mercredi 30 juin 2010

Une ontologie quantique

Le monde empirique est l'ensemble de ce qui se manifeste à nous. Il n'est pas fait de choses mais seulement de phénomènes. Je peux savoir comment se manifeste une chose, mais je ne peux pas savoir ce qu'elle est réellement. Les choses n'existent donc finalement que dans la manière dont on se représente et dont on associe certains phénomènes, dont on les articule pour se forger une image du monde. Elles n'existent que dans notre représentation du monde.
Pourtant je suis. Je sais donc ce que c'est que d'être et que c'est possible. En effet je pense être au monde et ne pas être seul au monde. C'est donc sans doute qu'être comme je suis y est possible, que certaines choses au moins existent, qu'elles sont, et que mon image du monde est en partie justifiée.

L'objet de la science est de découvrir les choses qui se cachent derrière les phénomènes, de se représenter ce qui est. Les concepts de la science sont des choses qui se manifestent : l'énergie, l'impulsion, la particule, la fonction d'onde, mais nous ne voyons jamais ces choses, seulement leurs manifestations. La science nous donne une image de ce que peuvent être les choses pour qu'elles se manifestent à nous comme elle le font.
En physique quantique, la chose, la représentation de ce qui est, c'est la fonction d'onde. Mais étrangement cette chose ne suffit pas à rendre compte de sa manifestation, puisqu'il nous faut encore pour se faire inférer une projection aléatoire, l'opération de la mesure. Il lui manque donc quelque chose et ce quelque chose est de l'ordre du phénomène. La fonction d'onde est superposée mais sa manifestation ne l'est pas. Elle évolue de manière réversible et déterminée mais sa manifestation est irréversible et indéterminée. Sa manifestation n'est pas la simple expression de ce qu'elle est.
Pourtant nous ne pouvons douter que c'est bien ce qui est et rien d'autre qui se manifeste, car c'est bien ainsi que nous définissons ce qui est, une chose : comme étant ce qui se manifeste, si bien qu'il nous faut conclure que notre représentation des choses n'est pas complète. Cependant nous savons aussi que ce qui nous manque pour rendre compte de la manifestation à partir de la représentation, à savoir la réduction du paquet d'onde, est aléatoire, c'est à dire indicible, et que son moment est inconnaissable.
Nous ne pouvons le rendre objectif pour l'intégrer à notre représentation.
Ce que nous apprend la physique quantique, c'est que notre représentation des choses n'est jamais complète parce que nous ne pouvons atteindre l'être, et nous ne pouvons l'atteindre parce que sa manifestation n'est pas seulement l'expression de ce qu'il est, c'est aussi un acte. La chose de la physique quantique, ce n'est donc plus vraiment ce qui est mais ce que l'on peut connaître de ce qui est. C'est la raison pour laquelle elle s'exprime en terme de probabilité. Mais au fond il ne s'agit pas vraiment là d'un problème épistémique mais d'un problème ontologique : la matière est réellement un potentiel de manifestations possibles, et la fonction d'onde est tout ce qu'il est possible dans connaitre de l'extérieur. C'est donc la meilleure représentation que nous pouvons en avoir : si nous voulions en savoir plus sur ce qui est, il faudrait l'être.
Nous avons montré précédemment que ce qui manque à notre représentation scientifique du monde pour rendre compte totalement de l'être, la réduction du paquet d'onde, est identifiable à un mouvement de conscience. Mais nous n'avions pas besoin de le montrer, parce que nous savons tous ce que c'est que d'être : c'est être conscient. Et nous savons aussi qu'il existe plusieurs intensités à la conscience.
Qu'est-ce qui est ? La fonction d'onde, disions-nous, ou plutôt la fonction d'onde consciente. Mais celle-ci n'est pas isolée, elle est intriquée aux autres. Alors le monde n'est qu'un enchevêtrement d'êtres. Et puis elle semble dépendre de notre description : la fonction d'onde est celle du système, celui qu'on défini, par commodité, pour l'étudier. Alors posons la question autrement : qu'est-ce qu'un système ? Est-il possible d'en avoir une définition objective, qui ne dépende pas de la commodité de l'observateur ?
En premier lieu, si aucun système n'est totalement isolé, on peut attendre d'un système qu'il le soit en bonne approximation. Le système est plutôt séparable de son environnement. Il est indépendant. Mais lui même ne doit pas être séparable en sous-systèmes, sans quoi il n'est plus un système mais une composition. Ainsi en va-t-il de ce qui est : être, c'est déjà ne pas pouvoir être confondu à son environnement, c'est en être relativement indépendant, et c'est aussi ne pas être composé, parce qu'être, c'est pouvoir être identifié, c'est soi même s'identifier. Or une composition est arbitraire. On peut en prendre une partie et affirmer que c'est en fait la partie d'autre chose. La composition dépend donc de l'observateur qui décide d'associer ensemble des choses séparables, mais être, c'est être en soi, ça ne peut pas dépendre d'un observateur. Ainsi ma chaise n'est pas, parce que je peux décréter que ce barreau ne lui appartient pas. Je peux la décrire comme un assemblage séparable. Seul les particules dont elle est composée sont. Mon chien est, sans doute, parce que si je le sépare en petits morceaux, il cessera d'être : il doit exister quelque chose d'inséparable en lui.
Un système est donc un ensemble de particules matérielles intriquées entre elles, donc inséparables, mais non intriquées à leur environnement, donc indépendantes.
Nous avons maintenant une définition plus précise de ce qui est, une ontologie, et étrangement, notre définition n'est jamais parfaite. Ce qui est l'est plus ou moins, il se confond plus ou moins avec d'autres choses, il est plus ou moins séparable en d'autres choses plus petites. Mais ceci ne devrait pas nous surprendre puisque nous savons ce que c'est que d'être, c'est être conscient, et nous savons qu'on peut l'être plus ou moins et que notre attention est changeante.
Nous avons défini ce qui est. Mais nous avons aussi dit que ce qui caractérisait l'être, c'est un acte indicible et non seulement l'expression d'un état. Alors qu'est-ce qu'être ?
Etre, c'est se manifester, car c'est ainsi que nous décrivions en premier lieu ce qui est : comme ce qui peut se manifester. L'acte d'être est ce que nous avons appelé le mouvement de conscience, et que nous avons identifié à la réduction du paquet d'onde, qui est la façon de se manifester de la fonction d'onde. C'est donc bien seulement un système tel que nous l'avons défini qui peut être : la réduction du paquet d'onde s'applique sur ce qui est intriqué, c'est à dire inséparable. Or celle-ci se produit quand un système (ce qui est) interagit avec son environnement. Etre, c'est donc être plongé dans un environnement. Ceci également, nous le savions, puisqu'être conscient, c'est percevoir le monde qui se manifeste à nous. C'est donc un acte réciproque. C'est instancier un présent collectif, une réalité inter-subjective avec son environnement.
Paradoxalement, ce qui est l'est parce qu'il est isolé de son environnement, mais être c'est se mêler à son environnement, le percevoir et se manifester à lui, si bien qu'être, c'est être à la fois indépendant et dépendant. C'est s'étendre au delà de ses limites en s'intriquant à l'environnement, et c'est toujours risquer de se perdre, de s'y noyer en devenant soit séparable, soit indistinct, par décohérence. C'est là le destin de la matière inerte. C'est la raison pour laquelle elle n'est pas consciente : elle cesse d'être aussitôt par le fait même de son acte. Jamais elle n'est vraiment indépendante de son environnement et on peut toujours la décomposer en éléments plus petits.
Nous pouvons nous demander ce qui nous permet à nous de rester indépendant tout en continuant d'être, de rester limité dans l'espace au lieu de se fondre dans notre environnement, et de rester inséparable et cohérent, et ces questions, auxquels nous avons déjà apporté des éléments de réponse, devront être élucidées par les sciences de la nature.
C'est là en réalité toute la question de ce qu'est la vie.

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