dimanche 15 septembre 2013

Science, pseud-science et philosophie

Il n'existe pas de définition précise de la science. Il n'existe pas de définition précise de la philosophie non plus. C'est sans doute que les deux se recoupent en partie, mais il conviendrait de mieux comprendre cette articulation pour pouvoir répondre aux questions suivantes : qu'est-ce qu'une pseudo-science et pourquoi doit-on les rejeter (si on le doit) ? La philosophie est-elle rendue obsolète par le science, et si non, quel est son rôle ?

Dans le présent article, je propose d'appliquer les définitions suivantes : une thèse ou une doctrine philosophique est un (méta-)programme de recherche scientifique, et une science est la poursuite de ce programme. Un (méta-)programme de recherche, enfin, est, au sens large, une façon d'organiser de manière plus ou moins systématique nos interactions avec le monde, voire nos interactions mutuelles. J'entends par cette notion quelque chose de purement conceptuel : il s'agit de l'organisation des valeurs, notamment épistémiques, et des concepts qui dirigent la recherche de connaissance.

Selon ces définitions, la philosophie serait donc un défrichage conceptuel qui permettrait de dégager des programmes de recherche scientifique cohérents, potentiellement fructueux. La science, en retour, permettrait d'informer la philosophie sur les programmes qui s'avèrent ou non fructueux, ce qui aurait pour effet d'affermir les doctrines philosophiques qui en sont à l'origine. Il faut donc bien distinguer une hypothèse scientifique ou une théorie d'une thèse philosophique : l'hypothèse scientifique est située dans un cadre défini, tandis que la thèse philosophique ne l'est pas. Typiquement, une certaine forme de naturalisme réductionniste a motivé la plupart des recherches scientifiques, et s'est avéré très fructueux, mais il n'est pas pour autant une hypothèse scientifique, ni même une théorie.

A mon sens cette définition éclaire certains débats, par exemple celui qui porte sur les pseudo-science. On peut dire que les pseudo-science pèchent par un manque de distinction entre ce qui relève des sciences ou de la philosophie. Prenons par exemple l'Intelligent Design, qui se veut une alternative au darwinisme. Il est motivé par la thèse suivant laquelle un être supérieur aurait dirigé intentionnellement l'évolution des espèces vivantes. Cette thèse ne pose pas de problème particulier tant qu'on la prend pour ce qu'elle est : une thèse philosophique, c'est à dire une thèse susceptible ou non de motiver une certaine façon de faire de la recherche scientifique ou d'étendre nos connaissances. Malheureusement les tenants de l'Intelligent Design, plutôt que de défendre cette thèse sur un plan philosophique, plutôt que d'essayer de la rendre suffisamment robuste pour qu'elle puisse éventuellement motiver un programme de recherche scientifique ou infléchir les programmes existant, se placent directement sur le terrain scientifique en venant contester les résultats bien établis de la biologie. C'est sur ce point (et non sur la thèse en elle-même) qu'on peut dire que l'Intelligent Design relève de l'imposture, et plutôt que de vouloir attaquer les tenants sur leur position philosophique, il faudrait les attaquer sur cette confusion entre thèse philosophique et hypothèse scientifique. Pour cette raison, ceux qui attaquent l'Intelligent Design sur ses aspects proprement philosophiques (par exemple en s'appuyant sur le naturalisme) font preuve à mon sens de la même confusion, et ce sont ces confusions dans les deux camps qui explique que les débats soient sans fin. Il faudrait plutôt mettre les choses au clair et demander aux tenants de l'Intelligent Design de proposer des arguments philosophiques en accord avec les résultats de la recherche scientifique plutôt que de contester ces derniers, mais sans pour autant contester la légitimité philosophique de leur motivation (qui peut toutefois, bien sûr, être objet de débats).

Je pense qu'on peut faire un constat identique à propos d'autres pseudo-sciences, ou de "cas limites" comme la parapsychologie. Mais on comprend également que la frontière entre science et pseudo-science soit si difficile à définir : à partir de quand peut-on dire d'un programme de recherche qu'il est suffisamment robuste, et qu'il est suffisamment fructueux pour relever de la science "normale" ? De toute évidence, c'est une question de degré, et les frontières sont mouvantes. Certaines thèses philosophiques (par exemple le déterminisme) sont passées du statut de thèse largement confirmée par la science au XIXème siècle à un statut moins clair aujourd'hui, et d'autres, comme l'atomisme, ont fait le chemin inverse. Finalement la fructuosité d'un programme de recherche n'est finalement jamais déterminante pour confirmer une thèse philosophique, puisqu'il est toujours possible d'articuler des thèses alternatives qui s'en accommodent aussi bien. Si le succès de la physique montre qu'il existe un certain nombre de régularités dans la nature, exprimables en termes mathématiques, elle ne nous force pas pour autant à être physicaliste.

En fin de compte la question de savoir si une thèse philosophique est affaiblie ou appuyée par les succès scientifiques est une question qui appartient en propre à la philosophie et qui mérite d'être argumentée sur ce plan : nos théories scientifiques ne peuvent y répondre par elles-mêmes. C'est précisément ce qui distingue une thèse philosophique d'une hypothèse scientifique. On peut donc faire le même reproche de confusion à ceux qui prétendent que la science nous permet de rejeter le théisme.

Enfin cette façon de voir les choses peut également éclairer le débat sur le rôle de la philosophie en rapport avec les sciences. On reproche parfois à la philosophie de "couper les cheveux en quatre", d'être rendue obsolète par la recherche scientifique ou de n'être d'aucune utilité vis-à-vis de celle-ci puisque les scientifiques n'ont pas besoin des philosophes pour pratiquer leur discipline. Ce qu'il peut y avoir de légitime dans ces critiques, c'est quand un certains nombres de débats purement métaphysiques ne semblent pas mener à un (méta-)programme de recherche fructueux, ni ne prennent en compte cet aspect dans leur pratique. Cependant ces critiques méconnaissent largement une grande partie de la recherche philosophique contemporaine, qui soit travaille de concert avec les sciences (comme la philosophie des sciences et la philosophie de l'esprit), là où justement la distinction entre thèse philosophique et théorie tend à s'amoindrir, soit tente d'éclaircir des domaines qui ne sont pas ou peu couverts par les sciences (comme l'éthique, la philosophie politique ou encore une fois la philosophie de l'esprit) mais sans qu'il ne soit exclu qu'un programme de recherche, dans le sens que je lui donne ici, en émerge. Enfin si les scientifiques n'ont pas toujours besoin des philosophes dans leur pratique, c'est la plupart du temps qu'ils travaillent dans des disciplines dont les cadres sont déjà bien définis et s'appuient ainsi sur une tradition solide qui a ses racines dans la philosophie des siècles passés.

[EDIT]Je ne suis pas tout a fait satisfait de cet article, il y a sûrement plus à dire, mais les commentaires sont les bienvenus...[/EDIT]

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