vendredi 27 février 2015

Pragmatisme et réfutabilité

Dans le dernier billet j'ai défendu une interprétation pragmatiste du contenu des théories scientifiques : les énoncés théoriques devraient être interprétées en terme de fonctions possibles, et une théorie est vraie dans la mesure où elle est à même de réaliser toutes les fonctions qu'on peut lui assigner. Aujourd'hui je souhaite faire le lien avec d'autres théories de la signification.

Les empiristes logiques envisageaient la signification en terme de vérification (ce qu'on appelle le vérificationnisme) : la signification d'une proposition correspondrait à ses conditions de vérifications. L'idée est de rejeter comme dénués de signification les énoncés invérifiables. Après tout il est naturel de penser qu'une différence de signification entre deux énoncés doit faire une différence concrète, tangible, et donc que cette différence doit se ramener d'une manière ou d'une autre à quelque chose qui peut faire l'objet d'une vérification expérimentale. Le problème est que le vérificationnisme s'avère beaucoup trop stricte. Ainsi la plupart des énoncés scientifiques formulent des hypothèses générales qu'il est impossible, à strictement parler, de vérifier.

C'est ce qui a amené Popper à critiquer le vérificationnisme et à proposer un critère de réfutation : un énoncé doit pouvoir être réfuté (plutôt que vérifié) par l'expérience. Une nuance cependant : pour Popper, il ne s'agit pas à proprement parler d'un critère de signification d'un énoncé. Un énoncé irréfutable n'est pas, pour Popper, nécessairement dénué de sens, seulement ce n'est pas un énoncé scientifique. Il s'agit donc chez Popper d'un critère de démarcation entre ce qui relève de la science ou non.

Ce critère de démarcation est critiquable. D'abord il ne permet pas de distinguer les hypothèses qui sont largement vérifiées de diverses façons des hypothèses faiblement vérifiées (par exemple, la théorie de réflexion de la lumière qui postule que l'angle d'incidence est égal à l'angle de réflexion est mieux vérifiée si on teste des angles multiples). Par ailleurs il est notoire, pour reprendre certaines observations de Kuhn, que les scientifiques ne cherchent pas systématiquement à réfuter leurs théories, en tout cas pas en période de "science normale", quand le cadre théorique est consensuel et qu'il n'existe pas vraiment d'alternative crédible. Les scientifiques essaient alors plutôt d'étendre le domaine d'application de ce cadre théorique à de nouveaux phénomènes. Les anomalies sont plutôt interprétées comme des énigmes à résoudre que comme des contre-exemples à la théorie. L'exemple typique est l'anomalie dans les orbites d'Uranus et de Mercure, qui a amené à postuler de nouvelles planètes, Neptune et Vulcain (dans un cas avec succès) plutôt que de chercher une autre théorie que la théorie de Newton. De plus certains principes abstraits ne sont pas directement réfutables (par exemple le principe d'inertie en mécanique classique). Ces principes, qui s'apparentent plus à des définitions conventionnelles qu'à de véritables hypothèses, sont conservés parce qu'ils s'avèrent fructueux, qu'ils permettent de construire une théorie qui fonctionne bien, mais ils ne sont pas directement confrontés à l'expérience : c'est la théorie dans son ensemble qui est confrontée à travers des hypothèses auxiliaires (sur le fonctionnement de nos appareils de mesure, ...).

Ceci dit il est possible de sauver d'une certaine manière le critère de Popper en admettant une conception un peu plus sophistiquée des théories scientifiques, qui intègre des aspects de la philosophie de Kuhn. C'est ce qu'à proposé Lakatos. L'idée est que les théories possèdent un noyau qui n'est pas forcément réfutable, mais qui est scientifique tant qu'il s'avère fructueux en tant que programme de recherche : on peut en dériver des hypothèses réfutables (toujours à l'aide d'hypothèses auxiliaires). Certes il est toujours possible de sauver la théorie à coup d'hypothèses ad-hoc, mais il faut alors que celles-ci ne soient pas gratuites : qu'elles donnent lieu à de nouvelles confrontations expérimentales couronnées de succès et permettent ainsi de nouvelles extensions de la théorie. Dans le cas contraire, on peut parler de dégénérescence du programme de recherche. La distinction entre un programme de recherche scientifique ou non est donc plutôt flou pour Lakatos, mais il ne faut pas pour autant s'en inquiéter, au contraire : dans les faits, il est clair qu'il existe des programmes un peu "limites" (comme la parapsychologie). Enfin peu importe, puisque ce n'est pas un critère de démarcation qui m'intéresse ici, mais un critère de signification.

A ce titre la réfutabilité comme critère de signification ne fait pas beaucoup mieux que le vérificationnisme. Si le vérificationnisme échoue à rendre significatif les généralisations universelles, le réfutationnisme échoue vis-à-vis des énoncés existentiels (on ne peut jamais être certain qu'il n'existe pas, quelque part dans l'univers, un certain type d'objet). On pourrait combiner les deux pour s'en sortir, mais certains énoncés combinant existentiels et généralisation universelle ne sont ni vérifiables, ni réfutables (par exemple : tout homme qui a existé ou existera a un clone sur une planète lointaine de l'univers) et pourtant ils semblent avoir une signification bien compréhensible.

Un autre problème est lié aux énoncés mathématiques : si ceux-ci sont toujours vrais, alors ils ont exactement les mêmes conditions de vérification (toutes les conditions possibles) ou de réfutation (aucune), et donc ils ont tous la même signification. Faut-il en conclure que l'énoncé du théorème de Pythagore ou l'énoncé du théorème de Thales ont la même signification ? Qu'ils n'en ont aucune ? La démonstration d'un théorème n'ajouterait finalement rien à la signification portée par les axiomes. Voilà qui semble peu crédible.

Revenons à la sémantique pragmatique, que j'interprète comme l'idée que le caractère d'un énoncé (au sens de Kaplan) tient à l'ensemble des fonctions que peut prendre cet énoncé, hors contexte, et sa signification à la fonction qu'il prend en contexte.

J'avais proposé que la vérité d'un énoncé universel (de type scientifique), donc son contenu cognitif, transcende sa fonction, en ce sens qu'elle dépend du succès de toutes les fonctions possibles que pourrait revêtir cet énoncé. Un énoncé est vrai s'il rempli toutes ses fonctions possibles avec succès. Une théorie scientifique a pour but d'être appliquée à un maximum de situations diverses. Il s'ensuit que le contenu cognitif d'une théorie devrait, après tout, pouvoir être compris en terme de vérification. Seulement il ne s'agit plus d'une vérification tangible, mais d'une vérification idéale, qui demanderait de pouvoir accéder à toutes les situations possibles auxquelles l'énoncé pourrait être appliqué, ce qui bien sûr est impossible.

Pour autant on peut comprendre en quoi le critère de réfutabilité est pertinent, puisqu'un énoncé scientifique sera d'autant plus intéressant qu'il s'applique à un nombre important et divers de situations. Or plus un énoncé a d'applications potentielles et plus il y a de chance qu'une de ces applications le mette en échec. Donc plus une théorie est réfutable, et moins elle est réfutée, plus elle est intéressante : la réfutabilité serait simplement une mesure du fait qu'une théorie est utile en pratique. Il ne s'agit pas pour autant d'un critère ultime, si bien qu'on peut différencier les hypothèses plus ou moins bien vérifiées : celles qui permettent de réaliser des fonctions plus ou moins diverses.

A la limite une théorie scientifique idéale devrait s'abstenir de postuler l'existence d'objets (qui n'est pas toujours réfutable, et donc moins utile) : seule sa mise en application nécessiterait d'avoir recours à des objets. On retrouve les remarques de l'article précédent sur la tendance à éliminer les objets, et sur les interprétations structuralistes des théories.

Reste le problème des théorèmes mathématiques. En fait ce n'est pas un problème dans un cadre pragmatique puisque signification et vérité sont déconnectés. La signification a rapport aux fonctions de l'énoncé, aux situations possibles où cet énoncé peut être utilisées avec succès. Si un théorème reste vrai en toute situation (ce qui fait que, pour le vérificationnisme, il n'a pas réellement de signification), ce n'est pas pour autant qu'il peut être appliqué en toute situation. D'un point de vue pragmatique, on doit aussi prendre en compte le fait que certains concepts mathématiques sont ou non utiles lors d'applications. (De manière plus précise, si on associe une fonction en contexte à des rapports causaux entre entrées et sorties, celles-ci correspondant à des interactions possibles, un théorème mathématique serait appliqué s'il est utilisé pour dériver les observations attendues à partir des actions envisagées).

8 commentaires:

Humans2Singularity a dit…

Notre cerveau crée en continu des "theories" ineffables, qui ne passent pas par notre conscience. Il les corriges si quelque chose change dans son milieu extérieur d'interaction et crée des nouvelles pour s'adapter.
Avec les différents langages et la conscience on arrive à articuler des "vérités" plus sophistiquées qui s’avèrent très utiles pour "vivre mieux"/équilibre homéostatique.
Cela ne veut pas dire que toutes le questions que dérivent des langages ont du sens pour l'existence ou la compréhension.
Il y a plain de raisonnement/articulation linguistiques de la pensée que sont objectivement stériles mais subjectivement peuvent provoquer sensation de "vérité".

Seriez-vous d'accord si je vous dites que la "vérité" peut être "réduit" à une sensation au niveau purement naturaliste/cognitive?

Quentin Ruyant a dit…

Non je ne serais pas d'accord. On peut avoir une "sensation" de vérité et se tromper, ou dire la vérité dans avoir ce type de "sensation". Je doute de plus qu'une telle " sensation" soit clairement identifiable en sciences cognitives par exemple. On en est loin et même le sens commun nous dira que le type de "sensation de vrai" qu'on peut avoir est très divers. Je vois mal les sciences cognitives en venir à unifier cette diversité sous un merle concept (en général c'est plutôt l'inverse qui se produit : les sciences amènent des distinctions). Enfin même si c'était le cas, votre notion de la vérité nous amenerait à revoir le statut privilégié des sciences cognitives elles mêmes, qui n'ont pas de raison d'être plus "vraies" que n'importe quelle autre théorie. Un tel relativisme semble mener droit à l'auto-réfutation.

Humans2Singularity a dit…

On peut penser de dire la vérité et se tromper, mais il faudra démontrer qu'on se trompe. Jusqu'au ce moment la vérité reste telle.
Dire une vérité sans avoir la sensation de vérité? quelqu'un devra juger si ce que j'ai dit est vrai? jusqu'au ce moment un telle vérité n'existe pas.
Je dirais même plus, on pourrait "induire" la sensation de vérité dans le systeme cognitive d'un sujet et le faire changer d'avis en manipulant certain aires et intensités électromagnétiques de son systeme cognitive et pas l'information correspondant à la partie du monde qu'on est en train de juger.

Pour quoi relativisme? Je ne dit pas qu'il n'existe pas la "vérité" mais qu'on doit quand même accepter ça nature purement cognitive. La "sensation du vrai" qui réside dans le cerveau (je suis assez convaincu et il n'y a que à lire de récent études de neuroscience). "Le vrai" peut aussi s'appliquer à des niveaux supérieurs quand on parle du "social".
On peut dire que "l’île du Tenerife est d'origine volcanique" en tant que la signification des mots codé dans mon système cognitive maintien une correspondance satisfaisant avec le reste des concepts enregistrés dans notre cerveau dans un flux dynamique constant que peut quand même changer du moment que j’altère soit la signification des mots (i.e. il y a t'il seulement une île appelée Tenerife??) ou même mon rapport avec le monde extérieur (on fait une nouvelle découvert que démontre que elle n'est pas volcanique).

Et quand vous dites "auto-réfutation", pourriez vous développer un peut ce concept? Je ne comprend pas bien ce que vous voulez dire avec cela. Ce que je suis en trani de réfuter se l’héritage, je insiste, d'une philosophie continentale que reste stérile au-delà du monde dialectique humain.

Quentin Ruyant a dit…

Pour moi votre approche de la vérité quasi-phénoménologique est bien plus proche de la philosophie continentale qu'analytique.
Il est très courant d'accepter, en philosophie analytique, une notion de vérité "transcendante" comme correspondance à la réalité.
Je parle de relativisme puisque s'il suffit d'avoir une sensation pour parler de vrai, aucun énoncé n'a de valeur de vérité objective, mais uniquement relativement au sujet qui a cette sensation ("la terre est ronde" peut être vrai-pour-moi et faux-pour-vous par exemple).

Quentin Ruyant a dit…

Je parle d'auto-réfutation parce que si les sciences cognitives ne sont pas vraies en un sens objectives, mais seulement aptes à produire des "sensation de vraie" chez les personnes qui s'y intéressent, cela réfute la nature objective de ces "sensations de vrai" elles-mêmes, donc votre conception de la vérité.

Humans2Singularity a dit…

Je dirais que mon approche n'est pas quasi-phénoménologique mais complètement phénoménologique.
Je vais laisser tomber las discussion continental vs analytique parce que je vois qu'on a pas du tout la même conception de ses deux adjectives.

Alors oui, je suis relativiste! Oui, je le confirme. Vous dites la "vérité objective"... mais objective à quoi? dès la prospective naturaliste cognitive chercher une vérité objective n'a pas du sens.
Et par rapport à votre exemple... pensez vous que les Bororo vont accepter que la terre est ronde? bien sure ma mère,ma femme, mes amis... je pourrais jamais leur dire le contraire car on a un même systeme des principes et catégories pour juger cette affirmation et donc notre systeme cognitive, très similaire dans cet'aspect, réponde avec une sensation claire de vérité à une telle affirmation mais les Bororo vont penser que je suis fou et vont dire que la terre est plate!.

Bien sur notre affirmation sur la terre est basée sur des informations plus complétés que celles des Bororo mais ça ne change pas le jugement de vérité al'interne de leur société. On devrait leur faire assimiler beaucoup des concepts et catégories pour leur faire comprendre que la terre est ronde... mais ça demanderai plusieurs générations car un même cerveau n'est pas si plastique...
Donc vous voyez? la vérité est relative a le systeme d'information que vous, votre système cognitive, a à sa disponibilité et ce qu'il est capable d'assimiler.

Vous n'est pas relativiste aussi? vous pensez qu'il y a des vérités objectives? n'oubliez pas que le langage (celui écrit qu'on utilise ici) lui même est ontologiquement subjective à l'homme et que s'il peut, comme technologie, être utilisé comme moyen d'articulation et acquisition de connaissance il peut pas aller au delà d’être un moyen... le conséquences cognitives finales de l'utilisation des technologies sont ineffables! elles passent à faire partie de l'inconscient qui les utilise après pour modifier notre conscience et nous aider a créer des autres technologies, etc. etc....

Quentin Ruyant a dit…

Je pense qu'il ne faut pas confondre croyance et vérité. La vérité en tant que concept fonctionne comme un idéal vers lequel on tend mais on ne peut mettre toutes les croyances sur un même plan. Vous même avouez que les bororo disposent de moins d'information et qu'après un certain travail on pourrait les convaincre que la terre est ronde. Je doute qu'eux parviennent à nous convaincre qu'elle est plate. Il y a donc une asymétrie qui est précisément ce qu'on essaie d'exprimer par vérité, et celle ci ne se confond donc pas avec la croyance. Après je ne sais pas s'il y a une vérité objective, et s'il y en a une si on peut l'atteindre mais c'est ce qu'on comprend par "vérité" en tout cas.

Pour ma part je vous la technologie comme des outils. Je veux bien croire que le langage fonctionne parfois comme outil, l'analogie fonctionne. Mais je peux me passer d'outils, par contre je vous mal comment me passer du langage. Il y a aussi quelque chose de distinctif dans le langage contrairement à l'outil, qui est qu'il est partagé : les mots n'ont de sens que si vous les comprennez comme moi, sinon ils sont inutiles. Donc le langage a une certaine visée vers l'objectivité (au moins l'intersubjectivité) que n'ont pas les outils en général.

Quentin Ruyant a dit…

Désolé pour l'auto correction il faut lire "vois" et non "vous"