mercredi 22 juillet 2015

Monisme modal et pragmatisme

Depuis Kripke on parle frequemment de modalités métaphysiques, celles-ci étant intermédiaire entre les modalités logiques (ce qui est logiquement nécessaire ou non, associé à nos définitions linguistiques) et les modalités physiques (ce qui est physiquement nécessaire ou non, associé aux lois de la nature).

Les modalités métaphysiques correspondent à ce qui est nécessaire en vertu de l'essence des choses, de leur nature métaphysique, de leur identité. Par exemple l'eau est nécessairement le composé de structure moléculaire H2O, la chaleur est nécessairement de l'agitation moléculaire, etc. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une nécessité qui dériverait d'une loi physique, ni non plus d'une nécessité de l'ordre de la convention linguistique puisqu'on parlait d'eau et de chaleur avant la science moderne. C'est quelque chose d'intermédiaire entre les deux.

Il existe certaines tentatives pour ramener les modalités métaphysiques à des modalités purement logiques ou de l'ordre de la convention linguistique. Si c'est la définition de l'eau que d'être le composé de structure H2O, en effet c'est une nécessité mais il n'y a rien de bien métaphysique la dedans. Certes on utilisait le terme "eau" avant de connaître sa constitution moléculaire, mais la nécessité de cette constitution pourrait être déduite d'un fait (que ce qu'on appelle l'eau est de structure H2O) et d'une convention linguistique (que les constitutions chimiques sont possédées nécessairement), comme le propose Sidelle.

Une alternative serait de s'inspirer de Laporte et d'affirmer que "eau" peut changer de signification au cours de l'histoire, et en particulier voir sa signification devenir plus précise, si bien que ce qu'on appelait "eau" avant la chimie moderne n'est pas exactement ce qu'on appelle "eau" aujourd'hui. J'avoue trouver cette approche convaincante. Dans ce cas on peut défendre que le fait que l'eau est nécessairement H2O est simplement une question de définition linguistique, puisque c'est ainsi qu'on définit l'eau aujourd'hui. Ceci n'exclut pas l'approche de Sidelle, puiqu'il est possible que certaines conventions nous poussent à définir les termes en fonction de leur structure moléculaire plutôt que par leurs apparences.

Il existe par ailleurs des tentatives pour assimiler les nécessités physiques et métaphysiques. C'est ce qu'on appelle le dispositionnalisme. Il s'agit de concevoir les lois de la nature comme ne faisant rien d'autre que de décrire le profil causal de propriétés physiques, par exemple : la charge électrique n'est rien d'autre que la propension à attirer d'autres charges, il s'agit de son essence. Les axiomes de l'électromagnétismes devraient en fait s'interpréter comme des définitions implicites de ce qu'est une charge électrique, un champs électromagnétique, etc.

Si tel est le cas il n'y a pas de différence entre les nécessités physiques et métaphysiques, qui relèvent tout deux d'une question d'essence. Les lois physiques sont métaphysiquement nécessaires, en vertu de la nature du monde. La vitesse de la lumière n'aurait pas pu être différente (sinon ç'aurait été autre chose que "notre" lumière) etc.

Le dispositionnalisme est intéressant : il permet d'éviter d'introduire des propriétés catégoriques, ou des universaux un peu mystérieux. Il rend compte de la causalité et de son rapport aux lois sans peine, en plaçant la causalité au niveau fondamental de la réalité plutôt qu'en cherchant à la dériver des lois, ou d'autres choses (ce qui est un véritable casse tête). De nouveau je suis assez convaincu.

Et là peut être me voyez vous venir. Si je suis convaincu que les modalités physiques et métaphysiques sont indistinctes, et que ces dernières sont également indistinctes de modalités logiques ou linguistiques, alors je dois penser que les modalités physiques, associées aux lois de la nature, sont de pures conventions linguistiques : on a choisi d'appeler "charge" ce type de propriété qui fait qu'un objet qui la possède attire les autres qui la possèdent également, et donc la nécessité qui fait que les aimants s'attirent est purement a priori, dans le langage.

En effet c'est exactement ce que j'affirme. Mais il n'y a rien d'incompatible, je pense, à défendre cette position (qui est un monisme modal) est à affirmer qu'il existe une nécessité dans la nature.

Bien sûr que les aimants s'attire qu'on le veuille ou non, qu'on les appelle aimant ou non. Ce n'est pas notre langage qui les fait s'attirer. Tout ce que fait notre langage, c'est décrire ces rapports de nécessité. Mais si notre langage décrit correctement le monde, si en effet nos concepts s'appliquent à la réalité, alors les rapports de nécessité associés à ces concepts doivent refléter les rapports de la nécessité qui existent dans le monde. Notre langage, notre schème conceptuel, se construit en mirroir du monde.

On peut donc être à la fois moniste modal est réaliste modal si on pense que nos conventions linguistiques et conceptuelles ont pour objet de refléter la structure modale du monde. .

En un sens il s'agit de prendre au sérieux la thèse de Quine, suivant laquelle il n'existe pas de moyen de distinguer clairement les aspects linguistiques et factuels du langage, ou les énoncés analytiques et synthétiques. Si on applique la thèse de Quine à la nécessité, on aboutit à la conclusion qu'il n'existe pas de distinction entre la nécessité synthétique, factuelle, c'est à dire les rapports de nécessité dans le monde, et la nécessité linguistique, relevant de conventions. On aboutit exactement au monisme modal défendu ici.

Certes Quine était sceptique à propos de la notion de signification, et de celle de nécessité, mais nous ne sommes pas obligé de le suivre sur ce point. S'il n'y a pas de distinction analytique / synthétique, on peut aussi en déduire que nos significations elles-même, et les rapports de nécessité associés, sont l'objet de découvertes empiriques, ou d'un ajustement pragmatique lors de la confrontation avec la réalité. En un sens on fait ainsi la synthèse de Quine et de Kripke.

Quine était empiriste, d'où son scepticisme sur la nécessité. Il a intégré certains éléments de pragmatisme avec cette absence de distinction analytique / synthétique et le holisme de la confirmation. Les pragmatistes, comme Peirce, n'étaient pas sceptiques vis à vis de la nécessité naturelle. Ils affirmaient que nous devrions comprendre nos concepts par leurs effets causaux concevables (possibles), ce qui est à la fois proche du dispositionnalisme et du conventionnalisme. Le monisme modal que je propose est donc un pas vers le pragmatisme.

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