dimanche 20 janvier 2008

La science n'est pas un monstre



On ne peut nier que la science occupe une place centrale dans les fondements de notre société et de notre mode de vie, ce qui en fait aujourd'hui le centre de nombreux débats, en particulier les OGM et le réchauffement climatique. Pourtant l'image que l'on en a est parfois trompeuse.

La perception de la science

Il existe de nombreux cliché sur la science, images de la science véhiculés entre autre par les médias.

D'abord celle d'une entité détentrice de vérité absolue : dans les débats à la télévision et dans les journaux, le scientifique est invité en tant que spécialiste pour présenter une vérité sur un sujet, vérité non discutable puisque personne d'autre ne dispose de son expertise. Les résultats scientifiques sont la plupart du temps présentés comme indéniablement vrais et définitifs (c'est aussi le cas dans les écoles). Par ailleurs on ne les montre presque jamais comme résultat d'une recherche : on ne parle que rarement de la méthode scientifique en tant que telle. On demande donc au non spécialiste de croire le scientifique sur parole. Ainsi la science, par certain côtés, paraît castratrice. Elle apparaît souvent par ce biais comme l’instrument du pouvoir politique ou économique. Puisque seuls les résultats sont présentés de manière opaque, on en devient facilement méfiant quant à leur valeur, surtout quand ceux-ci sont récupérés pour telle ou telle cause ou intérêt.

En second lieu, la science est perçue par le grand public comme ce qui s’oppose à la spiritualité car trop rationnelle et éloignée de la réalité du vécu. Elle voudrait réduire l'homme à son fonctionnement matériel, ignorant l'aspect immatériel et spirituel qui nous anime. La science semble par certains côtés « asociale ». On peut associer ceci au du mythe du savant fou, que l'on imagine volontier à l'esprit rigide, incapable de percevoir les nuances et les subtilités de la vie en société, parcequ'il ne voit que le côté logique et matériel des choses.

Ajoutons enfin qu'elle est généralement présentée sous l’angle de ses applications, de l’utilisation que l’on en fait. La technologie est beaucoup plus mise en avant que la recherche fondamentale. Les voyages spatiaux sont plus spéctaculaires que les accélérateurs de particules permettant de valider les théories. Alors la science peut faire rêver, mais elle peut aussi faire peur. Le génie génétique, avec les OGM et le clonage, en est un exemple particulièrement frappant, dès lors qu'il commence à s'attaquer au vivant, et quelque part à ce que nous sommes.

Si certains points peuvent trouver une justification, la vision qui s'en dégage chez le grand public reste assez éloignée de ce qu'est la science en réalité : dans ses fondements, elle n’est rien d’autre que la recherche de connaissance. C’est pourquoi, contrairement à la vision qu’en ont beaucoup de gens, elle est au même titre que la spiritualité une quête de sens. En effet par elle l’homme cherche avant tout à comprendre le monde et à savoir qui il est.

La science, savoir universelle

La science fondamentale cherche à connaître ce qu’il y a de constant dans le monde, non pas ce qu’il s’y passe mais ce dont il est fait, les lois qui le gouverne. Elle observe le monde, essaie de l’expliquer en imaginant des lois générales correspondant aux faits, puis vérifie si le modèle ainsi créé fonctionne. Et quand on arrive à regrouper plusieurs phénomènes en la manifestation d’un seul qui les sous-tend, quand les lois deviennent d’une simplicité et d’une élégance étonnante, alors on a l’impression de toucher du doigt une vérité absolue, de dévoiler légèrement le mystère du monde.

La méthode scientifique trouve ses fondements entre autre dans la pensée des philosophes grecs et dans l'usage de la raison. Elle a pour principes la rigueur et l’objectivité. Elle se base sur le raisonnement, qui est la seule méthode permettant d’accéder à des vérités (mathématiques) non subjectives, donc indéniables, et sur l’expérience reproductible, c'est-à-dire la confrontation d’un modèle (mathématique) avec la réalité afin de valider ou d’infirmer la théorie. Elle est donc par définition la pratique permettant d’élaborer un savoir universelle. Par exemple, on peut considérer la spiritualité ou encore la littérature comme mode d'accès à une vérité, et même à une vérité qui ne serait pas accessible à la science, mais pas comme constitution d'un savoir absolu.

En ce sens la science a un statut particulier. On ne peut la restreindre dans ses principes à un fait culturel. D’ailleurs toutes les civilisations humaines ont pratiqué une certaine forme de science. Elle ne peut pas être mise au même niveau que d'autres modes de savoir. La contrepartie de ce statut particulier c'est qu'en science rien n'est vrai et tout est sujet à remises en question.

Toutefois l'idée commune selon laquelle une vérité scientifique est vraie "jusqu'à preuve du contraire" est erronnée. Une vérité scientifique restera toujours vraie dans le cadre où on l'a observée. C'est dans les conditions limites que l'on peut voir ses failles et la remettre en question, non pas en la réfutant, mais en lui substituant un modèle plus global qui l'englobe... Et qui à son tour montrera sans doute ses limites dans un autre cadre.
Ainsi même si certains faits sont plus que bien établis, la vérité absolue n’existe pas. La science est une affaire de consensus... et de révolutions.

Voilà pour ce qui est des fondements de la science. Pour ce qui est de la pratique, c’est une autre histoire. La pratique scientifique est bien sûr imprégnée de la culture de ceux qui la pratique. Elle est aussi instrumentalisée par les différents pouvoirs de la société.

La science et les scientifiques

La science existe par ceux qui la font. Elle s’accompagne donc d’opinions, de sentiments, d’intuitions.

L'intuition est nécessaire à l'homme de science. C'est le moteur de sa recherche. L'intuition se base sur des sentiments et des opinions, sur une vision du monde. En science, une opinion ne fait pas foi.
Tout homme est imprégné d’une vision du monde sans laquelle il ne pourrait vivre, mais qu’il est difficile pour lui de voir remise en question et d’adapter. Chaque homme a en son esprit une certaine quantité de principes philosophiques fondamentaux, tirés de son expérience qui lui permettent de se forger une opinion sur la plupart des sujets. Il accepte facilement une vérité qui correspond à son opinion et a tendance à ne pas croire celles qui s’y opposent. Il a naturellement tendance à croire vrai ce qu’il voudrait vrai, sans chercher de preuve. Le chercheur ne peut en être exempt, mais sa profession l’oblige à l'honnêteté intellectuel et donc à lutter contre cet inclinaison naturelle.

Ainsi s'il est évident que ces facteurs, par l'intuition, orientent les axes recherches, la méthode scientifique est là pour servir de garde-fou et pour garantir un résultat fiable et se prémunir de la subjectivité. Le chercheur est obligé de se confronter à la réalité avec rigueur. Mais l'opinion des chercheurs oriente néammoins la recherche, ce que l'on cherche et ce que l'on ne cherche pas, et c'est là que ce trouve le biais.

La communauté scientifique et la pensée unique

Ceci a peu d'impact au niveau individuel. Il peut en être tout autre si l'on considère l'orientation philosophique non pas des individus séparément mais de l'ensemble de la communauté scientifique.

Comme nous le disions la science est une affaire de consensus. Les scientifiques ne travaillent pas seuls. C'est à la communauté scientifique de valider les résultats. Comme il est impossible en pratique de valider rigoureusement l'ensemble des résultats, et puisque l'erreur existe toujours, c'est par l'accumulation de résultats allant dans le même sens et par un système de confiance entre chercheurs rigoureux que se forge le consensus. Ce système permet aux résultats douteux d'être rejetés, parfois à tort et aux résultats de confiance d'être acceptés. La communauté génère ce qu'on pourrait appeler une "pensée unique". En matière de science, c'est un mal nécessaire.

Il est indéniable que la communauté dans son ensemble possède un certain cadre philosophique, à la fois induits par les théories et influent sur les recherches, cadre acceptés par tous et dans lequel il est nécessaire d'entrer si l'ont veut appartenir à la communauté. Ce cadre ne produit pas de résultats erronés. Par contre il oriente les axes de recherches. Il rejette certains domaines. Ce sont les oeillères de la science. C'est pourquoi les avancées majeures en science sont appelées révolutions : elles remettent tout en cause.

Les théories précédant le XXème siècle sont teintées de mécanisme et de déterminisme. La vision du monde qui les accompagne ne laisse aucune place au hasard, et seuls les causes et les effets existent. Ceci laisse penser que soit tout est déterminé, soit l'âme humaine est hors du monde. Il a fallut la révolution de la mécanique quantique pour qu'apparaisse, au moins dans la plupart des interprétations, un véritable hasard, c'est à dire un hasard qu'on ne peut réduire à notre ignorance.

Aujourd'hui il existe certains domaines, comme la parapsychologie, qui semblent considérés par les scientifiques comme ne méritant pas que l'on s'y intéresse, même en y appliquant la méthode scientifique.

La science instrumentalisée

La science, universelle dans sa méthode, s'inscrit dans sa pratique dans la société, au sein d'un cadre cuturel. Ceci nous amène à l'idée que la science pourrait être instrumentalisée. Elle pourrait l'être dans son financement, donc l'orientation des recherches, et dans la récupération de ses résultats à d'autres fins.

Notons d’abord que la connaissance n’est pas neutre. La connaissance est un pouvoir en premier lieu sur l’objet que l’on connait, que l’on maitrise, et en second lieu sur ceux qui ne la possèdent pas. C’est pourquoi la science, qui à priori ne s’intéresse qu’à la connaissance en tant que tel, fini toujours par être aussi l’instrument du pouvoir. Ainsi les recherches scientifiques sont souvent financées par l’armée ou par des entreprises commerciales.

La première motivation d'un financement peut être applicative. On cherche à développer certaines technologies. Dans ce cas il ne s'agit pas d'instrumentaliser la science mais plutôt de l'utiliser. Ceci a l'inconvénient d'orienter les recherches, éventuellement de les restreindre à ce qui est potentiellement utile. Ca a l'avantage de développer la science et les techniques, et de s'en servir dans d'autres domaines. Mais paradoxalement c’est quand la recherche est la plus désintéressée qu’elle produit les résultats les plus importants. La physique quantique par exemple, qui est pure théorie, a déterminé l’existence de l’ensemble des technologies numériques d’aujourd’hui. A l'époque, personne n'imaginait qu'en perçant les secret des atomes on changerait à ce point la vie des gens.

Mais la science est également utilisée pour servir de caution. Ainsi différentes recherches sont effectuées pour prouver ou nier, c’est selon, la dangerosité des téléphones portables, ou encore celle de différents OGM ou médicaments. Et il existe de multiples manières de s’accommoder de la vérité scientifique : choix de scientifiques « amis », limitation et orientation des recherches, présentation, reformulation et occultation de résultats, le plus simple étant de ne publier que des résultats favorable, ce qui est pratiqué largement par les laboratoires pharmaceutiques.

Ainsi chaque camp s’approprie les résultats pour obtenir une vérité, celle qui l’arrange, que ce soit économiquement ou politiquement. On se souviendra par exemple des plaintes de nombreux scientifiques sur l'ingérence du gouvernement américain dans des résultats portant sur le réchauffement climatique (reformulations et occultations). Plus recemment l'utilisation politique d'un rapport scientifique sur les OGM a fait débat en France. En tout les cas on imagine mal un fabriquant de téléphone portable financer une recherche qui prouverait finalement que ses produits sont dangereux... Commercialement parlant, ce serait se tirer une balle dans le pied.

Un autre danger de la récupération politique se situe dans le non respect du temps de la science. Dans les domaines de la santé ou de l'environnement, on a tendance à surestimer nos connaissances, et à ne pas donner à la science le temps nécessaire pour finir ses recherches. Les hommes politiques ont tendance à oublier que l'on dispose généralement de résultats incomplets et approximatifs, et que les décisions doivent se prendre en mesurant les risques, mais que au moins dans certains domaines l'on ne peut s'appuyer entièrement sur la science pour trancher.

Enfin la science est récupérée également par le marketting, non pas pour ses résultats mais pour son image. La publicité colporte volontier la vision selon laquelle la science est l'outil d’un progrès perpétuel capable de répondre à tous nos besoins et d’améliorer sans cesse notre bien être. Si elle est effectivement un progrès perpétuel dans le domaine de la connaissance, rien ne prouve qu’elle le soit dans le domaine du bien être. C'est pourtant une idée répandue dans le domaine des technologies.

Les limites de la science

Pour finir abordons brièvement le sujet des limites de la science comme mode d'accès à la connaissance. Nous évoquions le cadre philosophique de la science. En réalité les limites de la science se trouvent dans ses fondements même.

Il existe une vision selon laquelle la science pourrait tout expliquer et constituerait l'unique façon d'accéder à la connaissance. Dans sa forme extrême, le "scientisme", c'est l'idée qu'à terme la science pourrait remplacer la philosophie, la religion, la métaphysique. Cette idée extrême n'est plus d'actualité et les chercheurs reconnaissent aujourd'hui que la science n'a pas prétention à investir ces domaines hors de son champs. Néammoins à mon sens il subsiste une idée très répandue chez les scientifiques, selon laquelle la science seule peut avoir raison. Pourtant elle a ses limites.

Sa première limitation est la complexité du monde. Si nous savons décrire à partir de la théorie le comportement d'une particule, et si cette particule isolé vérifie parfaitement les prédictions, les choses se compliquent vite, et à partir d'à peine quelques atomes les résultats sont déjà impossible à prédir sans effectuer d'aproximations. Mathématiquement, même, aucune solution exacte à un problème donné n'est possible passé un certain nombre de particules. Autant dire que l'on est loin de la description d'un être vivant. A grande échelle nous ne sommes plus strictement dans de la science exacte.Toutefois ceci n'empêche pas la biologie d'exister, et d'obtenir de nombreux résultats intéressants.

Il y a la complexité du monde, mais aussi la complexité de la science. Chaque domaine est très pointu et demande une spécialisation importante. Les ponts entre différentes matières ne sont pas si important, le cloisonnement étant renforcé par le fonctionnement des institutions scientifiques. La compréhension du monde nécessite une vision globale des chose, mais cette vision est aujourd'hui de plus en plus difficile à acquérir.

Mais en réalité la principale limitation de la science est plus profonde encore, et tient à sa nature même : la science ne s’occupe que du général. Elle ne s’intéresse pas à la singularité de l’expérience. C'est ce qui fait son succès, et c'est aussi sa limite. Ainsi depuis la physique quantique au XXème siècle elle admet comme nous le disions l’existence d’un hasard réel, différent de l’ignorance assimilée à un hasard, mais elle ne s’occupe pas pour autant de ce hasard, en ce qu’il constitue une succession de singularités. La science ne peut s’intéresser qu’à ce qui est immuable. Pourtant, le hasard, c’est ce dont est constitué l’ensemble de nos vies, en permanence.

C’est dans cette brèche que s’engouffre Jung avec la théorie de la synchronicité qu'il élabora en collaboration avec le physicien Pauli. L'idée derrière ces concepts est que ce qui fait sens, pour nous en tant qu'être conscient, se trouve justement hors de ce qui est reproductible, c'est-à-dire dans la singularité des évènement. En particulier, Jung s'attache à des événements n'ayant aucun liens de cause à effet, mais se produisant simultanément. C'est cette simultanéité qui pour nous est porteuse de sens, mais la science ne l'appréhende pas car pour elle ce n'est que du hasard.

Le théorème de Gödel affirme (et prouve) que dans un système arithmétique il existe des propositions vraies mais indémontrables. On peut imaginer qu'il en soit de même dans la réalité physique du monde, et que certaines vérités restent inaccessibles à toute théorisation.

3 commentaires:

Roberta a dit…

Bravo (et merci) pour cette analyse. Même si je ne suis pas d'accord avec toute l'analyse (enfin, dans certains de ses détails), j'ai vraiment apprécié ce texte en tant que scientifique. Si le monde de la science était présenté comme cela au citoyen, je suis sure que nombre d'entres eux seraient moins méfiants à notre égard.
Si vous me le permettez, je souhaiterai faire connaitre ce billet aux lecteurs (peu nombreux mais fidèles) de mon blog.

Q a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Q a dit…

Merci pour ce commentaire ! Bien sûr, n'hésitez pas à faire connaître ce billet et j'essaierai d'en publier d'autres assez régulièrement.