jeudi 26 mai 2011

La religion, philosophie sociale

Nous avons tendance, en occident, à assimiler la religion et la croyance en Dieu, aux croyances associées et aux pratiques et institutions qui l’accompagnent. Dans nos dictionnaires, par exemple, il est généralement question de divinités, ou de manière générale d’ordre supérieur. Mais il semble que les religions orientales, entre autres, s’accommodent moins bien de cette définition. Leurs religions sont-elles moins des religions que les nôtres, ou est-il possible d’en obtenir une définition plus générale ? Pour ma part, je préfère penser que ce qu’est la religion en réalité, c’est une philosophie sociale, c’est à dire un courant philosophique socialement institutionnalisé.



La religion, prêt-à-porter de la philosophie

Le rapport étroit entre religion et philosophie apparaît de manière flagrante dans les religions orientales. Au sein du bouddhisme, notamment, on retrouve des éléments de philosophie de l’esprit (l’illusion de l’identité à travers le temps), d’ontologie (la vacuité) ou d’éthique (le karma) et ces éléments sont loin d’être à la marge. Ils ne constituent pas de simples conséquences secondaires d’autres croyances en un quelconque ordre supérieur, mais sont au contraire à la source d’aspects essentiels de ces religions. Prenons par exemple la réincarnation : c’est parce qu’il n’y a pas réellement d’identité, pas d’âme, et en vertu d’une forme de “loi de conservation du karma”, qu’on se réincarne, mais l’être réincarné n’est pas le même que son prédécesseur, il faut plutôt le comprendre comme l’extension causale de son karma. Le principe de réincarnation, même s’il a pu ensuite dériver vers des formes clairement superstitieuses, semble initialement fondé sur un argument philosophique portant sur la causalité et la conservation (lire par exemple ‘Les questions de milinda” http://www.lesquestionsdemilinda.org/ ). De même le taoïsme ou le confucianisme mêlent aspects ontologiques et éthiques et semblent largement fondés sur une réflexion d’ordre philosophique.

Nos religions monothéistes ne font pas exception à la règle. L’idée d’âme, de Dieu créateur, l’enfer et le paradis sont autant d’éléments de philosophie de l’esprit, d’ontologie ou d’éthique. L’amour d’autrui et de Dieu, prôné par Jésus Christ, en est un bon exemple, et les paraboles font figure d'arguments. Or, historiquement, ces éléments sont premier vis à vis d’autres aspects plus rituels ou dogmatique, qu’on associe pourtant volontiers aux religions. Ce sont eux qui assurent d’abord le succès de la religion, qui prendra ensuite différentes formes, et ce sont ces éléments qui caractérisent et différencient le plus les religions entre elles. Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, la religion n’est donc pas cet espèce de virus de l’humanité qui consiste à inculquer des croyances irrationnelles aux autres, de générations en générations. Ce qui fonde la religion, à l’origine, n’est pas la volonté d’embrigadement mais simplement la réflexion philosophique (sur les questions les plus profondes de l’existence).

Là où la religion se différencie de la philosophie en général, c’est qu’elle est sociale et appliquée. Ce qui semble la caractériser (au delà de son emphase sur les questions existentielles), c’est sa capacité à être adoptée par le plus grand nombre, à se stabiliser sur une forme qui sera facilement transmissible et évoluera relativement peu, en tout cas bien moins qu’une philosophie personnelle. Elle deviendra alors une philosophie pratiquée, partagée, c’est à dire une philosophie sociale. Elle servira de cadre, d’enveloppe existentielle et de ciment entre les individus, offrant à chacun l’arrière plan éthique et métaphysique qui lui permettra normalement de se développer au sein de la société, de satisfaire ses questionnements, d’échanger et réfléchir avec les autres (à l'église ou ailleurs), de définir ses projets de vie et ses buts. En d’autres termes, la religion est le prêt-à-porter de la philosophie.


Raison contre religion ?

La critique rationnelle des religions tombe parfois à tort dans le travers qui consiste à assimiler religion et ensemble de croyances irrationnelles. Non que les religions en soient exemptes, mais ce n’est pas leur noyau dur. Contrairement à ce qu’on lit trop souvent en filigrane dans ces critiques, les religions n’ont pas vocation à être un équivalent des sciences, un ensemble de connaissances du monde, mais plutôt à être un système métaphysique englobant (à priori) la connaissance. Si elles ont pu avancer des affirmations qui ne résistent pas aujourd’hui à l’examen, c’est à une époque où ces questions étaient hors de notre portée, donc d’ordre philosophique, tout comme les grecs spéculaient sur les 4 éléments ou les atomes crochus. On peut bien sûr relever les incohérences de certains éléments avancés par les religions vis à vis de nos connaissances scientifiques, mais les rejeter dans leur ensemble, dans leur principe, sous prétexte que leurs démarches ne seraient pas celles de la sciences est un non-sens.

C’est pour cette raison que le croyant échappe toujours aux arguments rationnels, bien que ses propres arguments, d’un point de vue rationnel, semblent toujours viser à côté, qu’il semble se dérober. C’est qu’il ne s’intéresse pas à des assertions particulières sur le monde mais au fondement métaphysique des choses.

On lui reprochera de redéfinir en permanence ses concepts, mais c’est sans doute injuste, faute de bien en saisir la portée. Un concept d’ordre métaphysique n’est pas un concept scientifique. On dira qu’il croit en des choses qui ne sont ni vérifiables, ni falsifiables, mais c’est une évidence. Qui peut penser que donner un sens à la vie puisse se faire en termes vérifiables ? On lui dira qu’il ne devrait croire qu’en les résultats de la science. Mais qui ne croit qu’en les résultats de la science ? Qui ne se représente pas un chat, une vache, un homme, comme un être doté d’une certaine unité, d’une certaine volonté, quoiqu’en disent et quoiqu’en savent les sciences ? On lui dira que ce en quoi il croit n’explique rien au monde, que la science suffit, et il nous répondra que la science est une religion pour nous, qu’on y croit comme à un Dieu. Quelle erreur ! Pensera-t-on. Comment confondre la science, anti-dogmatique par essence, prête à se renouveler à la lumière de l’expérience, avec une religion qui demande à l’adepte de faire acte de foi ? Comment mettre les deux sur le même plan, le croyant a-t-il perdu la raison ? Mais c’est faute de comprendre ce que, maladroitement il essaie de nous dire : que le combat ne se situe pas en réalité sur le plan de la connaissance mais sur celui de la métaphysique. Or prétendre que la science nous révèle la nature profonde des choses est une erreur.

La religion est avant tout un système philosophique dont la foi n’est que l’un des éléments constitutifs (notamment chez les monothéistes, mais pas nécessairement chez les autres). S’opposer à ce système en bloc, c’est adhérer à un autre système, donc, pour le croyant, à une autre religion. Et puisque le rationaliste invoque régulièrement la science dans ses arguments, puisqu’il prétend qu’elle suffit à tout expliquer, puisqu’il veut en faire la seule source valide de représentations du monde, il ne fait aucun doute aux yeux du croyant que c’est là sa religion. Il s’agit bien plus probablement d’une forme de matérialisme scientifique, mais qu’importe... L’essentiel est de comprendre que nous avons affaire à une simple discussion philosophique dont les deux partis ignorent la nature. L’un croit parler de religion, l’autre de sciences, mais tous deux parlent en réalité métaphysique.

Contre le dogmatisme

Vouloir supprimer les religions, comme s’il s’agissait de quelque chose de néfaste par nature est donc non seulement illusoire, mais aussi dangereux, car nous avons tous besoin d’une philosophie. Ce qu’il est possible de mener, en revanche, c’est une critique philosophique des religions, et en particulier du dogmatisme, qui est le véritable problème de toutes les religions. C’est par dogmatisme que les religions remettent en question l’enseignement des sciences, notamment aux Etats-unis. C’est encore par dogmatisme qu’on lieu les guerres de religion, l’embrigadement doctrinaire dès l’enfance. Enfin c’est par dogmatisme que celles-ci s’attaquent aux droits humains ou à la liberté d’expression. Finalement les comportements les plus irrationnels sont le fruit du dogmatisme.

Le véritable virus de l’humanité est donc le dogmatisme philosophique, et c’est contre lui, non contre le phénomène religieux en tant que tel, qu’il faut lutter.

On évoque parfois l’idée d’enseigner les religions (toutes les religions) à l’école, afin de répondre favorablement à la fois à ceux qui regrettent que la spiritualité n’ait plus sa place dans notre société “déshumanisée” et à ceux qui souhaitent favoriser l’ouverture et la tolérance entre les cultures. C’est certainement un pas dans la bonne direction, mais plus que les religions, c’est la philosophie en général qu’il faut enseigner dès le plus jeune âge, afin d’initier chacun à la variété des points de vues, à l’esprit critique, tout en lui offrant des outils pour, s’il le souhaite, réfléchir à sa propre existence et répondre à ses questionnements métaphysiques. Ainsi on répond favorablement à un troisième type de personnes : ceux qui ne souhaitent pas que les dogmes irrationnels prennent le pas sur l’enseignement scientifique, ou la raison en général.

L’enseignement de la philosophie peut remplacer avantageusement le dogmatisme des grandes religions par quelque chose de plus ouvert et de plus puissant. Ce qu’il faut inventer, c’est une religion (c'est à dire une philosophie sociale) sans dogme, ouverte par nature, éclairée, évolutive et pouvant servir de ciment aux sociétés modernes.

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