jeudi 12 avril 2012

Réduction scientifique et engagement individuel

Le réductionnisme consiste à penser que dans le monde, le tout est réductible à un agencement de ses parties. Il est possible de penser tel phénomène comme le résultat d'un agencement de parties, donc on peut nier que le phénomène existe comme un tout au delà du fait qu'on a choisit de le considérer comme tel. Le tout n'existe que dans nos têtes. Suivant cette doctrine, les concepts quels qu'ils soient doivent pouvoir être réduit ultimement à la physique, les propositions quelles qu'elles soient à des propositions physiques.

Il semble qu'une telle hypothèse soit valide à la mesure de mon détachement. Paul et Jean sont amis. A quoi est-ce réductible ? Ils sont souvent ensemble, partagent des activités. Mettons que je rassemble tous les éléments, tous les "faits" qui me font penser qu'ils sont amis, objectivement. Mettons qu'ensuite je réduise ces faits observés à des circonstances s'exprimant en terme d'objets physiques situés dans l'espace (On se rapprochera alors d'une façon de parler qui rappelle la figure stéréotypée des machines en science fiction, parlant d'influx nerveux ou de taux d'hormones plutôt que de sentiments). Voilà donc que j'aurai réduit l'amitié de Paul et de Jean à des éléments physiques, à un énoncé scientifique.

Supposons qu'une telle chose soit possible. A quel point la notion d'amitié risquera-t-elle d'avoir été escamotée pour les besoins de l'objectivité ? Mettons que je sois moi même ami avec Jean. Pourrai-je identifier mon sentiment d'amitié avec cette description qu'en ferai une personne extérieur, sur la base de comportements ? Cette description me semblera sans doute étrangère, je la verrai comme le recensement des conséquences de mon sentiment d'amitié envers jean plutôt que comme leur essence. Je m'aperçois que la réduction opérée précédemment n'en est pas une : il s'agit de relever les indices de l'amitié, qui elle n'a de sens qu'en référence à un sentiment vécu à la première personne. Quand je dis que Paul et Jean sont amis, j'affirme qu'ils partagent un sentiment qui se rapproche de celui que j'ai moi-même avec Jean, et je vois le fait qu'ils passent du temps ensemble comme un indice de la présence de ces sentiments d'amitié.

La réduction scientifique proposée n'est finalement possible que si j'occulte toute référence à ma propre expérience, c'est à dire si je me détache le plus possible de mon objet. Je peux appeler "amitié" cet ensemble de comportement, cet accumulation d'indices. J'ai opéré une véritable réduction. Mais alors la notion d'amitié a bien été escamotée puisque sa composante phénoménale est parfaitement hypothétique et non essentielle - à moins d'une référence à mes propres sentiments, à mon vécu, référence qui n'est pas, elle réductible scientifiquement.

Même si l'on effectuait une réduction neurologique des sentiments, il faudrait passer à un moment donné par le témoignage du sujet (ainsi les recherches neurologiques cherchent des corrélats sur la base de témoignages phénoménologiques). En tant qu'expérimentateur, j'aurai le choix entre appeler ceci "amitié" de manière conventionnelle, et la composante phénoménale serait non essentielle à cette notion, ou entre faire référence à ma propre compréhension, à la première personne, du sentiment d'amitié obtenu par l'entremise d'une communication avec le sujet -- en quel cas je n'ai pas réduit le sentiment vécu à un flux neuronal, j'ai simplement mis au jour une association. La description d'un sentiment en terme de flux neuronal n'est pas le sentiment vécu, tout au plus elle en est l'indice pour autrui.

Ainsi l'amitié de Paul et Jean conçue comme concept scientifique (un ensemble d'indices dont l'aspect phénoménal ne sera jamais qu'hypothétique) se distingue d'une manière fondamentale de mon amitié vécue avec Jean. L'engagement individuel est un obstacle au réductionnisme scientifique. Et à bien y réfléchir, c'est peu surprenant, dans la mesure où les concepts de la physique eux-même finissent par se ramener d'une manière ou d'une autre à un engagement individuel : celui de l'expérimentateur, celui du théoricien...

La question qu'on posera dans un prochain article est celle de la réduction possible ou non des aspects qualitatifs de notre expérience

2 commentaires:

Nicobola a dit…

Un prof nous avait expliqué le problème du réductionnisme de cette manière : on ne peut pas réduire l'amitié à de la chimie parcequ'il n'y a pas de concept équivalent à l'amitié en chimie. Du coup il n'y a pas de correspondance entre les concepts des théories de la chimie et ceux de la sociologie, condition qui serait nécessaire à la réduction entre théories. Je comprends qu'ici ton argumentation se base sur l’engagement mais les deux argumentations seraient-elles liées ?

Par ailleurs je ne vois pas pourquoi des concepts comme l'amitié ne pourraient pas être scientifiques. Les théories sociales emploient seulement des méthodes différentes.

Q a dit…

Ce n'est pas tout a fait la même chose, puisque dans l'argument que tu cite, il est question d'un concept scientifique (sociologique) de l'amitié.

L'argument affirme qu'un tel concept n'est pas aujourd'hui réductible à la chimie, mais ce n'est pas impossible en principe (on peut imaginer que dans l'avenir, on établisse une correspondance entre ce qu'est un être vivant en biologie et certaines propriétés chimiques, etc. jusqu'à ce qu'il existe une correspondance).

Je n'affirme pas qu'un concept scientifique de l'amitié est impossible, par exemple en sociologie, mais il n'y aura pas nécessairement identité entre sa version formelle, scientifique, et sa compréhension par les individus qui fait référence à un vécu.

Il s'agit juste de dire, en fait, que nos conceptions scientifiques s'appuient sur (ou font implicitement référence à) des éléments qualitiatifs qui eux ne sont pas fondés sur (ni réductibles à) des concepts scientifiques.