dimanche 30 juin 2013

Présentisme et théorie de la relativité

McTaggart a introduit les termes de « théorie A » et de « théorie B » à propos de différentes façons de concevoir le temps. Pour la « théorie A » (associée au présentisme), un événement donné possède la propriété d'être présent, passé ou futur de manière absolue. Pour la théorie B (associée à l'éternalisme), passé, présent et futur sont des notions relatives : un événement est passé par rapport à un autre. Ces deux théories rendent donc compte de la même séquence d'événements dans l'univers, ordonnés de la même façon, seulement l'une, contrairement à l'autre, considère que l'actualité, le fait d'être présent, est une propriété importante qui vient s'ajouter à cette séquence tandis que pour l'autre c'est une notion purement relative à l'intérieur de cette séquence.

McTaggart argumente en faveur de la théorie B. Affirmer d'un événement futur qu'il n'est pas actuel mais qu'il le sera semble introduire une régression à l'infini : on est en train de postuler implicitement une dimension de temps supplémentaire, suivant laquelle un événement futur devient présent. Si l'on se refuse à postuler ceci, alors « sera » n'a d'autre sens que « est » (puisqu'on parle déjà d'un événement futur), et il faut admettre que l'événement futur est tout autant actuel que l'événement présent. Donc rien ne différencie le présent du passé ou du futur, en terme de propriété associée aux événements : si l'un est actuel, tous sont actuels.

Je pense que cette conclusion pose de nombreux problèmes, puisqu'alors l'actualité devient simplement inexpliquée (et ce problème rejaillit en philosophie de l'esprit, quand il est question d'expliquer l'aspect phénoménal de l'expérience consciente). Cependant je souhaite d'abord m'attarder sur un autre argument qui motive les théories B du temps, qui est que la théorie de la relativité, en faisant de la simultanéité une notion relative au référentiel, invalide la théorie A (Voir le schéma ci-dessus, réalisé avec inkscape : les lignes plutôt horizontales représentent les événements simultanés du point de vue respectif de deux observateurs en déplacement relatif, et servent à mesurer les distances dans le référentiel de chacun de ces observateurs. On voit qu'il n'y a pas de simultanéité absolue. Les lignes plutôt verticales représentent l'emplacement de l'observateur au cours du temps, et servent à mesurer les durées dans son référentiel. Les surfaces colorées représentent les cônes passés et futurs de chacun des observateurs, c'est à dire les événements reliés à l'observateur par des informations voyageant au mieux à la vitesse de la lumière).

L'argument de la relativité

En effet suivant la relativité, il se peut qu'un événement soit simultané du point de vue d'un observateur distant, m'étant lui même simultané de mon point de vue, et pourtant que cet événement se situe dans mon futur. Autrement dit la simultanéité n'est pas transitive. En conséquence, il ne peut y avoir de présent absolu, auquel on pourrait conférer le privilège de l'actualité, sauf à adopter un référentiel privilégié de manière arbitraire et à considérer que la simultanéité qui lui est associée est absolue, ce qui est une solution assez peu attrayante puisqu'elle semble ad-hoc >(à noter cependant qu'avec la relativité générale, un tel référentiel privilégié émerge au moins en approximation : par exemple il est possible de calculer l'age de l'univers de manière absolue. Ce référentiel privilégié n'existe pas de manière locale quand des effets relativistes sont en jeu, mais ces effets sont négligeables à notre échelle. Ceci-dit il peut paraître gênant de faire de l'actualité une propriété émergente... Quoique ?).

A mon avis cet argument prend trop au sérieux le concept de simultanéité en relativité. Celui-ci n'est pas particulièrement lié à la question de l'actualité. Du point de vue d'un observateur, deux événements situés à la même distance de l'observateur sont considérés comme simultanés si l'information les concernant parvient au même moment à l'observateur (étant donné que cette information voyage à la vitesse de la lumière). On peut reprendre l'exemple d'Einstein : soit deux flash qui sont allumés aux extrémités d'un train, et un observateur O1 situé sur le toit au milieu du train, un autre O2 sur le quai. Si les deux flashs parviennent à la vue de O1 au même moment, il considérera qu'ils étaient simultanés. Mais dans ce cas de figure, O2 verra un flash avant l'autre (celui situé à l'arrière du train) bien qu'ils aient été émis à la même distance relative, et il considérera donc que les deux flashs n'étaient pas simultanés, celui à l'arrière ayant eu lieu avant celui à l'avant. Ce fait peut paraître troublant, mais il concerne la façon dont se transmet l'information et dont les observateurs mesurent les distances et les durées : pas l'actualité des événements en tant que telle, qui peut fort bien être décorrélée de la mesure du temps. La notion de simultanéité ainsi définie en terme de transmission d'information n'implique en rien que les événements qu'on considère simultanés d'un point de vue sont (ou étaient !) « actuels en même temps » : en fait cette affirmation n'est simplement pas vérifiable objectivement...

Ce que la relativité montre, c'est que si l'on part du principe qu'un événement simultané pour un observateur actuel, en ce sens précis, est nécessairement actuel, alors tous les événements, passés ou futurs, sont actuels, puisqu'on peut ainsi, d'observateurs en observateurs, propager l'actualité à l'univers quadri-dimensionnel dans son ensemble. On ne peut donc être présentiste en adoptant un tel principe. Mais on peut rejeter ce principe : il se peut simplement que la notion d'actualité échappe à la connaissance structurale qu'implique la relativité. Il serait alors impossible de dire d'un événement distant s'il est ou non actuel, ce qui peut sembler relever du bon sens : l'actualité attachée à un événement est une notion primitive ne pouvant être connue que par accointance, c'est à dire en constatant, actuellement, l'événement. Il faut donc être agnostique quant à l'actualité des événements distants.

Pour tenter de cerner malgré tout cette notion d'actualité, on pourra remarquer qu'un observateur présentiste peut dire de certains événements qu'ils ne sont pas actuels : les événements appartenant à son cône passé (l'ensemble des événements dont l'information, voyageant à la vitesse de la lumière, lui est déjà parvenue) et ceux appartenant à son cône futur. Or il est alors possible de définir une relation d'ordre sur cette base : on dit que « A précède B » si A est dans le cône passé de B. Cette relation est antisymétrique (si A précède B, B ne précède pas A) et transitive (si A précède B qui précède C, A précède C). Il s'agit cependant d'un ordre partiel, puisqu'il est possible que deux événements ne se précèdent pas l'un l'autre : c'est le cas quand ils ne se situent pas dans leurs cônes passé/futur respectifs et ne sont donc pas causalement reliés. Disons alors que ce sont des événements étrangers.

Si l'on est présentiste, on peut donc dire d'un événement qui précède un événement actuel, ou d'un événement qu'un événement actuel précède qu'il n'est pas lui même actuel. Cependant on ne peut dire avec certitude d'un événement étranger à un événement actuel s'il est ou non actuel (du moins tant qu'un référentiel privilégié n'émerge pas de manière approximative). Etre présentiste tout en acceptant la théorie de la relativité revient alors à être agnostique quant à l'actualité des événements étrangers, mais ne nous empêche pas de parler de manière parfaitement cohérente d'événements passés ou futurs.

Conclusion

Bien sûr il reste l'argument de McTaggart : si un événement futur n'est pas actuel, peut-on dire qu'il le sera sans ajouter une dimension temporelle supplémentaire ? Il me semble que non, il faut donner raison à McTaggart, et force est d'admettre, si l'on veut rester présentiste, que les événements futurs ne seront jamais actuels, ni les événements passés ne l'ont jamais été. En fait ces événements n'existent tout simplement pas. Ce qu'est un événement futur est en fait l'anticipation actuelle d'un événement, et ce qu'est un événement passé est la remémoration actuelle d'un événement, mais ni cette anticipation, ni cette remémoration n'est identifiable à un quelconque événement actuel. En effet, dire qu'il y aura une réunion demain à 8h, c'est simplement anticiper la présence de deux événements conjoints : celui de la réunion et la position d'une horloge, ou du soleil par rapport à la terre. Dire que j'ai fêté mon anniversaire hier, c'est simplement constater la trace (mémorielle ou autre) de la comprésence de deux événements, mon anniversaire et la date d'hier indiquée par les calendriers. Dire d'un événement passé qu'il a précédé un autre, ce peut-être affirmer que l'événement le plus récent contenait la trace du plus ancien (ou d'un événement qui lui est comprésent). Les événements passés existent donc sous forme de traces, c'est à dire de contraintes sur le présent et le futur, et les événements futurs sous forme d'anticipations, c'est à dire de possibles étant donné les contraintes du passé. Le passé et le futur n'existent au présent donc qu'à travers l'observation de traces et l'anticipation, c'est à dire qu'ils sont des directions à partir du présent, définies dynamiquement, plutôt que des états statiques.

Cette solution peut paraître peu satisfaisante : on est bien tenté de dire de certains événements qu'ils seront actuels, d'autres qu'ils l'ont été, quand bien même ces événements sont distinct de nos anticipations ou de nos remémorations. C'est à dire qu'on voudrait qu'il existe des événements passés ou futurs actuels, même s'ils ne sont pas connaissables. Mais on semble être amené à dire que soit ils existent, mais ne sont ni passés ni futurs, soient ils n'existent pas. Il reste donc des problèmes à élucider : en étant présentiste, on semble abolir le temps, en quelque sorte, mais ne peut-on pas en dire autant des solutions éternalistes qui évacuent tout aspect essentiellement dynamique du temps ?

2 commentaires:

Martin a dit…

Bonjour Quentin et merci pour ton blog. J'y trouve des réponses et de nouvelles questions et c'est fascinant. Tu écris bien et ton argumentation est convaincante... vu que tu es bloggeur tu dois savoir que pour les lecteurs c'est difficile de faire confiance aux blogs mais avec le tien ça parait naturel. Bonne continuation !

Quentin Ruyant a dit…

merci !