dimanche 26 août 2012

Pour un platonisme émergent

La querelle sur les universaux est peut-être le plus vieux clivage de la philosophie, puisqu'elle remonte aux Idées de Platon et à la critique qu'en fait Aristote. On la retrouve en filigrane dans les débats sur l'empiricisme et le rationnalisme, l'idéalisme et le positivisme, et encore aujourd'hui entre réalistes et instrumentalistes, c'est à dire qu'elle traverse toute l'histoire de la philosophie occidentale.

D'un côté le nominalisme semble la position la plus tenable. On se demande bien où pourraient habiter les universaux, dans quel autre monde, si ce n'est dans nos têtes, et à l'évidence nos mots découpent le réel, parfois de manière inadéquate, arbitraire, en tout cas souvent réductible. Si je casse le pied d'une chaise, en est-ce toujours une, et en combien de morceaux me faut-il la casser pour affirmer que l'universel « chaise » n'y habite plus ? Alors bien sûr l'idée de chaise ne peut exister qu'en nos esprits.

Oui mais voilà, il existe un fond à la réduction, et donc peut-être au moins quelques universaux : les lois physiques par exemple. Il est peu crédible de croire qu'elles ne reflètent pas quelque chose de la réalité : leur pouvoir prédictif relèverait alors de la magie. J'ai pu me prononcer par ailleurs pour un réalisme structurel : donc cette structure, au moins, possède des régularités, et s'il faut voir dans toute connaissance une chose interactive, comme j'ai pu le défendre également, il ne s'agit pas d’adhérer à un instrumentalisme ou un anti-réalisme : il en va réellement, je pense, de la structure du réel que d'être une structure interactive, dont nos connaissances constituent une représentation. Alors s'il existe un monde réel doté d'une structure régulière, partout la même, peut-on encore être nominaliste, et si oui comment explique-t-on cette structure ?

Derrière les universaux, la phylogenèse

Certes les lois de la physique peuvent donner du fil à retordre. Mais commençons par nous attaquer à des cas plus simples : d'abord les artefact, puis les espèces naturelles.

Le concept de « chaise » existe bien sûr avant tout dans nos esprit. Cependant cette idée est performative, puisqu'elle commande la construction de chaises. On peut dire que l'ensemble des chaises construites aujourd'hui en dérivent, en sont des copies dans le monde matériel. Le propre de l'idée est sa reproductibilité.

Or l'ensemble des chaises et des idées de chaises ne sont pas indépendantes. Elles sont liées les unes aux autres, et en fait se ramènent toutes, causalement, à la première chaise qui fut inventée, ou bien peut-être à la stabilisation de plusieurs essais plus ou moins réussis de chaise. En ce sens on peut dire qu'il existe un corrélat « chaise », ayant émergé de cette stabilisation de forme, puis s'étant propagé dans le monde par recopie. Disons que c'est ce que désigne l'universel : cette forme originaire, génétique, à la source des idées.

Mais alors les universaux ne sont pas nécessairement définis avec une extrême précision. On voit bien que la chaise a peut-être une histoire : les universaux aussi évoluent, et leurs contours sont flous. Il nous faut adopter une épistémologie approximative et voire dans les universaux des formes émergentes.

Quid des lois physiques ?

L'intérêt de cette démarche, c'est d'une part que l'on réduit l'universel à un particulier, la source génétique de tous les particuliers qui lui sont ensuite corrélés, par recopies successives, et d'autre part qu'elle s'applique non seulement aux idées et artefacts, mais aussi au monde du vivant, puisque toute espèce a sa source dans une certaine stabilisation de mutations au sein d'une population qui en est venue à se distinguer d'une autre. L'universel « chat » désigne donc en fait un particulier, le premier chat (ou la première population stable de chats). Ce dernier ne nous est sans doute plus accessible aujourd'hui, pas plus que ne l'est la première chaise, mais l'ensemble des chats et leurs liens nous prouvent qu'il existe. Il s'agit d'une découverte portant sur le passé.

Oui mais voilà : quid des régularités physiques ? Les cailloux ou les planètes ne proviennent pas après tout d'une recopie, au même sens que les idées ou les êtres vivants, mais de mécanismes semblables appliqués en divers endroits de l'univers. Alors n'y a-t-il pas d'universaux cailloux ?

Il me semble que les cailloux et les planètes sont effectivement réductibles à autre chose, dans leur forme, en un sens différent des espèces animales ou des artefacts. Il faut donc être nominaliste à propos des cailloux (la difficulté qu'il y a à classer les planètes, et le débat sur le statut de pluton, devrait nous convaincre). Pour autant on peut voir dans les lois qui leur donne lieux des universaux.

Je pense que ces lois comportent essentiellement deux aspects : un noyau « a priori » (par exemple la loi de conservation de l'énergie) qui est plutôt le mode métaphysiquement nécessaire dont les choses peuvent être conceptualisées, et qui s'apparente sans doute sous certains aspects à une tautologie (l'énergie, c'est ce qui se conserve dans le temps), et un aspect « contingent » (par exemple le bestiaire des particules et forces élémentaires). Pour ce dernier cas, il est permis de spéculer que ces particules elle-même sont en quelque sorte des formes stables ayant émergé de la soupe primordiale de l'univers via un processus de recopie (de stabilisation de champs par exemple), et donc que les quarks, électrons, photons et autres bosons soient en une certaine mesure des universaux en référence à un particulier appartenant au passé.

L'émergence des lois

L'universel est donc un corrélat appartenant au passé, il existe comme existe le passé (comme déterminant du présent). Et inversement peut-on dire que le passé existe comme structure des universaux. C'est pourquoi le passé n'est pas (plus) vécu mais figé : on voit bien qu'un souvenir, pour être remémoré, doit pouvoir entrer dans des cases, sous des concepts, c'est à dire être exprimé en termes d'universaux. On peut donc identifier les universaux et le passé du monde. Le présent, quant à lui, n'entre pas dans des cases, il est vécu. Il est une fabrique de nouveaux universaux, suivant un processus transcendant.

On comprends alors pourquoi la nature est fondamentalement indéterministe : c'est que le présent est toujours l'expression de nouvelles singularités, certes fondées sur des éléments passés, mais qui ne se réduisent pas à eux. Si chaque électron doit au passé sa nature d'électron, son appartenance à cette catégorie, il n'en est pas moins un élément unique du monde qui ne s'en laissera pas compter.

Il s'agit finalement, dans cette conception des universaux, d'adopter un monisme dispositionnel, c'est à dire plutôt que d'imaginer qu'il existe des entités d'un côté et des lois les animant de l'autre, de voir dans les éléments fondamentaux du monde des dispositions, des pouvoirs causaux singuliers, dont on pourrait dériver des lois contingentes.

L'avantage indéniable de cette approche est de rendre compte, potentiellement, d'une réalité physique comme d'une réalité mentale, en imaginant que ces dispositions mises en action soient vécues et phénoménales. On parvient en fait à une unification de tous les niveaux, puisque les lois physiques ont au fond un statut semblable aux lois biologiques : ce sont des lois émergentes, issues des circonstances, survenant sur des éléments particuliers, seulement moins localisées et rependues que ces dernières. On voit poindre une hiérarchie imbriquée des lois : physiques, biologiques, sociales, et aussi l'idée que le monde réel est toujours en avance d'un temps sur ce qu'on peut en connaître, puisqu'en ce moment même naissent les nouvelles lois qui régiront l'avenir, celles de l'histoire.

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