mercredi 25 avril 2012

Réduction et engagement (3) : une petite théorie des significations

Je m'excuse par avance de l'aspect spéculatif de cet article (qui est bien sûr ouvert à la contradiction).
Il s'agit d'explorer l'hypothèse d'une irréductibilité de nos concepts et significations de haut niveau à des concepts purement physiques, telle qu'exposée dans les deux dernières entrées de ce blog, et d'en dériver toutes les conséquences.

Je pense qu'il est concevable que certaines significations ne soient pas entièrement réductibles à des concepts physiques dans la mesure où elles font référence à des éléments qualitatifs de l'ordre de l'expérience privée. Pourtant difficile de concevoir qu'elles soient totalement indépendante de toute matérialité. Si mes concepts ne se ramenaient à aucune réalité physique, on finirait par se demander d'où ils viennent, sur la base de quoi ils sont apparus. Le monde n'a-t-il pas existé avant l'homme ? Comment croire, alors, que nos idées ne proviennent pas de ce monde matériel ? Il faut donc parvenir à comprendre comme nos significations peuvent à la fois être irréductible à une réalité physique, tout en étant issues originairement d'une réalité physique, c'est à dire comprendre leur émergence, au sens fort du terme.

L'émergence

Nous avions envisagé que l'irréductibilité de l'amitié tienne à son histoire culturelle unique et contingente, donc non reproductible, et que le concept m'est transmis comme tel lors de ma socialisation. Le concept d'amitié émergerait donc d'une réalité sociale si ancienne qu'il acquière aujourd'hui une certaine objectivité apparente, mais qui n'est que relative à la communauté des hommes. Il serait transmis lors des contacts intersubjectifs sans être réductible à des expériences qu'on pourrait décrire en termes physiques. Il n'en est pas indépendant pour autant du monde physique, puisque le mot se transmet par oral ou par écrit, donc par des sons et des transcriptions physiques, mais ces symboles n'ont de sens que pour les individus se situant à l'intérieur d'une société, ayant appris à parler et à lire : ce ne sont que des pointeurs.

L'émergence forte qu'implique cette irréductibilité signifie que le tout (ici de l'amitié) est plus que l'ensemble de ses parties mises ensembles. Or dans le cadre d'une réalité physique comprise comme description de nos interactions avec le monde, il faut voir l'émergence comme faisant référence non pas à un tout "ontologique", mais à un mode d'accès particulier (comme l'exprime Michel Bitbol dans cet article). Une propriété est émergente si on peut y accéder en mesurant le système dans sa globalité, mais qu'on ne peut la retrouver en mesurant les diverses parties du système. Il faut bien sûr concevoir la mesure comme une interaction perturbative, sans quoi l'émergence se ramènerait à un tout "ontologique", et semblerait s'apparenter à quelque chose de "magique", alors qu'ici, l'aspect holistique est en quelque sorte chez l'observateur, ou plutôt dans l'interaction. Le mot "accéder" est donc trompeur, puisque la propriété émerge elle même de cette interaction. Cet aspect émergent fait référence à la mesure en physique quantique : il existe effectivement, dans un système intriqué, des propriétés globales qu'on ne peut réduire à des propriétés des parties et qui correspondent à des corrélations entre ces dernières, de telle sorte que la mesure de la corrélation est incompatible avec la mesure des valeurs de chacune d'entre elles.

L'idée est que cette mesure "globale" permettant de voir l'amitié aurait lieu lors des interactions sociales. En d'autres termes, l'amitié, si vraiment elle est irréductible au monde physique, donc émergente, serait quelque chose qu'on pourrait "mesurer" globalement, en interagissant humainement avec les participants (notamment par le langage), mais qu'on ne peut retrouver en mesurant physiquement les neurones, les signaux électriques, les gestes physiques ou les sons qui transitent entre les personnes. On y accède par le tout (à condition de faire partie de la communauté des hommes, de partager un langage) mais on ne peut y accéder par les parties physiques (bien que ce mode eut été plus universel, plus indépendant de la communauté des hommes - d'où l'aspect partiellement subjectif du concept d'amitié). De plus l'émergence forte suppose une causalité descendante : le concept d'amitié, instancié dans un esprit ("vécu"), est capable d'avoir des effets sur les éléments plus petites dont il émerge. Il peut, entre autre, nous faire agir physiquement. Enfin, bien qu'il puisse être corrélé à certains aspects sous-jacents, il suppose un certain aveuglement sur d'autres aspects sous-jacents. La mesure de l'amitié entre deux personnes, par exemple, serait fondamentalement incompatible avec la mesure de certaines caractéristiques individuelles de ces personnes.

De la même façon, un vécu individuel doit être conçu comme incompatible avec certaines mesures de la réalité physiologique sous-jacente, et corrélée au contraire à d'autres mesures (par exemple la douleur aux influx nerveux correspondant). On peut probablement mettre en parallèle cette idée et l'aspect exclusif de la concentration en phénoménologie : se concentrer sur une chose rend les autres aspects indéterminés.

Où est l'amitié ?

Pour que ce soit vrai, encore faut-il qu'il y ait sous-détermination, car ça revient à affirmer qu'il est impossible de retrouver le concept d'amitié à partir de la structure physique des personnes en interaction. Voilà qui fera douter le réaliste... Si le concept d'amitié ne se situe pas dans les neurones d'une personne, ni dans les aspects purement matériels d'une situation, ou donc se situe-t-il ?

La réponse est double. D'abord, il s'y situe au moins partiellement, puisque on ne peut nier que ce concept est partiellement réductible. L'amitié peut être décrite en termes physiques comme proximité de plusieurs personnes, etc. Elle a une part d'objectivité, c'est à dire qu'elle est au moins corrélée statistiquement à certaines données physiques, à un ensemble de déterminants qu'on doit pouvoir retrouver d'une manière ou d'une autre dans la structure neuronale et dans d'autres éléments physiques propres à une situation. Nous avons simplement affirmé (hypothétiquement) que ces déterminants ne sont pas suffisant pour retrouver en totalité ce qui fonde une amitié, et qu'il existe en outre de ces aspects un vécu individuel associé à l'amitié, ou encore des vécus individuels corrélés.

Alors où donc se situe ce noyau irréductible, si ce n'est dans les neurones des gens ? La réponse est qu'il émerge des interactions, qu'il est dynamique. En effet il faut être conscient pour instancier le concept d'amitié, ce qui prouve que la présence d'une structure neuronale ne suffit pas, et de plus il faut être en interactions avec d'autres personnes. Si l'on veut garder une assise matérialiste, on dira qu'il se situe de manière diffuse dans les influx électriques de nos cerveaux, dans les photons qui transitent entre nous, et dans toutes les corrélations qui y habitent.

Bien sûr, mais objectera-t-on, le fait qu'il soit instancié lors d'une relation n'est-il pas parfaitement prévisible à partir des structures neuronales des individus ? Car si le concept se transmet socialement du fait de la corrélation de vécus privés chez plusieurs personnes, n'est-ce pas qu'une structure semblable pré-existe chez ces personnes et permet leur mise en relation, par, justement, la coïncidence de ces vécus ? Et dans ce cas le concept n'est-il pas réductible à cette structure ? La réponse est que si vraiment il n'est pas totalement réductible à cette structure, par hypothèse, c'est qu'il n'y est que potentiellement, de manière donc imprévisible. Or, difficile de nier que le comportement humain, notamment quand il est question d'aspects sociaux tels que l'amitié, et la phénoménologie associée à ce comportement, sont tout sauf prévisibles...

Ainsi nos significations seraient fondamentalement imprévisibles et sous-déterminées par notre structure cérébrales, bien qu'elles n'en soient pas indépendantes, si bien qu'elles ne pourraient être "mesurées" que par l'interaction langagière. Une signification qui est instanciée dans un esprit est vécue, et en tant que telle, elle est vivante, intentionnelle, en devenir et contextualisée de manière singulière. Or il n'existe pas de signification non instanciée. Du moins pas à ma connaissance, et ni à la votre.

(Pour ceux qui douteraient de cet aspect dynamique, contextuel, imprévisible et sous-déterminé de nos significations, qui préfèreraient y voir des choses gravées dans nos tissus cérébraux, je conseille la lecture de cet article qui montre à quel point le sens des mots peut changer, à l'intérieur même d'une conversation. Ce qui nous occupe dans nos conversations, c'est justement d'en définir le sens. )

Mesurer nos significations

Ainsi un extraterrestre qui voudrait comprendre le concept d'amitié chez nous sans pour autant faire partie de notre communauté et sans parler notre langue ne pourrait y parvenir simplement en analysant la structure de nos cerveaux. Il devrait d'abord disposer dans son laboratoire de l'un de nos cerveaux et effectuer des mesures globales sur celui-ci : simuler un environnement familier pour nous et observer nos réactions. Alors il pourrait voir émerger différentes propriétés qu'il n'aurait pu prévoir sur la seule base du réseau neuronal, du moins qui n'y étaient présentes qu'en potentiel et dont le devenir ne pouvait être prévu. A l'instanciation précise de ces propriétés émergentes correspond une phénoménologie particulière, le vécu individuel, auquel notre extraterrestre n'a pas accès.

Mais d'une part l'extraterrestre serait incapable de dire en quelle mesure cette propriété est propre à notre cerveau ou à l'échantillon d'environnement qu'il a choisi de nous présenter (il s'agit en fait d'une propriété interactive) et donc ne pourrait jamais être certain d'avoir eu accès à la totalité de ce que revêt le concept, et d'autre part, si l'extraterrestre n'est pas capable de nous plonger dans une authentique communauté humaine vivante, ces concepts qui n'ont de sens qu'en relation aux autres hommes finiront par dépérir avant que l'extraterrestre n'ait pu en obtenir une mesure complète. En effet un concept est une chose vivante qui se nourrit de la nouveauté : j'en veux pour preuve la perte de sens qui résulte de la répétition ad libitum du même mot... Ainsi s'exprimerait de manière concrète l'aspect fondamentalement irréductible des "scarabées collectifs".

Si vraiment l'extraterrestre voulait pouvoir accéder au concept d'amitié tel que je le vis, il devrait cesser de simuler mon environnement pour apprendre à communiquer dynamiquement avec moi comme le font mes congénères. Il devrait passer de l'imitation à la communication, faire sien ce concept. Il devrait devenir mon ami, pour de vrai.

Une intelligence artificielle (telle l'ordinateur Watson, ou la chambre chinoise de Searle) qui recense tous nos usages des mots pour en déduire les corrélations n'est donc pas pour autant en possession de la signification des mots. Elle est toujours "en retard d'un train", toujours dans l'imitation et la reproduction, ne pouvant prédire les nouveaux usages et l'évolution des concepts, faute d'être un réel interactant. Elle ne peut fournir que des photographies qui ne peuvent être interprétées que par des réels interactants.

Le monde des significations

Pour finir cette petite théorie des concepts et des significations comme "propriétés interactives", il faut voir qu'il n'y a pas dans cette théorie de différence conceptuelle entre mesurer une propriété telle que le champs électrique d'un neurone ou le spin d'un électron et mesurer le concept d'amitié chez quelqu'un en parlant avec lui, si bien que la réalité physique elle-même est totalement inclue dans ce monde de significations et ne constitue pas une réalité "en dehors", pas plus du moins que l'amitié. Les mesures physiques sont simplement plus petites et plus universelle, tandis que les mesures sociales sont plus globale, "holistiques", mais plus particulière et subjective (propre à un point de vue particulier). Elles émergent des premières simplement en ce sens qu'elles sont particulières à certaines circonstances et certains complexes, la condition humaine, notre culture, ... Mais aussi des conditions biologiques. On voit comment cette théorie des significations permet d'articuler les différents domaines scientifiques.

Nous sommes donc arrivé à définir une notion de la signification assez précise. Une signification est quelque chose qui émerge d'autres significations plus petites (et donc peut servir de brique à des significations plus grandes). En ce sens, elle est corrélée statistiquement à ces autres significations. Une signification est une unité d'interaction entre un sujet et le monde : c'est une mesure du monde. Enfin une signification correspond à un vécu qualitatif et intentionnel. Le monde, du moins tel qu'il nous est accessible, peut parfaitement être pensé comme une structure de significations de la plus petite échelle à la plus grande, pour peu qu'on comprenne "signification" dans un sens large qui inclue notamment les aspects perceptifs.

Il faut bien voir à ce titre la portée englobante de la physique, non pas sur ses aspects en apparence contingents (la physique des particules) mais sur les aspects théoriques sous-jacents (la théorie quantique). C'est à dire que notre relation au monde dans son ensemble doit avoir la forme de la théorie quantique, ce qui permet d'éclairer les aspects perturbatifs de la communication ainsi que les aspects émergents cités plus haut (dans ce cadre, pour faire une digression technique, on devrait pouvoir apparenter un concept signifiant à un observable qui serait réductible à d'autres significations "plus petites", voire à des concepts de la physique, dans la mesure où il commute avec eux ou avec les observables de la physique).

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