dimanche 11 décembre 2011

Dissoudre le paradoxe du menteur dans la temporalité


Le paradoxe du menteur trouve naturellement sa solution dans la temporalité. Comment quelqu’un peut-il affirmer “cette phrase est fausse” alors qu’il ne l’a pas encore terminée? La proposition contient une référence à elle même, alors qu’elle n’existe pas encore. Celui qui se laisse troubler par le paradoxe du menteur pense -- à tort -- qu’une proposition est une chose existant absolument dans un “espace des propositions” atemporel qu’il est tout loisir de référencer, alors qu’une proposition n’existe jamais que quand elle est pensée et qu’elle ne référence jamais que ce qui a déjà été pensé par le passé et n'évoque le futur qu'à titre d'hypothèse. L’acte signifiant s’inscrit dans la temporalité. Dans ce contexte, la proposition du menteur n'est qu'une illusion d'optique, car au fond, elle ne parle de rien de réel.


Les paradoxes logiques

De manière similaire, le paradoxe du crétois consiste à croire -- à tort -- qu’une proposition énonçant une généralité, "les crétois sont des menteurs", puisse être absolument et en tout temps vrai. Elle consiste à effacer le temps en ne distinguant plus le passé de l’avenir. En effet, il se peut que les crétois aient toujours menti dans le passé, mais comment sait-on que l’un d’entre eux ne dit pas la vérité pour la première fois en cet instant ? Comment oser affirmer qu’il existe une essence absolue -- les crétois -- dôtée de propriétés absolues -- être menteurs ? Le paradoxe du crétois n’apparaît que dès lors qu'on attribue un sens à des propositions portant sur l'absolu.

Prenons un autre exemple bien connu. Soit la proposition : ”Tous les cygnes sont blancs”. En logique, il est possible de la renverser ainsi “Toute chose qui n'est pas blanche n'est pas un cygne”. Mais ces deux propositions, équivalentes du point de vue de la logique, ne le sont pas en pratique. On s’en aperçoit en remarquant que de voir un cygne blanc semble être une confirmation que la proposition “tous les cygnes sont blancs” est vraie, tandis que de voir une brique rouge ne la confirme pas le moins du monde. Il s’agit pourtant d’une chose qui n’est pas blanche, et qui effectivement n’est pas un cygne.

Encore une fois le paradoxe prend source dans l’illusion de l’absolue détermination des choses. En effet si l'on introduit une incertitude dans la proposition, alors le paradoxe n’est plus possible, car la proposition “90% des cygnes sont blancs” ne se renverse plus en “90% des choses non-blanches ne sont pas des cygnes” (mais plutôt 99,999%, et tout dépendra de la manière dont on définit et compte les “choses”, et au sein d’elles les “cygnes”). C’est donc bien l’illusion de la parfaite détermination des choses qui mène au paradoxe en faisant apparaître une symétrie là où il n’y en avait pas. De même le paradoxe de l’examen surprise n’a lieu que si l’on considère -- à tort -- qu’il est absolument certain que le professeur mettra sa sentence à exécution telle qu’il l’a énoncée, c’est à dire si l’on nie l’incertitude inhérente à la temporalité.

On voit bien ici que toutes ces choses sont liés : existences absolues, a-temporalité, déterminisme et prévisibilité. Or ces choses sont des idéalités, et la réalité telle qu’elle est donnée à celui qui existe est tout au contraire relativité, temporalité et incertitude. Seules les sirènes de l'idéalisme portent en elles la contradiction. Le réel, lui, n'est jamais contradictoire : il est, simplement.

Les mathématiques et la science

On remarquera cependant que l’auto-référence est au coeur des mathématiques, sans que cela s’avère problématique (une fois solutionné le paradoxe de Russell). Pensons par exemple aux systèmes d’équations multiples : les différentes équations partagent des inconnus. La première défini par exemple x en référence à y, et la seconde y en référence à x. C’est cette double référence qui permet de résoudre le système. Or les mathématiques, y compris ce type de systèmes d’équations, s’appliquent parfaitement au monde naturel à travers nos modèles scientifiques. Alors, la réalité n’est-elle pas elle-même décrite par des systèmes auto-référentielle, n’est-elle pas compréhensible en terme de choses existant absolument ?

En fait il s’agit encore une fois d’une idéalisation. Typiquement, ce genre de système s’appliquera à des “conditions d’équilibre”, c’est à dire qu’il aura comme pré-requis la persistance temporelle des variables x et y. Si le système est contradictoire et n'aboutit à aucune solution mathématique, alors on le jugera instable, ou impossible en réalité (c'est le prérequis de stabilité qui sera remis en cause).

De manière générale, un modèle scientifique est toujours une forme d'idéalisation de ce type, puisqu'il est une recherche de stabilité dans la nature (et au fond on pourrait dire que la logique elle même est la recherche de vérités stables). Comme l'a montré Russell, la notion de causalité telle qu'on la comprend couramment, pétrie de temporalité, est en fait absence de la science, qui se borne à établir des relations entre variables en "spatialisant" le temps.

En fin de compte toute la science procède de cette façon de faire : abolition du temps et négation de l'incertitude ; jusqu'à en exposer les limites. Ainsi en physique quantique, le modèle mathématique semble devoir se limiter à décrire les corrélations probabilistes entre événements de mesure et on peine à l’interpréter comme la description de “ce qui est” faute d’y faire entrer, justement, la mesure elle-même. C’est peut-être justement parce qu'elle abolit le temps, par l’établissement de lois réversibles, que la théorie peut au mieux être probabiliste, déléguant ainsi à la notion de probabilité la ré-introduction de la temporalité. L’événement de mesure, l’actualisation d’une réalité, l’expérience présente, s’inscrivent dans la temporalité et en conséquence échappent au cadre d’un modèle mathématique idéal. On est obligé de les ajouter ad-hoc par l’intermédiaire d’un principe heuristique comme celui de la mesure (qui correspond in fine à l’acte d’existence ou l'apparition du monde) dont le moment est impossible à déterminer.

Ce n’est donc pas un hasard si une variante du paradoxe du menteur peut servir à démontrer le théorème d’incomplétude de Gödel : il montre simplement les limites qu’il peut y avoir à “faire système” dans un monde régit par la temporalité. J’irai jusqu’à dire qu’il nous montre que la substance n’est qu’une idéalité, que seul existe l’événement et qu’il faut abandonner une ontologie matérialiste de la substance au profit d’une ontologie de l’événement, ou du processus, comme celle de Whitehead.

La surévaluation du discours

C’est peut-être aussi de cette surévaluation du discours, de la conceptualisation et des systèmes statiques absolus que les philosophes tirent leur réputation de couper les cheveux en quatre. Qui serait assez fou pour s’attarder plus de cinq minutes sur le paradoxe du menteur ? Qui voudrait accorder tant d’importance à des propos incohérent qui, restant confiné dans la sphère du langage, jamais n’entravent la course du temps ?

25 commentaires:

extra a dit…

"J’irai jusqu’à dire qu’il nous montre que la substance n’est qu’une idéalité, que seul existe l’événement et qu’il faut abandonner une ontologie matérialiste de la substance au profit d’une ontologie de l’événement, ou du processus, comme celle de Whitehead."

Bah pas moi ! :) Le "matérialisme de la substance" ordonnent aux phénomènes, c'est à dire aux évènements.

J'ajouterai que le terme "matérialisme" est déconsidéré à mon humble avis parce que nombres de phénomènes pour le moins étranges mis en évidence récemment sont soient ignorés, soit falsifiés par une interprétation de bien mauvaise foi...

extra a dit…

Euh et désolé pour les fautes :)

Q a dit…

Pour moi il y a beaucoup de bonnes raisons de rejeter l'ontologie classique substance/propriété.
- en philosophie de l'esprit, elle mène tout droit au dualisme ou à l'éliminativisme. Les deux me semblent problématiques.
- la science moderne met à mal l'idée de substance. Par exemple : l'indiscernabilité des particules fait qu'on les interprète plutôt comme excitation d'un champs. Au final tout ça se ramène à des probabilités de détection, c'est à dire des événements. Les interprétations réalistes de la physique quantique en terme de substance sont assez problématiques.

Dériver les événements de la substance n'est pas si évident que ça. On est vite amené à "spatialiser le temps" et à rendre en quelque sorte illusoire les événements et le temps.

D'après moi il faut partir de la phénoménologie et considérer en premier lieu ce dont on a l'expérience : un flux d'événements. La notion de substance est le produit, voire la condition, de la conceptualisation (on veut pouvoir réfléchir sur des entités stables), elle n'est pas "ce qui existe". Ca n'empêche pas qu'elle reste approximativement valable et efficace comme outil de la réflexion.

Fabien a dit…

"une proposition [n']est [pas] une chose existant absolument dans un “espace des propositions” atemporel qu’il est tout loisir de référencer [...] une proposition n’existe jamais que quand elle est pensée et qu’elle ne référence jamais que ce qui a déjà été pensé".

Mmmm cela ressemble à une position nominaliste des plus classiques. J'ai bien conscience que le "bon sens" et un certain "réalisme" font l'indéniable séduction du nominalisme. Néanmoins je reste dubitatif sur la compatibilité entre le nominalisme et l'idée de véritable communication (c'est-à-dire compréhension commune d'un sens identique et non simplement échange de stimuli-réponses) ainsi qu'avec l'idée de progrès scientifique (nous pouvons comprendre les énoncés antérieurs, les comparer avec les énoncés scientifiques actuels, et estimer que ces derniers décrivent plus précisément une même réalité indépendante).

Je ne veux pas m'attarder sur le sujet (à moins d'un dialogue bien entendu !), mais je souhaitais indiquer que la croyance en l'existence de "propositions en soi", si absurde paraît-elle, ne fut pas entretenue que par des gens fantasques et incohérents. Cf. principalement Frege (lire l'article "La Pensée" - Der Gedanke) et Bolzano (dont la nouvelle traduction française de son chef-d'oeuvre vient aussi de sortir !).
http://www.amazon.fr/Ecrits-logiques-philosophiques-Gottlob-Frege/dp/2020229668/ref=sr_1_2?ie=UTF8&qid=1323640473&sr=8-2
http://www.amazon.fr/Th%C3%A9orie-science-Bernard-Bolzano/dp/2070730697/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1323640514&sr=1-1

Fabien a dit…

"voir un cygne blanc semble être une confirmation que la proposition “tous les cygnes sont blancs” est vraie, tandis que de voir une brique rouge ne la confirme pas le moins du monde".

Pour ma part je n'ai jamais été vraiment convaincu par le paradoxe de Hempel. Son argument est qu'il semble absurde de dire que voir une brique rouge confirme que tous les cygnes sont blancs.
Je ne suis pas tout à fait d'accord (peut-être que je suis tordu, j'avoue). Je dirais que voir un cygne blanc confirme que "tous les cygnes sont blancs" à un certain degré, et que voir une brique rouge confirme la même proposition (la contraposée), mais à un degré infiniment moindre. Je distingue "infiniment moindre" et "pas le moins du monde", de même que je distingue une quantité négligeable (ou une "quantité évanouissante" comme on dit en mathématiques) du zéro.

Je m'explique. Imaginons que nous soyons dans un petit univers qui contient un nombre fini de "choses" (on pourrait déjà critiquer cette possibilité, j'y reviendrais). Admettons qu'il y ait dix cygnes et dix mille choses non blanches. Effectivement, examiner les cygnes est bien plus efficace pour vérifier la proposition. Néanmoins, si vous avez observé les dix mille choses non blanches et que vous n'y avez trouvé aucun cygne, vous pouvez être sûr d'avoir confirmé la proposition que "tous les cygnes sont blancs". C'est plus long, mais au bout du compte la confirmation est aussi solide. Bref je n'y vois ici qu'une différence de degré de confirmation (en observant une chose non blanche, vous n'avez fait qu'une étape sur dix mille vers la confirmation, mais en observant un cygne vous avez fait une étape sur dix).

Si on me dit qu'il y a forcément une infinité de choses non blanches (par exemple parce qu'on peut découper comme on veut l'univers d'après de telles propriétés négatives), je réponds que dans ce cas on a affaire à une confirmation infinitésimale de la proposition en observant une chose non blanche qui n'est pas un cygne. Mais je tiens à distinguer une confirmation infinitésimale d'une confirmation nulle ou inexistante, et je pense que cela n'est pas absurde.

Fabien a dit…

"Pour moi il y a beaucoup de bonnes raisons de rejeter l'ontologie classique substance/propriété."

A ce sujet, je conseille fortement les lecteurs de jeter un oeil au travail David Armstrong, qui estime qu'on peut (et on doit) utiliser cette ontologie classique substance/propriétés afin d'asseoir ce qu'il appelle un "réalisme scientifique" qui corresponde adéquatement à la pratique scientifique elle-même.
En anglais son ouvrage majeur :
http://www.amazon.fr/Universals-Scientific-Realism-Nominalism/dp/0521280338/ref=sr_1_3?ie=UTF8&qid=1323641461&sr=8-3
En français une introduction très sympathique au sujet :
http://www.amazon.fr/Universaux-Une-introduction-partisane/dp/291612019X/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1323641479&sr=8-1

extra a dit…

@ Q

"Les interprétations réalistes de la physique quantique en terme de substance sont assez problématiques."

C'est vrai que la physique quantique n'est pas très douée pour expliquer le comment... (Mais elle fonctionne dans ces prévisions.) De toute façon, mon avis est que pour les très hauts niveaux d'énergie aucune explication à certains phénomènes ne sera possible, ni aucune prévision.

extra a dit…

@ Q

"La notion de substance est le produit, voire la condition, de la conceptualisation (on veut pouvoir réfléchir sur des entités stables), elle n'est pas "ce qui existe". Ca n'empêche pas qu'elle reste approximativement valable et efficace comme outil de la réflexion."

Mouais, on pourrait tout aussi dire que la modélisation d'un objet est le produit de son observation. Sur "ce qui existe", tout d'abord il est probablement impossible de le définir entièrement. Ensuite, je crois que la matière non-organique est mal considérée par rapport à ses propriétés par la métaphysique et la philosophie - enfin, celle que j'ai pu lire :) - il importe par exemple de se rappeler que la vie organique a émergé de "simples" molécules constituées d'atomes, certes dans des conditions physiques bien particulières - et avec beaucoup de temps !

Q a dit…

@Fabien

A propos du nominalisme : pour ma part j'ai tendance à considérer la constitution d'une réalité objective comme quelque chose d'émergent dans l'intersubjectivité, c'est à dire toujours approximatif mais tendant à se renforcer aux fils des échanges en éliminant la part d'arbitraire (c'est à dire que les universaux sont une "limite" vers laquelle on tend). Les propositions sont toujours assujetie à une façon commune (mais contingente) de concevoir le monde, ce qui est la condition pour pouvoir communiquer. Simplement cette conception commune se construit de manière à être de plus en plus universelle (par exemple : ce n'est qu'une fois qu'on a identifié l'étoile du matin et l'étoile du soir comme un seul et unique objet que des propositions portant sur elles peuvent être repensées de manière plus universelle).
Mais si on pense que les universaux existent non comme limite mais réellement, on risque de faire apparaître des paradoxes comme celui du menteur.

Pour ce qui est du paradoxe d'Hempel : je suis d'accord avec votre interprétation. Simplement, pour pouvoir l'adopter, il faut admettre qu'il y ait une incertitude sur la proposition. Pour moi le paradoxe d'Hempel montre simplement que les situations purement logiques, dans lesquelles la relation de conséquence et sa contraposée sont parfaitement symétriques, sont idéales, alors qu'en réalité on n'évacue jamais l'incertitude.

Q a dit…

@extra

"on pourrait tout aussi dire que la modélisation d'un objet est le produit de son observation."

Je ne pense pas qu'on puisse dire ça, dans la mesure où les observations sont souvent elle même déterminées par le cadre théorique qu'on adopte (voir Kuhn : http://ungraindesable.blogspot.com/2011/09/je-vous-propose-une-note-de-lecture-du.html )

Q a dit…

@extra pour ce qui est de la façon dont on considère la matière non organique, j'ai défendu sur ce blog le panpsychisme ( http://ungraindesable.blogspot.com/2010/04/la-conscience-materielle.html ) donc si je ne me trompe pas sur ce que vous voulez dire, je suis assez d'accord...

Fabien a dit…

@ Q :

"Les propositions sont toujours assujetie à une façon commune (mais contingente) de concevoir le monde, ce qui est la condition pour pouvoir communiquer".
D'accord, mais comment sait-on qu'il existe vraiment une "façon commune de concevoir le monde" ? N'y a-t-il pas plutôt une façon unique, individuelle, propre à chaque sujet ? Et comment sortir de notre propre "façon" pour la comparer à celle des autres et voir si elle leur ressemble ? Et quand bien même il y aurait un rapport de ressemblance, le problème est que la relation de ressemblance est extrêmement floue et marche partout. On pourrait aussi dire que cette relation de ressemblance est elle-même un universel, cf. par exemple la célèbre argumentation de Russell :
http://www.gutenberg.org/files/5827/5827-h/5827-h.htm#2HCH0009
"a difficulty emerges as soon as we ask ourselves how we know that a thing is white or a triangle. If we wish to avoid the universals whiteness and triangularity, we shall choose some particular patch of white or some particular triangle, and say that anything is white or a triangle if it has the right sort of resemblance to our chosen particular. But then the resemblance required will have to be a universal. Since there are many white things, the resemblance must hold between many pairs of particular white things; and this is the characteristic of a universal."

Fabien a dit…

"j'ai tendance à considérer la constitution d'une réalité objective comme quelque chose d'émergent dans l'intersubjectivité, c'est à dire toujours approximatif mais tendant à se renforcer aux fils des échanges en éliminant la part d'arbitraire".

Mon argumentation précédente vise en réalité cette thèse, dont je comprends parfaitement l'attrait mais que je n'arrive plus à trouver convaincante. Je ne crois pas que la voie vers l'objectivité l'exactitude soit vraiment possible en prenant pour point de départ le vécu subjectif individuel, même en tentant ensuite de penser ce vécu en "intersubjectivité" (concrètement je ne vois pas comment échapper au solipsisme en partant de la seule auto-psychologie vécue).
De manière générale, vous aurez compris que c'est tout le projet de la phénoménologie qui me semble peu viable. Il n'y a qu'à voir comment Husserl s'empêtre dans la cinquième de ses "Méditations cartésiennes" quand il essaie de fonder l'objectivité sur l'intersubjectivité après être parti de la seule conscience propre. L'ensemble est rapidement très confus. J'en retiens néanmoins l'idée excellente à mon sens qu'il formule ainsi : "Autrui est le premier objet". Mais pour moi cela signifie qu'il faut d'abord partir du principe que la communication est possible, c'est-à-dire que le langage peut décrire objectivement une réalité et qu'il n'est pas une manière individuelle et propre à chacun de s'adapter à la réalité (pragmatisme) ou de construire des réalités ("Weltbildung" à la Heidegger).
Il me semble qu'en partant de la seule subjectivité du "vécu", on a perdu d'avance : on ne parviendra pas à construire rigoureusement la possibilité d'une connaissance objective ou même d'une véritable intersubjectivité (même Carnap lors de son passage quasi-phénoménologue s'y est essayé dans l'Aufbau (http://www.amazon.fr/construction-logique-du-monde/dp/2711615847/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1324072767&sr=8-1), et c'était une entreprise vraiment belle que la sienne). Pour ma part je donnerais à l'idée de l'objectivité du langage un statut d'axiome. On peut le rejeter, mais à mon sens on ne peut réellement le démontrer, en tout cas pas à partir du seul "vécu" subjectif.

Q a dit…

> "D'accord, mais comment sait-on qu'il existe vraiment une "façon commune de concevoir le monde" ? "

Je dirais, pragmatiquement, qu'on le sait parce que la communication fonctionne, ou plutôt, que l'idée que les autres voient les choses de la même façon que moi est une hypothèse que je met à l'épreuve en communiquant.

> "Je ne crois pas que la voie vers l'objectivité l'exactitude soit vraiment possible en prenant pour point de départ le vécu subjectif individuel"

> "Pour ma part je donnerais à l'idée de l'objectivité du langage un statut d'axiome. On peut le rejeter, mais à mon sens on ne peut réellement le démontrer, en tout cas pas à partir du seul "vécu" subjectif."

En fait je suis plutôt d'accord. Etant tous confiné dans notre vécu individuel, on ne peut prouver l'objectivité, elle ne peut être qu'une hypothèse. Pour ma part je pense qu'elle n'est qu'approximativement vraie, à la hauteur des corrélations qu'on arrive à établir entre nos concepts respectifs en communiquant.

En d'autres termes, je pense qu'il est raisonnable d'admettre que le langage permet une description objective, parce que cette idée est, à l'échelle humaine, extrêmement proche du vrai. Mais sur le plan strictement théorique, il faut garder à l'esprit qu'elle ne l'est jamais absolument et ne pas perdre de vue l'immanence (ou ce que Merleau Ponty appelle le "primat de la perception") sans quoi on tombe dans un certain nombre de travers.

> "il faut d'abord partir du principe que la communication est possible, c'est-à-dire que le langage peut décrire objectivement une réalité"

Mon concept de "rouge" dépend à l'évidence de mes capteurs sensoriels. Du coup je vois mal comment le concept "rouge" pourrait être un absolu. Il ne l'est, en première approximation, que parce que nous avons quasiment tous les mêmes capteurs et répondons de la même manière à notre environnement. Je pense que c'est la même chose avec tous les concepts : il ne s'agit que de corrélats entre nos expériences respectives.

L'argument de Quine sur l'impossibilité de la traduction montre aussi il me semble qu'on ne peut penser les concepts comme des absolus qu'on pourrait transcrire d'un langage à un autre ou d'une personne à une autre.

Fabien a dit…

"l'idée que les autres voient les choses de la même façon que moi est une hypothèse que je met à l'épreuve en communiquant"

Je parlerais plutôt d'axiome ou de postulat et non d'hypothèse. En parlant de "mettre à l'épreuve" cette hypothèse, il semble qu'il s'agirait d'une hypothèse susceptible d'être confirmée (même partiellement) ou réfutée par l'expérience. Or voilà précisément ce qui est impossible, puisqu'on ne peut tout simplement pas comparer "de l'extérieur" ces différentes "représentations du monde" - qui sont par nature "privées" et non pas intersubjectives. Nous retombons dans le problème classique de l'irréfutabilité (et la non confirmabilité) du solipsisme, qui en est un cas particulier. (Voir aussi par exemple le cas du spectre inversé http://en.wikipedia.org/wiki/Inverted_spectrum).

Fabien a dit…

"on ne peut prouver l'objectivité, elle ne peut être qu'une hypothèse. Pour ma part je pense qu'elle n'est qu'approximativement vraie"

Toujours le même problème : on ne voit pas bien ce que signifie ici "approximativement vrai", étant donné que personne ne peut vérifier (ni réfuter) cette hypothèse de l'extérieur. "Approximativement vrai" peut avoir un sens là où une vérification est au moins concevable (par exemple, si je tire 80 boules d'une urne de cent boules et qu'elles sont jusqu'ici toutes rouges, je peux dire qu'il est "approximativement vrai" que toutes les boules de l'urne sont rouges, mais cela a un sens car il est concevable de vérifier complètement l'énoncé - en tirant toutes les boules - même si ce dernier n'est pas toujours complètement vérifiable en pratique). Le même problème se retrouve dans l'argument par analogie sur les autres esprits : les autres personnes ont un même corps que moi, or j'ai une conscience, donc par analogie j'estime qu'il est "probable" que les autres ont aussi une conscience. Cet argument ne tient pas car il n'y a pas de sens à parler de "probabilité" là où l'idée même de vérification est inconcevable : on ne voit pas du tout comment l'existence d'une conscience chez autrui pourrait être vérifiée, donc on ne voit pas non plus comment on pourrait seulement "approcher" cette vérification (la rendre "probable").

Fabien a dit…

"Mon concept de "rouge" dépend à l'évidence de mes capteurs sensoriels. Du coup je vois mal comment le concept "rouge" pourrait être un absolu. Il ne l'est, en première approximation, que parce que nous avons quasiment tous les mêmes capteurs et répondons de la même manière à notre environnement".

Plusieurs remarques :
1) L'identité des capteurs sensoriels et des réponses ne prouve pas l'identité des qualia, cf. encore l'exemple du spectre inversé.
http://en.wikipedia.org/wiki/Inverted_spectrum
2) On peut penser que le concept de rouge a une signification "structurale" : être rouge signifie être situé à une place déterminée dans le spectre des couleurs, et non pas être un certain qualia ineffable et indescriptible (que donc l'aveugle ne pourrait jamais maîtriser). Un certain nombre d'auteurs (Frege, Schlick, Cassirer, Reichenbach...) ont développé cette idée, qui est toujours actuellement défendue par d'éminents auteurs contemporains (Goodman dans "Structure de l'apparence" par exemple). Le concept de rouge est alors un "absolu" au sens où il est parfaitement déterminé (il a des coordonnées), tout comme le nombre 2 est déterminé par sa place au sein des réels (ou des naturels), et non relatif à telle ou telle représentation individuelle. Il n'est pas un absolu, cependant, au sens où son identité se définit par ses relations aux autres concepts de couleur au sein d'un diagramme (tout comme le nombre 2 se définit par ses relations aux autres nombres).

Fabien a dit…

"L'argument de Quine sur l'impossibilité de la traduction montre aussi il me semble qu'on ne peut penser les concepts comme des absolus qu'on pourrait transcrire d'un langage à un autre ou d'une personne à une autre"

A ce propos, il faut surtout songer à "l'interprétation radicale" de Donald Davidson et qui est devenue célèbre dans son article de 1974 : ‘On the Very Idea of a Conceptual Scheme’ (Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, 47: 5–20)
http://plato.stanford.edu/entries/davidson/#Third
Davidson y explique comment l'idée même de "schème conceptuel" (reprise des travaux de Quine) conduit nécessairement à un "relativisme fort" puisque la comparaison entre schèmes conceptuels différents est tout simplement inconcevable (autrement dit : on ne peut même pas dire que nos schèmes conceptuels respectifs seraient "approximativement" identiques ou concorderaient pour fonder une objectivité même "approximative", car concrètement cela est absolument invérifiable). "The very idea of a conceptual scheme is thus rejected by Davidson along with the idea of any strong form of conceptual relativism. To possess attitudes and be capable of speech is already to be capable of interpreting others and to be open to interpretation by them." Pour Davidson, ce "principe de charité" interprétative est bel et bien un "principe", ce qui renvoie plus au statut d'axiome ou de postulat dont je parlais qu'à celui d'une "hypothèse" qu'on pourrait "mettre à l'épreuve".

Q a dit…

Voilà beaucoup de remarques intéressantes sur lesquelles rebondir...

D'abord il faut distinguer deux choses :
1. Que les autres soient conscient comme moi, voire qu'ils aient les même qualia
2. Qu'il existe une réalité objective accessible.

Je suis d'accord pour dire que (1) est une hypothèse indémontrable, donc au mieux un axiome. C'est plutôt l'hypothèse (2) dont je dis qu'on la met à l'épreuve en communiquant, sur la base de l'axiome (1) : partant de l'idée que les autres ont une conscience qualitativement similaire à la mienne, le succès de la communication m'assure qu'il existe un monde objectif pré-existant à nos observations auquel nous avons accès via des perspectives différentes (un monde sur lequel nous mettre d'accord). Or c'est cette deuxième idée que je juge "approximativement vraie", non la première.

D'abord parce que l'argument de Quine montre bien qu'on ne peut pas la considérer d'emblée valide. On peut adopter le principe de charité de Davidson, mais alors, on peut aussi bien adopter un principe de charité "approximative"...

Si je comprend bien l'argument de Davidson, il s'agit de nier qu'il existe une distinction franche entre schème conceptuel et faits observés, parce que les premiers sont interconnectés aux seconds. Mais puisque nos expériences du monde sont distinctes, il n'y a pas de raison de penser que nos schèmes conceptuels respectifs coïncident entièrement et il faut plutôt les concevoir a priori comme des corrélats (les autres parlent de "rouge" en présence des mêmes objets que moi) qui s'affinent et se renforcent par la communication (par exemple le concept de "voiture" d'un mécanicien sera sans doute plus développé que le mien, bien que je puisse m'approcher du sien en communiquant avec lui. Au départ ils ne sont qu'approximativement semblables).

Bien sûr on peut penser qu'une coïncidence parfaite est possible en théorie, qu'il y ait convergence vers une limite absolue qui serait la réalité objective. Ce serait notamment le rôle de l'enquête scientifique (et en particulier, si l'on est réductionniste, de la physique) de nous faire converger vers une description universelle de cette réalité objective, c'est à dire que les corrélats qu'on peut établir entre nos concepts respectifs épuiseraient au final la réalité, en dévoilerait la structure définitive. Dans ce cas on pourrait parler en quelque sorte de propositions "existant dans l'absolu", portant sur cette réalité objective.

La principale raison pour laquelle je pense qu'une telle convergence a ses limites est qu'en physique moderne, il est impossible, pour différentes raisons, de constituer une réalité objective unifiant les différents points de vue sur le monde qu'on ne ferait que dévoiler. Enfin c'est possible, mais alors il faut admettre la co-existence de tous les mondes possibles, présent, passé et futur (interprétation des mondes multiples http://plato.stanford.edu/entries/qm-manyworlds/) et encore, le statut d'observateur et les probabilités qui lui sont associées n'y sont pas clairement définis... Ou bien surcharger la théorie de phénomènes inobservables de "réduction du paquet d'onde" ou de "variables cachées".

(à suivre...)

Q a dit…

(... suite)


Personnellement je penche plutôt pour l'interprétation relationnelle (http://plato.stanford.edu/entries/qm-relational/) : le simple fait d'abandonner l'idée d'un monde objectif (c'est à dire refuser que l'hypothèse 2 soit absolument vraie) permet de résoudre ces difficultés et de donner sens à la physique quantique comme théorie des relations entre un observateur et ses objets. Selon cette interprétation, la physique est une théorie des corrélations entre les mesures, mais les corrélations sont probabilistes (elles n'épuisent donc pas la réalité, puisque chaque mesure est un renouveau). Il est cependant possible de restaurer un monde "approximativement objectif" à grande échelle, avec des lois physiques "classiques" comprises, en gros, comme un effet statistique de la loi des grands nombres sur les lois probabilistes et contextuelles à l'échelle microscopique.

Je propose donc, partant du principe que la physique offre la meilleure représentation universelle possible du monde, d'adopter l'idée radicale qu'il n'existe pas de réalité objective, mais une réalité intersubjective en construction sur la base de relations sujet/objet (les sujets ici n'étant pas nécessairement les hommes uniquement, mais c'est une autre question). C'est en gros ce que je décris dans ce billet : http://ungraindesable.blogspot.com/2011/09/le-realisme-structurel.html

Une seconde raison de penser "approximativement vraie" la constitution d'une réalité objective est l'idée que je développe dans cet article et le suivant : concevoir un "monde tout fait" pose un certain nombre de problèmes logiques. Or nous voyons bien, sur le plan phénoménologique, que nous sommes plongés dans un flux temporel et que les paradoxes type "paradoxe du menteur", dont on voit bien qu'ils ne sont finalement qu'un problème interne au langage, ne peuvent pas exister si on prend en compte cette dimension temporelle de la référence. L'idée d'un monde tout fait statique, qui n'est toujours qu'une hypothèse (difficilement compatible avec la science), est donc problématique parce qu'elle génère potentiellement des paradoxes et parce qu'elle contredit l'immanence, l'évidence, où tout s'inscrit dans la temporalité et tout est mouvement. Nos "schèmes conceptuels", dont Davidson dit justement qu'ils ne sont pas indépendant des faits empiriques, s'inscrivent eux aussi dans la temporalité, ils ont une genèse et bien qu'accessibles par la mémoire, ils doivent être pensés en rapport avec l'expérience présente pour exister. Les croire a-temporels ou immuables ou prendre pour argent comptant leur prétention à l'a-temporalité relève de l'illusion.

A mon sens (brièvement, car il y aurait beaucoup à dire) c'est aussi la clé du problème corps esprit : on essaie en vain de comprendre la conscience (l'apparition du monde) dans une description statique de ce qui apparait au sein de laquelle on a délibérément éliminé le fait de l'apparition elle même. Ainsi on en vient au dualisme (des propriétés ou autre), ou à considérer la conscience comme un épiphénomène difficilement compréhensible, alors qu'au fond le monde n'est en premier lieu et en toute certitude qu'apparition. On confond la relation sujet/objet (dont on ne peut s'échapper) avec l'objet lui même, et ayant ainsi occulté le sujet du tableau, on s'étonne de ne pas l'y retrouver...

Fabien a dit…

"On peut adopter le principe de charité de Davidson, mais alors, on peut aussi bien adopter un principe de charité "approximative"..."

Oui, mais le "principe de charité" de Davidson est bel et bien un "principe", et non pas une hypothèse qu'on peut "mettre à l'épreuve en communiquant" ou qu'on pourrait confirmer ne serait-ce qu'"approximativement". Pour Davidson c'est plutôt un axiome indispensable : dès lors que je veux commencer à tenter de comprendre autrui, je suis forcé de considérer que la plupart des choses qu'il dit sont "vraies" (notez bien l'ordre : la vérité des énoncés n'est pas vérifiée par la compréhension, au contraire la compréhension présuppose de tenir pour vraie la plupart des énoncés d'autrui). Comme il le dit lui-même dans cet article (1973) : "Charity is forced on us ; - whether we like it or not, if we want to understand others, we must count them right in most matters." La charité est en quelque sorte un pré-requis méthodologique pour toute entreprise de compréhension ; ce n'est pas un résultat obtenu par concordance approximative et progressive.

Fabien a dit…

"puisque nos expériences du monde sont distinctes, il n'y a pas de raison de penser que nos schèmes conceptuels respectifs coïncident entièrement et il faut plutôt les concevoir a priori comme des corrélats [...] qui s'affinent et se renforcent par la communication".

Pour Davidson il n'y a effectivement pas de raison de penser que nos schèmes conceptuels coïncident, mais il n'y a pas non plus de raison de penser qu'ils diffèrent de tel ou tel degré, qu'ils sont plus ou moins proches ou que certains sont plus "ressemblants" que d'autres. Toutes ces comparaisons selon lui sont inapplicables, d'où son rejet in fine de la notion elle-même de "schème conceptuel".

"We must conclude, I think, that the attempt to give a solid meaning to the idea of conceptual relativism, and hence to the idea of a conceptual scheme, fares no better when based on partial failure of translation than when based on total failure. Given the underlying methodology of interpretation, we could not be in a position to judge that others had concepts or beliefs radically different from our own. It would be wrong to summarize by saying we have shown how communication is possible between people who have different schemes, a way that works without need of what there cannot be, namely a neutral ground, or a common coordinate system. For we have found no intelligible basis on which it can be said that schemes are different. It would be equally wrong to announce the glorious news that all mankind - all speakers of language, at least - share a common scheme and ontology. For if we cannot intelligibly say that schemes are different, neither can we intelligibly say that they are one." (Davidson)

C'est un article vraiment très intéressant à lire dans son ensemble, si vous avez un code JStor il est disponible ici :
http://www.jstor.org/pss/3129898

Fabien a dit…

"D'abord il faut distinguer deux choses :
1. Que les autres soient conscient comme moi, voire qu'ils aient les même qualia
2. Qu'il existe une réalité objective accessible."

Bien sûr, mais en fait mon exemple du raisonnement par analogie sur les autres esprits ne devait servir qu'à montrer que parler de "probabilité" (ou d'"approximation") n'a un sens que si on peut concevoir une probabilité 1 (ou une "exactitude"), c'est-à-dire une vérification, même si c'est un idéal inaccessible en pratique (l'important est que cet idéal soit concevable). Or dans le cas des autres esprits cet idéal de vérification est lui-même inconcevable (on ne voit pas comment décrire une situation, même idéale, où nous pourrions "vérifier" que les autres esprits existent).

Schlick le dit clairement lui-même :
"Comment puis-je être jamais certain que mes frères et soeurs humains sont plus que de simples automates mécaniques, et qu'ils possèdent une conscience pareille à la mienne ? La plupart des philosophes sont tentés, me semble-t-il, de considérer qu'il y a là une question véritable et d'y répondre de la façon suivante : dans ses principaux aspects, le comportement de tous les êtres humains, et même celui de tous les animaux jusqu'aux insectes et aux vers, ressemble tellement au mien que je dois en inférer l'existence d'une conscience "à l'intérieur" d'eux. C'est une inférence par analogie, il est vrai, mais elle repose sur une correspondance si frappante qu'elle doit être tenue pour valide avec un degré de probabilité guère distinct de la certitude. Toutefois, ces philosophes admettent que la probabilité n'est pas tout à fait égale à 1, qu'il n'y a pas de certitude absolue et que nous sommes ici confrontés à un cas où la certitude absolue ne pourra jamais être atteinte. Selon eux, l'existence de la conscience chez d'autres êtres que moi est typiquement un problème insoluble. On ne peut imaginer aucune façon de le résoudre.
Que faut-il en penser ? Notre verdict est simple : si vraiment on ne peut absolument pas répondre à cette question, ce ne peut être que parce qu'elle n'a aucun sens. Et s'il en est ainsi, s'il n'existe aucun problème, il ne saurait y avoir non plus de réponse probable. L'affirmation que les animaux et les êtres humains possèdent "très probablement" une conscience est nécessairement un non-sens. On ne saurait parler de probabilité que là où il est possible, au moins en théorie, de découvrir la vérité." (Forme et contenu) ...

Fabien a dit…

(suite)

Vous dites que ce raisonnement ne s'applique que dans le cas des autres esprits, mais pour ma part je pense que le même problème se pose lorsqu'on parle de la "probabilité" d'un accès à l'objectivité. Dire qu'il est "probable, ou approximativement vrai, que j'ai accès à l'objectivité" n'a pas de sens s'il est inconcevable de découvrir la vérité sur ce point par quelque moyen que ce soit. La fait que j'arrive à parler avec autrui ne me fait donc pas avancer à cet égard (ne rend pas plus "probable" l'objectivité), tout comme le fait que les animaux aient un comportement complexe ne rend pas plus "probable" l'existence d'une conscience "en eux".

PS : Par ailleurs je suis relativement proche de votre conception des autres esprits (panpsychisme et non dualisme), mais c'est un autre sujet. Je ne me focalise ici que sur le problème de parler de probabilité ou d'approximation là où aucune vérification n'est concevable.

Q a dit…

Merci pour l'article de Davidson. Il est effectivement très intéressant (je l'ai trouvé en libre accès ici : http://files.meetup.com/328570/davidson_on-the-very-idea.pdf ).

Par contre à sa lecture, je pense qu'il y a un malentendu dans notre discussion sur ma position (qui est peut-être du à mon utilisation maladroite de l'argument de Quine). Personnellement, je ne soutiens pas l'idée d'incommensurabilité des schèmes conceptuels ou un quelconque relativisme. J'ai d'ailleurs déjà écrit la dessus : http://ungraindesable.blogspot.com/2011/01/la-pensee-orientale-est-elle.html

J'imagine simplement que nos concepts s'apparentent à des mini-théories scientifiques personnelles qu'on confronte à la réalité (idée qu'on retrouve dans l'article de Davidson).

Ce que j'affirme, c'est que la signification de nos concepts respectifs, tout comme nos croyances respectives, peuvent être légèrement différents et sont de toute façon approximatifs, et que la communication permet de se mettre plus ou moins d'accord la dessus. Il me semble que Davidson ne dit pas autre chose quand il parle d'avoir une théorie sur les croyances et le sens des mots des autres. Si l'autre me dit quelque chose qui me semble faux, j’émets l'hypothèse soit qu'il attribue une signification légèrement différente aux mots, soit qu'il a des croyances légèrement différentes des miennes. Mais bien sûr rien ne nous empêche d'en discuter sur la base d'un accord commun. La communication permet donc de "tester" ma théorie sur la croyance d'autrui.

Cependant il faudrait une quantité infinie de confrontation, il faudrait tous les mondes possibles, pour pouvoir s'assurer que nos concepts respectifs sont strictement équivalents. Ils sont donc, tout comme des théories scientifiques, vrais jusqu'à preuve du contraire. C'est en ce sens que je parle d'approximation.

De plus nos propres concepts sont souvent imprécis quand on les examines (on ne s'est jamais posé la question de comment les appliquer à telle nouvelle situation), et il est clair que tous les concepts finissent par trouver des limites.

Par exemple le concept scientifique d'espèce animale fini par se dissoudre et devenir plus ou moins arbitraire dans les cas limites. Lire le livre de Dawkins "Il était une fois nos ancêtres" par exemple : il donne l'exemple d'albatros habitant le cercle polaire. Chaque individu d'une zone peut s'accoupler avec celui d'une zone proche, il y a un continuum qui fait le tour du cercle polaire, mais les deux extrémités du continuum qui se rejoignent dans l'atlantique nord ne peuvent s'accoupler. Doit-on distinguer deux espèces, comme le faisaient traditionnellement les scientifiques travaillant en atlantique nord, ou une seule ?

Autrement dit, il est même possible de se mettre d'accord sur le fait que nos concepts sont toujours plus ou moins approximatifs.