jeudi 28 août 2014

Relativisme conceptuel et relativité en physique : même combat ?

On peut parler de relativisme à propos d'un domaine de discours quand on pense que les énoncés de ce domaine sont toujours relatifs à un paramètre (un point de vue épistémique, un référentiel, ...). Par exemple :
  • la télécommande est à droite de la télévision--relativement à mon point de vue
  • la voiture de devant s'éloigne à une vitesse de 20 km/h--relativement à la mienne
  • ces deux événements sont simultanés--relativement à mon référentiel
  • cette particule a une masse M--relativement au référentiel terrestre
Mais aussi, pourquoi pas,
  • il est mal de voler--relativement à mon système de valeur moral
  • ce tableau est laid--relativement à mes critères esthétiques
  • les concombres ne sont pas bon--relativement à mes goûts
  • le gouvernement fait une politique excellente--relativement à mon point de vue politique
Voire enfin :
  • la terre tourne autour du soleil--relativement à un point de vue copernicien
  • les électrons existent--relativement au point de vue de la science moderne
  • les espèces animales évoluent--relativement à la théorie de l'évolution
  • on se réincarne après la mort--relativement au bouddhisme
La question ici n'est pas de savoir si on a raison ou non de relativiser ces différentes affirmations. C'est au moins attesté dans le cas du premier groupe de propositions (par le sens commun, la physique de Galilée et de Newton, la relativité restreinte et la relativité générale respectivement). Il s'agit de cas de relativisation à un référentiel spatio-temporel.

Les suivantes sont sujette à débat : elles concernent le relativisme moral et esthétique, c'est à dire la relativisation à un système d'évaluation, à des critères.

Quand aux dernières qui peuvent rappeler les thèses relativistes inspirées par les travaux de Kuhn, elles sont franchement plus douteuses. Il s'agit d'une relativisation à un cadre théorique ou conceptuel.

La question qu'on peut se poser est : est-il possible d'assimiler ces différents types de relativisation, ou s'agit-il de formes différentes ?

Le relativisme conceptuel

Assimilons pour notre propos un cadre conceptuel à un certain vocabulaire doté de signification (c'est à dire que ceux qui l'utilisent comprennent comment utiliser, appliquer ce vocabulaire dans différents contextes), ces significations pouvant correspondre à un contenu théorique (par exemple "espèce" dans le cadre de l'évolution a une signification spécifique plus ou moins précise en rapport à la théorie de l'évolution).

On peut penser qu'il existe alors une distinction franche entre le relativisme conceptuel, qui serait l'idée qu'un même énoncé a des valeurs de vérité différentes suivant le cadre conceptuel qu'on adopte, et le relativisme à propos des vitesses ou de la simultanéité en physique. La différence tient essentiellement à ce que les différentes affirmations relatives à une position épistémique font usage des mêmes concepts, par exemple la vitesse, tandis que les différentes affirmations relatives à des cadres conceptuels utilisent des concepts différents. Il semble que toute la confusion naisse simplement de l'emploi des mêmes mots pour désigner des choses différentes : le relativisme conceptuel n'en serait pas vraiment un. Contrairement aux interprétations abusives des travaux de Kuhn, un créationniste et un évolutionniste ne travaillent pas dans des "mondes différents". En effet de deux choses l'une :

  • soit les deux partagent un même concept neutre d'espèce animal mais sont en désaccord sur certains faits concernant les espèces. Cependant personne ne pense que ce concept neutre d'espèce est relatif comme le concept de vitesse est relatif. Alors il n'y a pas vraiment de relativisme, juste un désaccord théorique sur un concept précis.
  • soit comme pourrait l'avancer Kuhn les deux emploient un concept d'espèce différent bien qu'ils utilisent le même mot. Mais alors rien ne nous empêche de parler d'espèce-pour-un-créationniste et d'espèce-pour-un-évolutionniste, et le désaccord tient à ce que les uns affirment que le concept de l'autre ne fait référence à rien d'existant dans le monde. Nous avons simplement un problème d'homonymie.

Contrairement au cas de la vitesse, qui est un concept relatif, il n'y a aucune bonne raison de penser que le concept d'espèce animale est relatif, au delà du fait que le même mot peut être utilisé pour désigner des choses différentes. Il n'y a aucune raison de penser par exemple que deux concepts distincts d'espèces font référence aussi bien l'un que l'autre à une même réalité vue depuis deux points de vues, sans contradiction, comme dans le cas des vitesses, ou la vitesse d'un objet quelconque peut être correctement définie depuis tout référentiel sans contradiction.

Assimilation du relativisme à la relativité

Ceci dit ces quelques observations nous permettent de voir que la différence n'est pas si importante entre ces deux formes de relativisme. En effet ne pourrait-on pas créer artificiellement des concepts de "vitesse-terrestre" (vitesse relative au référentiel terrestre), "vitesse-solaire", ... ? Ne peut-on faire valoir qu'avant Galilée, les gens utilisaient le concept de "vitesse-terrestre" quand ils parlaient de vitesse ?

Mieux : la querelle entre l'héliocentrisme et le géocentrisme tiendrait à une querelle entre deux concepts de vitesse (et de position), celui de vitesse-terrestre et celui de vitesse-solaire, exactement comme le créationniste et l'évolutionniste envisagent deux concepts d'espèce. Depuis Galilée, nous disposons simplement d'un moyen de traduction systématique, géométrique, entre ces différents concepts (tout en pouvant justifier que le système héliocentrique est plus adapté à l'étude du système solaire, puisque le centre de gravitation en est le soleil). Ou encore : le concept d'espèce de l'évolutionniste serait en fait relatif à une période de temps donnée, contrairement à celui du créationniste qui considère que les espèces actuelles sont les seules "vraies espèces" et Darwin aurait en quelque sorte fait à la biologie ce que Einstein a fait à la physique : une relativisation.

Si tel est le cas, le relativisme en physique et le relativisme à la Kuhn ne sont qu'une seule et même forme de relativisme. La seule différence tient à ce qu'en physique, on dispose d'un cadre géométrique pour traduire les concepts relatifs les uns dans les autres, et d'un "concept chapeau" qui vient relativiser les anciens concepts alors que c'est moins clair dans d'autres disciplines. Mais bien sûr il est légitime de douter de l'incommensurabilité des paradigmes et de penser que lors des révolutions scientifiques, les anciens concepts sont d'une manière ou d'une autre traduisible dans les nouveaux (qui peuvent les englober), ou de manière générale, qu'il existe des traductions possibles entre les schèmes conceptuels s'appliquant aux mêmes domaines (comme il existe des traductions possibles entre les différentes langues). Tout au plus, il manque une véritable "géométrie conceptuelle" qui soit aussi systématique, précise et formelle que dans le cas de la physique. Mais disons qu'au moins dans le cas où il est possible de définir un "concept-chapeau" général et relatif permettant de "retrouver" ou traduire les autres concepts appartenant à des théories différentes, une telle assimilation serait envisageable.

Le relativisme moral et esthétique

Que penser du relativisme moral et esthétique ? Il existe plusieurs façons d'envisager les choses, qui reproduisent la discussion précédente :

  • soit on pense que les adeptes de systèmes moraux différents emploient des définitions distinctes de "bien" et de "mal", ou de "beau" et de "laid". C'est un simple malentendu, un problème d'homonymie. Peut-être cependant sont-ils en désaccord sur le fait que le concept de l'autre trouve des applications pertinentes dans le monde.
  • soit on pense qu'ils emploient le même concept de "bien" et de "mal" mais sont en désaccord, qu'ils ont des théories différentes de ce qu'est le bien et le mal, cependant qu'il existe un état de fait objectif à ce propos. Il s'agit d'un désaccord théorique.
  • soit on pense que "bien" et "mal" sont des "concept-chapeau", en fait "bien-pour-x", ou x est un point de vue moral qui, idéalement, pourrait être situé dans une "géométrie" des systèmes de valeurs. On a alors un véritable relativisme moral.

Je ne sais pas quelle solution est la bonne, mais les deux premières semblent plutôt s'appliquer aux théories méta-éthique (utilitarisme, déontologie, ...) la question étant de savoir si ces théories parlent de concepts différents qui peuvent s'appliquer aussi bien l'un que l'autre ou si elles sont en désaccord substantiel sur un même concept de bien, l'une d'entre elle seulement ayant raison. Mais il ne me semble pas qu'on puisse dire de personnes ayant des valeurs morales différentes (au sein d'un même système méta-éthique) qu'elles sont en désaccord sur ce que revêt le bien et le mal. C'est plutôt la troisième possibilité qui s'appliquerait à ce type de désaccords sur les valeurs : on peut envisager des théories méta-éthiques relativistes qui définissent un concept de "bien-pour-x" (par exemple utile-pour-x, ou devoir-pour-x) ou x est un système de valeurs ou une communauté morale.

Extension de la relativité à d'autres domaines

Des discussions précédentes on pourra retenir plusieurs points importants :

  • il est peut-être possible dans certains cas de comprendre la relativité en physique, qui n'est aucunement problématique, et le relativisme conceptuel "à la Kuhn" comme étant deux formes de relativisme de même nature, consistant à avoir des concepts différents mais tombant osus un même "concept-chapeau" relatif, et traduisibles les uns dans les autres.
  • il en découle qu'on peut envisager différentes formes de relativisme conceptuel sans pour autant affirmer qu'il existe une "incommensurabilité", que "tout se vaut", etc., c'est à dire sans abandonner l'objectivité
  • idéalement, pour conserver l'objectivité, un tel relativisme doit être dépassé par une théorie englobante qui fournit une "géométrie conceptuelle" permettant de traduire les anciens concepts les uns dans les autres par des transformations, et on peut même penser que la plupart des révolutions scientifiques (comme le passage de la physique classique à la relativité) impliquent ce genre de dépassement.

On voit pourquoi la géométrie (ou la notion de symétrie) joue un rôle si important en physique contemporaine. Une géométrie serait finalement assimilable à une carte conceptuelle, une carte des points de vue possible sur le monde, l'espace-temps n'étant qu'une application possible. C'est peut-être ainsi qu'il faudrait interpréter les espaces de Hilbert en mécanique quantique, chaque opérateur étant associé à un point de vue possible sur un système, associé à un concept. Mais alors peut-être que la sémantique elle-même devrait être envisagée sous l'angle de la géométrie...

Par ailleurs le type de relativité qui est en jeu ici est explicitement cité comme une motivation par Rovelli pour élaborer son interprétation relationnelle de la mécanique quantique. On peut alors de nouveau voir cette interprétation comme une relativisation de la notion d'état physique : la fonction d'onde est interprétée comme un "état-pour-x", ou x est un point de vue épistémique (associé chez Rovelli à un autre système matériel jouant le rôle d'observateur). C'est cette relativisation des états physiques au point de vue qui permet de résoudre le problème de la mesure.

Dans ce cas dispose-t-on d'une géométrie des "états-pour-x" qui nous permettent de passer d'un point de vue à un autre ? La nouveauté est que ce n'est pas le cas, on dispose au mieux de règles probabilistes. Si je vois un système intriqué à un observateur, je peux affirmer que l'observateur a mesuré le système, qu'il sait dans quel état est le système, et donc que son "état-pour-x" est l'une des composantes d'une superposition mais je ne sais pas laquelle. La règle de Born elle-même pourrait s'interpréter comme ce qui permet de passer d'un "état-pour-x-présent" à un "état-pour-x-futur". Tout comme dans les interprétations multi-monde, on relativise les états aux observateurs, mais contrairement à ces dernières, la notion de probabilité est tenue pour primitive. On ne cherche pas à la dériver d'un problème de positionnement dans les branches multiples.

Retour à l'objectivité

Pour finir on peut noter un aspect très important de ce relativisme, qui est qu'il permet généralement de concevoir qu'il existe un "point de vue privilégié" émergent.

C'est notoire lors du passage de la relativité restreinte à la relativité générale et à la cosmologie. Un point de vue privilégié associé à l'univers émerge, et nous permet par exemple de calculer l'age de l'univers en dépit du fait que la mesure des durées est, localement, relative. Il existe donc bien, globalement, un référentiel privilégié "émergent" qui permette de calculer des durées-tout-court et des simultanéités-tout-court plutôt que des durées-pour-x. On peut peut-être étendre cette heuristique à la mécanique quantique dans le cadre d'une interprétation relationnelle : la décohérence (et l'einselection) correspondrait à l'émergence d'un point de vue privilégié qui permettrait de définir des états-tout-court, robustes, se comportant classiquement, plutôt que des états-pour-x.

Mais dans chaque cas la relativité reste localement valide. La vision la plus juste à ce titre serait peut-être une espèce de hiérarchie de référentiels. Localement, le référentiel terrestre pourrait apparaître comme privilégié, tandis qu'à une échelle supérieur ce serait le référentiel solaire, puis galactique, etc.

Ce qui est potentiellement intéressant dans cette assimilation des différentes formes de relativisme (physiques, conceptuels, moraux et esthétiques) et cette idée d'objectivité émergente à l'échelle globale, à travers une hiararchie, c'est une application possible aux questions morales et esthétiques. Ne peut-on envisager de la même manière un relativisme moral local (différentes personnes diffèrent sur des situations précises) combiné à l'émergence d'un système moral "privilégié" à l'échelle d'une société ? Est-ce que ça ne fournirait pas un bon compromis entre réalistes et relativistes ?

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