dimanche 18 novembre 2012

Faut-il vraiment avoir des opinions politiques ? (Réédition)

J'ai argumenté il y a un certain temps que nous ne devrions pas nécessairement avoir d'opinions politiques définitives, parce qu'elles ne sont pas vérifiables, faute d'une information suffisante. Je pense aujourd'hui que le problème est bien plus profond : même correctement informé, il peut être impossible de se faire une opinion définitive, pour la raison simple que celles-ci tendent à être performatives et qu'il ne peut y avoir, en conséquence, de faits bruts. Ceci tient à l'absence d'une réelle dichotomie entre faits et valeurs. Ainsi plutôt que de s'abstenir d'avoir des opinions, ce que je maintenais à l'époque (et encore aujourd'hui en une certaine mesure) devrions nous assumer pleinement le caractère valuatif de celles-ci.

Ceci s'applique jusqu'aux domaines apparemment les plus informés qui soient, et particulièrement aux sciences économiques et politiques. Dans ces domaines, typiquement, normes et théories sont souvent confondus. Prenons deux exemples (présentés un peu caricaturalement pour les besoins de la démonstration). D'abord l'utilitarisme : on peut distinguer sa version théorique, selon laquelle l'homme agit rationnellement en fonction de ses intérêts, et sa version normative, selon laquelle on doit agir en fonction de nos intérêts (ou de l'intérêt du plus grand nombre). Qu'est-ce qui nous permet de passer ici d'un (prétendu) constat à une norme éthique ? Si le constat est juste, la norme est redondante... En fait la contradiction disparait si l'on comprend l'utilitarisme comme un énoncé performatif tendant à s'autoréaliser : il est donc à la fois une théorie et une norme. Prenons ensuite le libéralisme économique : lui aussi peut être théorique, affirmant que tout contrat consenti librement est à l'avantage des participants et constitue en quelque sorte un optimum, et qu'en fin de compte tout échange économique prend la forme d'un contrat, ou normatif, affirmant que de ne fonder l'économie que sur le libre contrat est souhaitable.

Souvent dans les discussions de comptoir, par exemple les discussions politiques, norme et théorie sont allègrement confondus. On passe de l'un à l'autre sans crier gare. C'est que nos théories soutiennent nos thèses éthiques, et inversement. C'est souvent le cas quand les théories sont sous-définies parce qu'elles se référencent circulairement. L'utilitariste affirme que chacun agit en fonction de ses intérêts propres. Puis il pourra définir ses intérêts propres comme ce qui détermine les actions de chacun. A la limite le contenu de l'utilitarisme théorique est presque vide : il affirme simplement que les actions de chacun suivent certains schémas qu'il est possible d'élucider, c'est à dire qu'ils obéisse à des règles connaissables, à partir desquels il est possible de peser les intérêts de chacun et de les comparer d'une personne à l'autre (ce qui en soit est déjà critiquable). Ensuite chaque utilitariste aura son propre système de règles. Or ce type de théories tend à s'auto-réaliser, puisque plus les personnes y adhèrent et moins elles ont de raison d'agir autrement. Ainsi la théorie, à l'échelle d'un individu, se mue en norme.

Il est important de rappeler que ce phénomène n'est pas propre aux domaines humains. Dans toute théorie scientifique il y a une circularité semblable (l'énergie est ce qui est conservé dans le temps, et on montre la conservation de l'énergie). La seule différence tiens à ce que Hacking appelle le « looping effect », c'est à dire l'interaction entre l'objet de la théorie et la théorie elle même, faisant qu'il est impossible de savoir si la théorie est vraie ou fausse, si elle crée ce qu'elle prédit ou le dévoile seulement. Il s'agit typiquement d'un phénomène émergent.

Les identités culturelles sont de bons exemples de phénomènes sociaux émergents : elles n'existent que parce que les gens y adhèrent. Ce sont en quelque sorte des théories d'appartenances (accompagnées de quelque stéréotypes). Et pourtant, ensuite, elles font l'histoire, pour le meilleur ou pour le pire...

On comprend que dans ce genre de cas, il existe des opinions irréductibles à des faits acceptables par tous. Prenons le conflit israelo-palestinien : un pro-isrélien affirmera que les attaques d'Israël sont nécessaires à la protection des citoyens contre les attaques terroristes, tandis qu'un pro-palestinien affirmera que le terrorisme n'est qu'une défense légitime face à l'oppression d'Israël. C'est typique d'un looping-effect : en l'occurrence, avoir une opinion (que l'islamisme est un danger) se transforme en actes de protection (des attaques) qui viennent renforcer cette opinion (en exacerbant les palestinients). Idem dans l'autre sens. Mais alors le terrorisme est-il créé ou découvert ? Impossible de le dire, ou plutôt les deux : le « terrorisme » (ou son pendant la « résistance ») est émergent. C'est une construction sociale qui devient effective, puisqu'elle motive des politiques ou des actions.

Ce qui caractérise les états émergents, c'est leur imprévisibilité inhérente qui rend caduque toute opinion bien tranchée. On comprend qu'en matière de politique, il soit si difficile de fixer les choses, même en milieu plus pacifique.

Quelle leçon en tirer ? Loin d'aboutir un profond pessimisme, je souhaite (un peu idéalement, il faut bien le dire) que cela nous invite à un optimisme indécrottable : si vraiment nos opinions peuvent changer les choses, ce n'est pas l'utopie qu'il faut abattre (en tout cas pas tant qu'elle ne prétend pas à être une science ou un dogme, mais plutôt une visée à partager et à négocier). C'est au contraire du pragmatisme, qui veut faire de notre triste monde une fatalité, qu'il faut se défaire à tout prix.

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