faits bruts, non modaux, alors il semble que nous ne faisons qu'adopter une sémantique des mondes possibles au sein de laquelle il n'y aurait pas de monde actuel. On conçoit généralement en logique modale que le monde actuel est l'ensemble des faits, qu'on peut exprimer directement sans opérateur de nécessité ou de possibilité, mais nous interdisons ici d'exprimer ces faits. Il faut donc plutôt, semble-t-il, assimiler le monde actuel à une collection de mondes possibles.

Je ne pense pas que ce soit un mal. Ceci permet notamment de résoudre le problème du statut ontologique des mondes possibles : ce ne sont ni des mondes parallèles, ni des entités obscures, ni des fictions, ils existent simplement à titre d'élément du monde actuel. Il semble donc qu'on peut être réaliste à leur égard sans entrer dans des considérations métaphysiques ésotériques : les possibilités existent en tant que dispositions instanciées dans le monde actuel. (A noter cependant qu'on parle ici uniquement des mondes physiquement possibles étant donné les faits actuels, c'est à dire qu'on ne considère pas d'autres types de nécessité que la nécessité physique.).

Ce qui semble paradoxal dans cette description des choses, c'est qu'un monde possible n'a rien de comparable au monde actuel, puisque le monde actuel n'est plus un monde possible parmi d'autre, mais lui-même une collection de mondes possibles. (notons au passage qu'on s'accorde avec la façon dont Bergson conçoit le possible : il affirme notamment que celui-ci n'est pas plus, mais moins que l'actuel. Nous n'essaierons pas ici de savoir s'il s'agit d'un parallèle amusant ou s'il existe des liens plus profonds.)

On pourrait essayer de sauver la symétrie entre monde actuel et monde possible : il suffirait que chaque monde possible soit lui aussi une collection de mondes possibles, et ceci à l'infini. C'est en principe déjà le cas en logique modale (si on interprète ainsi la relation d'accessibilité), mais contrairement au monde actuel, un monde possible sera doté de faits bruts qui obéissent au tiers-exclu : n'importe quelle proposition est, dans un monde possible, soit vraie soit fausse. Impossible donc de parler d'indétermination comme on le fait dans le monde actuel, sauf à aboutir à une régression à l'infini.

Nous devons donc, pour donner sens à la notion d'indétermination au sein d'une logique modale, nous résoudre à concevoir le monde actuel comme une collection de mondes possibles, et donc à envisager que chaque monde possible est en fait "impossible" au sens où il ne peut lui-même être un monde actuel fondamentalement indéterminé comme l'est le notre. Ou encore, ces mondes possibles ne sont que des objets mathématiques nous permettant d'assigner des dispositions au monde actuel. On peut en effet penser qu'il s'agit simplement d'un moyen d'assigner un degré de probabilité à chaque proposition.

Le problème de la physique quantique

Enfin, tout ceci semble très bien s'appliquer dans le cadre d'une indétermination "classique" mais risque de montrer ses limites dans un cadre quantique. Si en effet les inégalités de Bell sont violées, on aboutit à un moment donné à une contradiction logique.

Je reprend ici un cas de violation des inégalités de Bell sur un système intriqué pour le montrer : soit un système à deux particules sur lesquelles on peut mesurer au choix une parmi deux propriétés A et B dont les valeurs sont "vrai" ou "faux" (on notera a1, a2, b1 et b2 les valeurs obtenues sur les particules 1 et 2 respectivement). Soit les contraintes suivantes (avec ∨ le "ou" logique et ∧ le "et") :

  • ◻ a1 ∨ a2
  • ◻ a1 → ¬b2
  • ◻ a2 → ¬b1
  • ◊ b1 ∧ b2

Ce système est contradictoire, puisque des trois premières contraintes on peut dériver ◻ ¬b1 ∨ ¬b2, qui est la contradiction de la quatrième. Pourtant il correspond à un cas empiriquement possible en mécanique quantique.

Une solution pour s'en sortir est d'intégrer dans ces "mondes possibles" non seulement des faits présents, mais aussi des faits futurs, et notamment ceux qui concernent la façon dont le système sera mesuré. Ici en l'occurrence, la valeur A1 ne peut être mesurée que si B1 n'est pas mesurée, et la première contrainte ne vaut que si A1 et A2 sont mesurés. Chacune des contraintes est donc à conditionnaliser, ce qui permet d'échapper à la contradiction.

Bien sûr on peut de nouveau se questionner sur le rôle de cette conditionnalisation : quel est le statut des faits du type "c'est A qui sera mesuré" ? Ils semblent externes au système considéré, ou tout du moins concerner des aspects relationnels. S'agit-il de faits physiques ou non ? Sont-ils subjectifs ou objectifs ? Peut-on invoquer la décohérence ? Peut-on leur assigner des probabilités ? Concernent-ils les intentions des expérimentateurs ? C'est ici que l'anti-réalisme menace de ré-entrer par la petite porte, ou qu'on pourrait se voir obliger d'adopter une logique quantique. A moins qu'on décide d'abandonner la complétude de la physique. Ceci dit on peut penser légitimement que de tels énoncés correspondent à des faits qui seront objectifs. Mais nous n'entrerons pas plus loin dans ces questions complexes.

L'aspect temporel

Pour terminer examinons comment cette façon de concevoir le réalisme s'accorde avec les aspects temporels. Nous l'avions remarqué dans le dernier article, ce type de solution a un fort parfum de présentisme puisqu'on ne pense pas que les faits futurs macroscopiques sont métaphysiquement déterminés. Mais intuitivement, on pense bien qu'une fois une propriété mesurée sur une particule, une seule valeur aura été obtenue. Son état ne sera plus indéterminé pour la propriété en question. Peut-on concilier cette intuition ? Sans doute pas, pour autant rien ne nous empêche de nous questionner dans ce cadre sur le passage du temps : quel est son effet ?

On peut voir que des possibilités vont se concrétiser. Jamais nous n'obtiendrons un monde parfaitement déterminé (le passage du temps ne revient pas à sélectionner un et un seul des mondes possibles) mais au moins il le sera un peu plus qu'avant. Une proposition non nécessaire se sera transformée en proposition nécessaire. Ce qui est particulier dans cette forme de présentisme est que chaque instant présent est à lui seul en quelque sorte un univers bloc contenant des affirmations qui portent sur le passé ou le futur. Cependant on peut parler de présentisme (ou plus exactement de théorie "growing block") dans la mesure où les faits futurs n'ont pas de valeur de vérité.

On tombe alors dans une solution qui peut paraître métaphysiquement un peu étrange, d'abord parce qu'on a en quelque sorte des univers blocs se succédant, donc deux dimensions temporelles (mais peut-on arguer, l'une d'elle correspond au vrai passage du temps et n'est pas mesurable, puisque toute mesure se comprend à l'intérieur d'un univers bloc). Ensuite on pourra observer qu'en quelque sorte l'avenir va "réécrire" son passé en lui fournissant un état rétrospectivement micro-déterminé qui viendra expliquer une observation macroscopique déterminée. L'électron a présentement pour valeurs possibles a-vrai et a-faux pour la propriété A. Je vais dans un futur proche m'en acquitter en mesurant la propriété A, et j'observerai disons la valeur a-vrai. Je pourrai alors dire que ma particule avait, l'instant d'avant (vu dans mon univers bloc présent), cette valeur, expliquant le résultat de ma mesure, bien que l'instant d'avant (dans l'univers bloc précédent) son état était indéterminé. Le passage du temps fait donc en sorte que mon observation assigne une valeur déterminée à une proposition portant sur le passé. Ensuite évidemment le simple fait de cette mesure aura perturbé ma particule, qui sera toujours dans un état micro-indéterminé quand aux mesures futures (du moins quant aux autres propriétés que A), et cet état micro-indéterminé se répandra à l'échelle macroscopique dans un futur proche. Je vois donc, dans mon univers-bloc présent, un passé micro et macro-déterminé, un présent seulement macro-déterminé et un futur indéterminé à tous les niveaux.

Ce à quoi on pourrait ajouter que le futur est en fait en partie déterminé, et notamment aux échelles "super-macro" (disons macro tout-court et parlons de meso pour notre échelle). Nous pouvons par exemple prédire sans souci la position des planètes plusieurs siècles à l'avance. Si des lois physiques sont formulables, c'est bien qu'à un grain pas trop fin, le futur est déjà déterminé.

Voilà donc en résumé à quoi ressemblerait "l'univers bloc présentiste" :

Passé Présent Futur
Micro Det. Ind. Ind.
Meso Det. Det. Ind.
Macro Det. Det. Det.

Mais peut-on réellement, dans cet "univers bloc", parler de présent objectif ? S'il s'agit du moment où un état passe de l'état indéterminé à déterminé, c'est à dire si le moment présent d'un système est le moment où son état se décide, il semble que le présent est relatif à l'échelle considérée : le moment présent des micro-états serait dans notre passé (ils sont indéterminés dans notre présent parce que pas encore actuels) et celui des macro-états dans "notre" futur (dont l'état présent est déjà déterminé, fossilisé, depuis bien longtemps, mais dont l'état futur se décide "en ce moment")... Quelle échelle privilégier ?

Peut-on faire appel à la décohérence pour répondre à cette question ? Mais on risque de retomber dans des travers similaires. Disons qu'un état est présent au moment où il devient intriqué à son environnement et donc décohérent. Seulement si on considère un système plus large intégrant l'environnement dans cet état, on verra ce macro-système dans un état cohérent, le moment présent de ce macro-système se situant dans notre futur... On se retrouve dans une situation encore pire qu'en relativité où il s'agissait simplement de l'absence de foliation privilégiée de l'espace temps. Ici le même système, suivant qu'il est considéré comme isolé ou comme partie d'un tout, apparaîtra à un même instant t comme indéterminé (donc pas encore actuel) ou comme "fossilisé".

Une solution consisterait à affirmer que le moment présent est subjectif, relatif au point de vue, en associant à un point de vue une certaine échelle. Une telle vision des choses serait compatible avec la relativité. Resterait à donner sens à cette notion de point de vue subjectif, ce qui serait une question de l'ordre de la philosophie de l'esprit. Enfin laissons en suspens ces questions qui demanderaient plus de développement.

Conclusion

Il n'y a donc rien d'impossible à concilier le réalisme et l'indétermination de certains faits actuels. On adopte simplement un réalisme partiel, un réalisme envers les faits modaux, qui pourrait également être formalisé par l'adoption d'une logique modale sans monde actuel.

Sur le plan métaphysique, on peut très bien interpréter ce type de description modale comme l'assignation, à travers des états indéterminés, de dispositions aux systèmes physiques, ces dispositions exprimant des rapports de nécessité physique. A ceci il faut ajouter un autre principe, qui est celui de nécessité du passé, avec encore une fois l'idée que le passé détermine les faits actuels. On obtient alors exactement la vision présentée en terme de collection de mondes possibles, qui correspondent en fait aux mondes rendus physiquement possibles par ces lois, étant donné les faits passés. Il faut donc interpréter cette théorie comme un présentisme, le présent contenant les faits passés à titre de déterminations et les faits futurs de manière latente, à titre de possibilités.

Un aspect potentiellement intéressant que nous explorerons dans un prochain billet est la manière dont sont assimilés faits passés et lois ou déterminations portant sur le futur. Il se pourrait que ce faisant on éclaire le statut métaphysique des lois de la nature.

Bien sûr tout ceci n'est pas sans soulever des difficultés que nous avons évoqué : d'une part la conditionalisation à ce qui sera mesurée, nécessaire pour rendre correctement compte de la mécanique quantique, pose question. Mais ce problème est lié à un problème général de l'interprétation de la mécanique quantique (le choix de la base), et ici nous ne sommes pas en si mauvaise posture.

D'autre part les "univers blocs présentistes" impliqués peuvent paraître un peu étranges, éloignés des métaphysiques classiques. Mais faute d'un argument plus précis à son encontre (en fait les arguments à l'encontre du présentisme et des théories "growing block" mériteraient d'être examinées mais j'ai l'impression que cette théorie leur échappe), il ne s'agit pas là d'un aspect très problématique, et au contraire, il se peut que cette vision des choses s'avère fructueuse vis-à-vis de certaines questions de la philosophie du temps.

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