samedi 25 février 2012

Littérature et science

A priori, science et littérature n'ont rien à voir. La première vise à s'éloigner du particulier pour atteindre l'universel, à s'éloigner du subjectif pour atteindre l'objectif, faisant de chaque expérience la simple instanciation de lois intemporelles. Elle s'occupe du réel et cherche à dissoudre les illusions. Enfin son projet est descriptif, c'est à dire passif et atemporel. Au contraire la littérature (ou le cinéma, ou la bande dessinée, ...) nous plonge dans le particulier, dans la situation concrète. Elle revendique la subjectivité du point de vue, la temporalité, l'engagement émotionnel actif.

Quoi de plus éloigné, donc, que la littérature et la science ? Pourtant... Pourtant si la littérature nous parle, c'est bien qu'on y reconnaît des choses, des situations, des émotions, et on y apprend des choses, également, sur la nature humaine, sur ce qu'il est possible. Si l'on y reconnaît et apprend des choses, c'est qu'elle possède elle aussi sa part d'universel. La mise en situation n'est elle pas finalement qu'un prétexte pour nous parler de notre nature à tous, de la condition humaine dans ce qu'elle a de plus universel ? N'est-elle pas le rassemblement du matériau du vécu en vue de la recherche de ses lois ? Au fond ce travail s'apparenterait à un défrichage intellectuel, un peu à l'image des sciences naturelles qui jadis répertoriaient les espèces animales et les documentaient avec minutie : il s'agirait de répertorier de manière informelle, les situations du vécu et d'en tester les différents agencements, préparant ainsi le terrain à une éventuelle synthèse théorique.

Bien sûr il semble qu'il y ait des différences irréductibles, par exemple le recours à la fiction, ou encore l'engagement personnel dans les situations, et ce qu'il implique émotionnellement. Mais à y regarder de plus près, du côté des sciences maintenant, le possible et le fictif sont-ils des concepts qui lui sont totalement étranger ? On connaît l'importance en sciences des "expériences de pensée", et on sait au contraire que la notion même de loi scientifique suppose le recours à la fiction, à la contra-factualité (si j'ai tels paramètres, j'obtiendrais telle mesure, si j'avais eu tels paramètres, j'aurais...). Théoriser, c'est bien parler des toutes les situations possibles ou actuelles. Par ailleurs, pour ce qui est de l'engagement, n'a-t-on pas vu que le concept (scientifique en particulier), plutôt qu'une simple reproduction du réel, était une mise en ordre de nos interactions avec lui, ou qu'une théorie s'éloignait toujours plus de l'absolu pour finir par rendre compte de ce qu'il y a de constant dans les points de vue relatifs ?

La science est donc bien science de l'engagement dans l'expérience, et il se peut que cet aspect déjà difficile à occulter en physique fondamentale (puisque la mesure est un processus actif) se révèle d'autant plus indispensable qu'on s'attaque aux choses complexes, à l'homme et ses interactions sociales. A ce titre, s'il est permit de rêver, il se peut que la littérature (mais aussi le cinéma ou la bande dessinée) soit à considérer comme une pré-science de l'homme, qu'elle soit, comme l'alchimie fut le précurseur de la chimie, l'embryon informel d'une science aboutie de la subjectivité humaine, science à venir dont elle préparerait l'avènement.

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