dimanche 25 février 2018

Le paradoxe du rapport entre philosophie et science

Il y a quelque chose de paradoxale en philosophie, dans son rapport aux sciences, qui est que quoi qu’elle fasse, quelle que soit la position qu’elle adopte, elle semble ne pas pouvoir à la fois satisfaire et intéresser le scientifique (ou plutôt la figure du scientifique telle qu’on se l’imagine).

On trouve ainsi une tradition « anti-réaliste » en philosophie, voire « relativiste ». Les théories scientifiques ne seraient que des instruments pour faire des prédictions ou développer des techniques, ce seraient des constructions relatives à notre position dans le monde. Elles seraient utiles plutôt que vraies. Et l’on peut y voir une forme de déni des sciences qui ne pourra satisfaire l’esprit scientifique : non, les affirmations théoriques ne sont pas de simples constructions de l’esprit, elles sont amplement confirmées par nos expériences, et il est rationnel de les croire.

Fort bien. Alors soyons réalistes ! La métaphysique des sciences contemporaines est dominée par cette idée que les théories scientifiques devraient être interprétées « littéralement » : elles décrivent la réalité, elles correspondent au monde d’une façon ou d’une autre. Mais voilà : tous les développements que cela implique n’intéressent pas les scientifiques. Ainsi on trouve dans les revues philosophiques des kilomètres d’articles tentant de développer les « ontologies primitives ». Derrière ce concept, une question : à quoi peut bien correspondre, dans le monde, la théorie quantique (puisqu’elle doit correspondre à quelque chose dans le monde) ? Mais dans les revues de physique, rien. Et l’on trouve bien souvent des scientifiques pour s’exprimer sur l’inutilité de toute métaphysique : de vaines questions déconnectées de l’expérience. Finalement, ceux-ci semblent bien s’accommoder, dans les faits, d’une vision instrumentaliste des choses.

Cette situation est malheureuse. Car s’il peut y avoir un intérêt à la division des tâches, c’est si les uns et les autres accordent une valeur à leurs travaux respectifs. La philosophie des sciences serait-elle condamnée soit à nier la valeur de la science, soit à voir niée sa propre valeur ?

Je veux croire que le travail philosophique a une valeur. La lubie des ontologies primitives m’attire peu en la matière, mais le paradoxe de ce rapport entre philosophie et science est bien aussi un paradoxe pour la science elle-même : les théories scientifiques nous disent quelque chose, pour sûr. Mais quoi ? On ne peut tout à la fois prendre au sérieux les sciences, et ne pas s’intéresser à la question, ni tenter d’y répondre d’une manière ou d’une autre. Comment concilier le rôle central de l'expérimentation en science sans pour autant ne les considérer que sous l'angle de leur utilité pratique ? Il y a bien un problème à résoudre. Que nous disent les sciences, et comment en rendre compte d’une manière qui puisse à la fois satisfaire le scientifique, prendre au sérieux son discours sur le monde, et l’intéresser, c’est-à-dire s’avérer pertinente suivant ses propres critères et ne pas sur-interpréter ce discours ?

A mon sens, le travail philosophique, quand il est question des sciences, devrait justement porter sur cette « méta-question ». Le travail de la philosophie des sciences devrait être celui-ci, et rien de plus : rendre compte des discours et activités scientifiques, c’est-à-dire (pour paraphraser Brandom) rendre explicite et cohérent l’engagement que suppose a minima l’adoption et l'usage d’une théorie scientifique. Et en la matière, il me semble que le réalisme comme l'instrumentalisme ont montré leurs limites.

Puisqu'au fond il est question d'interprétation, de discours, c'est peut-être à la philosophie du langage de nous éclairer. On connait le fameux trio syntaxique / sémantique / pragmatique : la forme des énoncés, leur contenu et leur usage. La philosophie des sciences, quand elle était plutôt instrumentaliste, était dominée par une vision syntaxique, portée sur la forme logique des théories. Elle me semble aujourd’hui dominée par une vision sémantique, associée au réalisme, portée sur le rapport direct des théories à une réalité transcendante. Ce que je préconise ici, c’est de mettre en avant une vision pragmatique, focalisée non sur les structures abstraites ou sur l’ontologie, mais sur l’usage. C'est bien ainsi, en se concentrant sur l'usage, qu'on pourra résoudre notre dilemme.

L'accent sur l'usage, sur la pratique, est déjà mis en avant par certains auteurs depuis plusieurs décénies (Carthwright ou Hacking) mais est encore insuffisamment représenté, et sa portée sous-estimée quand il est question de proposer une véritable interprétation des théories. Car il me semble que la pragmatique est à même de faire le lien entre ces deux aspects, syntaxique et sémantique, rapprochant ainsi la métaphysique de l’expérimentation (en examinant en quoi l'usage détermine le contenu) pour la rendre plus pertinente aux yeux du scientifique, et rapprochant l’épistémologie de l’engagement positif envers l'ensemble d'une théorie (en examinant en quoi la forme ne fait qu'expliciter l'usage) pour restituer toute la pertinence et la valeur de cet engagement.

En l'état, tout ceci est un peu abstrait. Je reviendrai peut-être prochainement sur des propositions plus concrètes en la matière.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Très intéressant. On pourrait aussi plus simplement expliquer la manque d'intérêt de la philosophie par les scientifiques par un simple mépris.

Par ailleurs, à quel ouvrage fais-tu rêférence quand tu indiques l'interprétation pragmatique de Hacking?

Quentin Ruyant a dit…

Oui on peut l'expliquer de différentes façons (par une méconnaissance aussi) et il n'est pas non plus généralisé.

Je pense à l'ouvrage "representing and intervening" dans lequel Hacking met l'accent sur le rôle central de l'intervention en science, et non seulement de l'observation passive, et sur l'importance des techniques, non seulement des théories. Il propose sur cette base un "réalisme des entités" (être réaliste non à propos du contenu des théories, mais à propos des entités avec lesquelles on peut interagir causalement). À noter cependant que Hacking est hostile à l'usage de la philosophie du langage en philosophie des sciences. Cependant j'imagine qu'il a plutôt en tête les aspects sémantiques.