samedi 3 septembre 2011

Note de lecture - La structure des révolutions scientifiques (T. Kuhn)

Je vous propose une note de lecture du désormais classique “La structure des révolutions scientifiques” de Thomas Kuhn, publié en 1962, qui est l’un des ouvrages les plus cité de tous les temps. Cet essai est réputé pour avoir remis en cause l’idée d’un développement linéaire de la science, et incidemment, de manière plus controversée, l’idée que la science s’approche toujours plus de la vérité.
Après un bref résumé de la thèse de Kuhn, je reviendrai sur les éléments qui me paraissent importants dans cet ouvrage. J’expliquerai ensuite pourquoi certains me paraissent plus douteux. Enfin j'essaierai de voir en quoi cette thèse peut éclairer le statut particuliers des “sciences pathologiques” (la parapsychologie notamment).  

Résumé du livre

Le livre s’articule autour des concepts suivants :
  • Il n’y a pas de différence fondamentale entre les théories abandonnées, comme la phlogistique ou l’astrologie, qu’on considère aujourd’hui comme des mythes, les théories dépassés, comme la physique de Newton, et les théories contemporaines comme la relativité. Toutes, en leur temps on pu prétendre au statut de théorie scientifique.
  • La science consiste à mettre la réalité dans des “boites” qui possèdent une part d’arbitraire (une théorie, les faits et concepts qui lui correspondent, l’instrumentalisation associée, certains présupposés métaphysiques, ainsi qu’un ensemble de règles parfois non explicites sur la façon dont la théorie s’applique aux différentes situations). Kuhn appelle cet ensemble de “boites” un paradigme. Ces “boites” sont transmises au sein d’une communauté par la formation scientifique, à travers les manuels, etc.
  • L’investigation scientifique appliquée à un ensemble de phénomènes ne mène pas nécessairement à un seul paradigme. Il peut exister plusieurs paradigmes en concurrence prétendant chacun à sa manière rendre compte des faits, justement à cause de l’arbitraire de ces “boites”. Généralement, cependant, un paradigme finit par l’emporter sur l’autre.
  • Le fonctionnement normal de la science consiste à “résoudre des énigmes” à partir des éléments du paradigme. Les faits sont sélectionnés en fonction du paradigme : ceux qui n’entrent pas dans les boites sont généralement ignorés, ils passent inaperçus (ainsi de nombreux astéroides ont été observés dans les années qui suivirent la découverte d’Uranus, parce qu’on a vu qu’il pouvait exister d’autres astres tournant autour du soleil que ceux qui étaient connus - bien que disposant des moyens techniques, on ne les avait pas vu avant).
  • Les anomalies sont considérées comme des énigmes à résoudre, jamais comme des contre-exemples du paradigme (par exemple la position de mercure était mal rendue par la physique classique, mais ça ne l’invalidait pas particulièrement, c’était une énigme à résoudre). C’est quand les anomalies deviennent trop importantes que la science entre en crise. Il se peut alors qu’un paradigme concurrent, qui réinterprète ces anomalies non comme des énigmes, mais comme des contre-exemples à la théorie jusque là admise, prenne le dessus : c’est une révolution scientifique.
  • La révolution a lieu “hors science”, sur la base de divers arguments métaphysiques (simplicité, le fait d’expliquer des anomalies…), sans qu’on puisse dire de manière absolu dans un premier temps qu’un paradigme est meilleur ou correspond mieux au faits. En effet, les faits de deux paradigmes différents ne se correspondent pas entre eux, ce qui rend la comparaison impossible. Les paradigmes sont incommensurables.
Intérêt du livre
 
Le livre est globalement très instructif sur le fonctionnement de la science. Il s’appuie sur de nombreux exemples et se lit donc très bien. Je le conseille donc à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux sciences.

L’apport essentiel de ce livre, à mon sens, est sa remise en question d’une vision naive de la science progressant par accumulation. Cette vision est très répandue dans l’enseignement ou la vulgarisation. Kuhn nous montre, à renfort de nombreux exemples, que les choses ne sont pas si simples.

En particulier, il est difficile de soutenir qu’une théorie scientifique fonctionne par simple confrontation à la réalité, qu’elle est vraie “jusqu’à preuve du contraire”, dans la mesure où ce qui fait office de preuves sont des faits sélectionnés par le paradigme, et où les contre-exemples ne sont jamais vu comme tel. On les voit toujours comme des problèmes qui trouveront une solution plus tard (ce qui se produit effectivement parfois).

Pour Kuhn, il s’agit d’un fonctionnement “normal” et efficace de la science, qui explique en grande partie son succès : ce fonctionnement assure une certaine stabilité au paradigme qui lui permet de se développer et d’étendre son domaine. Si chaque anomalie était interprétée comme un échec, les scientifiques n’avanceraient jamais. Mais en conséquence, il ne faut jamais voir une théorie scientifique comme “ce qu’est la réalité”, puisqu’un filtre interprétatif est toujours appliqué, que les faits sont toujours sélectionnés pour “entrer dans les boites”.

Cette façon de voir les choses peut éclairer les nombreuses énigmes de la science contemporaine (la matière noire, la prolifération de particules élémentaires “ad hoc”, l’absence d’une théorie de la gravitation quantique satisfaisante, …). Il se peut que tous ces éléments constituent pour un futur paradigme des faits clairement expliqués, voire des tautologies.  

Critiques
 
Ceci dit, cet essai reste très critiquable (et très critiqués - une postface a même été ajoutée pour répondre aux principales critiques) sur de nombreux points. Il me semble que Kuhn a tendance à “pousser le bouchon” afin de rompre définitivement avec la conception linéaire du progrès scientifique, de manière un peu trop radicale. De nombreuses assertions de l’ouvrage auraient mérité d’être plus nuancées (mais si elles l’avaient été, aurait-il eu le même succès ?).

Le point le plus discutable est celui de l’incommensurabilité des paradigmes entre eux. Pour Kuhn, il est impossible d’exprimer les faits d’un paradigme au sein d’un autre paradigme, parce que les concepts le permettant sont différents (Il s’appuie sur l’observation philosophique que les faits dépendent essentiellement des concepts qui permettent de les interpréter). Il en resulte que la justification d’un paradigme donné est entièrement circulaire : le paradigme est auto-justifié. Son succès est en quelque sorte semblable au succès d’une espèce animale avec la sélection darwinnienne : le paradigme survit parce qu’il est adopté par la communauté scientifique. Du propre aveu de Kuhn, ceci n’explique donc pas l’unité de cohérence du corpus scientifique (contrairement, par exemple, aux multiples religions), qui reste un problème ouvert.

Kuhn affirme à propos de la découverte de l’oxygène : “En l’absence de tout recours à cette nature fixe hypothétique qu’il a “vue différemment”, le principe d’économie nous pousse à dire qu’après avoir découvert l’oxygène, Lavoisier a travaillé dans un monde différent”.

A l’évidence, Kuhn ne pense pas que la réalité dépende réellement de la façon dont on la conçoit (contrairement à un Bruno Latour, par exemple, il ne laisse pas planer d’ambigüité sur le statut de la réalité, et parle clairement ensuite de “façon de voir le monde”). Il justifie ce qu’il appelle cette “expression bizarre” de “travailler dans un monde différent” par le fait que nos représentations de ce qu’est la nature proviennent de nos théories scientifiques. Il y a donc circularité, et il faut donc admettre que quand on change de théorie scientifique, en l’absence de référent absolu sur ce qu’est le monde, on travaille “dans un monde différent”.

Il est donc impossible, selon Kuhn, de concevoir la science comme une activité d’accumulation de connaissance (sauf en période “normale”) ou comme une approche asymptotique vers la vérité, puisqu’à chaque changement de paradigme, on change radicalement, incommensurablement, notre conception du monde. Il n’y a pas réellement de progrès scientifique lors du passage d’un paradigme à un autre.

Dans la postface de l’ouvrage destiné à répondre à certaines critiques, Kuhn nie qu’il s’agisse là de relativisme, puisque l’efficacité du paradigme pour rendre compte des faits qu’il sélectionne entre bien en ligne de compte dans son adoption. Cependant il me semble évident que cette vision des choses laisse la porte ouverte à une interprétation plus radicale, selon laquelle “la réalité est une construction sociale”.

La principale objection qu’on peut faire à cette vision des choses est que les paradigmes se recouvrent grandement, qu’ils ont des instruments de mesures en commun, et que de manière générale, il existe un “monde commun”, celui de la vie de tous les jours, auquel on peut se rattacher (ce que Kuhn rappelle lui même quand il parle de la façon dont on départage les paradigmes). Personne n’osera affirmer que de voir soudain une pierre qui oscille comme un pendule nous fait voir quelque chose de fondamentalement différent que ce qu’on voyait avant. Il semble bien y avoir un fond commun à nos différentes interprétations, il existe des liens de correspondance (j’ai déjà évoqué ce type d’arguments contre l’incommensurabilité).

Si on conçoit une théorie comme une manière d’expliquer ce fond commun, il n’y a pas de raison de croire que la science ne progresse pas vers une meilleure explication, justement en réduisant par étapes successives la part d’arbitraire de nos “boites”, et donc en s’approchant un peu plus de ce qui échappe à l’arbitraire, la structure de la réalité. Ceci explique simplement l’unité du corpus scientifique.

Pseudo-sciences

Ceci étant dit, ce livre reste globalement très instructif sur la manière dont fonctionne la science, et il m’a semblé en particulier qu’il pouvait éclairer le statut des pseudo-sciences. On peut dire que cet apport constitue, pour les pseudo-sciences, une bonne et une mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est qu’elles pourraient bien avoir raison. Quand la parapsychologie mesure un “effet psi”, bien que cet effet ne semble pas admis par la communauté scientifique, il se peut qu’il soit réel. Simplement il n’entrerait pas dans le paradigme en cours. Puisqu’une théorie scientifique a toujours tendance à sélectionner les faits, il n’y a là rien d’impossible à ce que de tels effets existent, mais soient universellement rejetés par les scientifiques. Ceci dit, bien sûr, il n’y a rien d’impossible non plus à ce qu’ils n’existent pas...

La mauvaise nouvelle, c’est que la communauté scientifique a raison de rejeter ces faits, parceque c’est un gage d’efficacité. En réinterprétant la télépathie comme une illusion, la psychologie ne fait qu’assurer son développement normal de science en ignorant des “anomalies” qui finalement ne lui apportent pas grand chose : la psychologie contemporaine fonctionne bien et a encore beaucoup de choses à découvrir. Il faudra attendre qu’elle devienne réellement problématique, que les anomalies se multiplient et ne puissent plus être ignorées, pour que le besoin de changer de paradigme se fasse sentir (et rien ne nous dit que ce sera dans le domaine de la parapsychologie, même si c’est une possibilité).

Le problème, c’est donc que la psychologie n’est pas particulièrement en crise, et que la parapsychologie ne propose aucun paradigme concurrent qui rendrait compte des mêmes faits que (ou d’un ensemble de faits comparables à) la psychologie classique. Il est sans doute possible de faire un constat similaire sur la plupart des domaines qu’on appelle “pseudo-science”.

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