dimanche 20 janvier 2013

Commentaire sur "où doit s'arrêter la recherche scientifique"

L'AFIS publie sur son site un très mauvais article « où doit s'arrêter la recherche scientifique ? » qui me semble relever d'une grande confusion entre deux façon d'envisager les limites de la science : en un sens pratique ou en un sens théorique. Dans le premier cas il s'agit de dire que la science ne doit pas franchir les limites d'un certain territoire, sous peine de conséquences néfastes. Dans le second, il s'agit de dire qu'elle ne peut pas les franchir, qu'elle n'en a pas les possibilités (c'est la même différence qu'il peut y avoir entre une limitation de vitesse sur un panneau et une limitation du moteur de ma voiture). Seule la première compréhension de « limite » se veut normative. En confondant les deux, et en prétendant ainsi que certains métaphysiciens ou philosophes voudrait limiter, en pratique, la recherche en physique fondamentale (ce qui à ma connaissance est faux), l'auteure s'attaque à un homme de paille.

La confusion est là dès le départ quand la comparaison est faite entre les recherches sur les OGM ou les cellules souches, d'une part, et la recherche en physique théorique d'autre part. Les premières soulèvent pour certains des problèmes éthiques, mais à ma connaissance personne n'a l'intention d'empêcher ou de restreindre la seconde, bien plutôt d'en discuter la portée. On retrouve la même confusion quand il est affirmé que « le fait que certains scientifiques osent se poser ces questions [métaphysiques] hérisse le poil de nombreux autres », métaphysiciens qui « estiment que la question est de leur domaine ». Comme s'il s'agissait de défendre un territoire qu'on « ose » pénétrer... Je ne pense pas que personne ait songé à interdire à des scientifiques de se poser des questions métaphysiques (ni de s'informer sur la littérature). Il s'agit plutôt d'argumenter sur le fait qu'ils puissent ou non y répondre scientifiquement. Le problème n'est donc pas « la science a-t-elle le droit de se poser ces questions ? » mais plutôt : « y répond-elle vraiment (et au fond s'agit-il réellement de questions scientifiques) ? ». L'auteure souhaiterait-elle interdire aux philosophes de se pencher sur ce genre de problèmes épistémologiques ?

Pour ma part il me semble légitime de se demander si des questions comme « Y a-t-il un grand architecte dans l'univers ? » et « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » sont à proprement parler des questions d'ordre empirique, ou encore de se questionner sur la nature du contenu de nos théories scientifiques. C'est bien du problème du statut de la connaissance scientifique et de sa couche interprétative qu'il s'agit, et malheureusement cette question n'est pas elle-même directement scientifique... A ce titre, ce ne sont pas les métaphysiciens que l'auteure devrait craindre, mais bien plutôt les anti-métaphysiciens, et notamment les philosophes du courant empiriste, pour qui les questions de ce type n'ont simplement pas de sens dans la mesure où la science ne fait qu'ordonner les phénomènes de façon intelligible et opérationnelle. A l'inverse de nombreux métaphysiciens sont des réalistes qui, loin de vouloir limiter la recherche scientifique, se nourrissent de ses résultats pour informer leurs disciplines.

Mais je doute que même les réalistes défendent la scientificité stricto-sensu des questions citées, quand bien même ils affirmeraient que la physique théorique les informe d'une certaine manière. Je ne suis pas personnellement convaincu qu'une théorie du tout s'adresse réellement à ce genre de questions (au passage, je ne suis pas non plus convaincu que les métaphysiciens des sciences s'y intéressent énormément). Le débat sur les affirmations de Hawking (comme quoi la science permettrait de comprendre comment quelque chose peut provenir de « rien ») a déjà fait rage sur les blogs anglo-saxons, et de nombreux commentateurs ont remarqué, à juste titre, que le « rien » dont il est question est en fait un champs quantique, c'est à dire pas vraiment du « rien ». Et de toute manière, quelle que soit ce « rien » d'où proviendrait l'univers, il sera toujours un rien « conceptuel » (puisqu'il contiendra au moins la possibilité légale de l'univers), donc encore quelque chose, dont on pourra questionner l'origine. Autrement dit, le problème se situe non pas dans le fait que certains philosophes protégeraient leurs territoire, mais plutôt dans le fait que certains scientifiques pratiquent au sein de leur discipline (ou comme ici dans des livres de vulgarisation) une philosophie naïve qui mérite d'être critiquée. Ce que font ces philosophes.

La théorie des cordes, notamment, est critiquée du fait qu'elle n'est pas testable empiriquement. Mais contrairement à ce que suggère l'auteure, il ne s'agit pas tant d'un problème de limitations techniques, mais plutôt du fait que cette théorie n'en est même pas une, qu'elle est trop complexe et possède trop de paramètres libres pour pouvoir formuler la moindre prédiction, et que même si elle le pouvait, ces prédictions ne seraient pas calculables. De nouveaux accélérateurs ou de meilleures observations astronomiques n'y changeront rien. Cette critique, par ailleurs, a été essentiellement formulée par les scientifiques eux-même qui regrettent que tant de budgets soit alloués à la construction d'un édifice mathématique sans aucune connexion tangible avec le réel, au delà des quelques intuitions qui ont donné lieu à ce programme de recherche au départ, il y a une cinquantaine d'années (avec quelques avancées théoriques au début des années 80). Il n'y a pas lieu, en tout cas, d'y voir une guerre de territoire entre philosophie et science.

Cette confusion à propos de limite et l'idée que les philosophes auraient des prétentions normatives sur la recherche scientifique (qu'on retrouve de nouveau en fin d'article quand l'auteure nous chante l'ode de la curiosité scientifique qu'il ne faudrait surtout pas brider) alors qu'ils ne font qu'apporter des critiques importante sur le contenu philosophique de certaines affirmations provenant de scientifiques, fait le jeu d'une lecture en terme de guerre conceptuelle entre la physique et la philosophie, de stratégies d'appropriation ou de défense, qui me semble tout a fait néfaste. Je n'ai pas l'impression que cette vision soit représentative des débats contemporains (mais à ce titre, des références auraient été apréciées). Si certains philosophes ne s'informent pas suffisamment du contenu des connaissances scientifiques (reproche d'ailleurs adressé par les métaphysiciens des sciences Don Ross et James Ladyman), de même certains scientifiques ne sont pas suffisamment informés philosophiquement. On ne peut que regretter une trop grande spécialisation de nos systèmes éducatifs (et à mon sens, trop souvent, l'assimilation injustifiée de la philosophie à un genre « littéraire »). Mais, je pense, philosophes comme scientifiques cherchent avant tout à faire avancer la connaissance.

Sur le même sujet : La science peut-elle rempalcer la philosophie ?

Aucun commentaire: