samedi 4 septembre 2010

Epistémologie approximative

Le plutôt et le probablement, l’évaluation de la mesure

Comment sait-on qu’une affirmation est vraie ? En la confrontant à la réalité, à une ensemble de mesure. L’évaluation d’une affirmation est une fonction qui à un ensemble de mesures associe un degré de vérité. Cette fonction est à priori différente pour chaque personne, chaque moment, chaque contexte.


Existe-t-il une différence de nature entre une affirmation scientifique (ceci mesure 1,35m) et une affirmation de sens commun (c’est grand) ? Nous n’avons aucune certitude, mais une affirmation de sens commun peut être “plutôt vraie”, avec un degré de pertinence, tandis qu’on dira volontiers d’une affirmation scientifique qu’elle est “probablement vraie”, avec un degré de confiance. Dans un cas c’est la précision du concept qui fait défaut, dans l’autre la précision de la mesure.

Seulement l’idée que “ceci mesure probablement 1.35m” sous entend qu’il existe une longueur absolue pour l’objet mesuré, mais que nous n’y avons accès que de manière approchée, tandis que l’idée que “ceci est plutôt grand” ne sous entend pas une telle chose. L’interprétation commune des résultats scientifiques sous entend déjà l’idée qu’une vérité absolue existe et que l’on s’en approche. Or si l’on prend la physique quantique au sérieux, au niveau le plus fondamental qui soit, il n’existe pas de longueur absolu pour quelque chose, il n’existe que des mesures de longueurs soumises à une certaine incertitude. Puisqu’il n’existe pas de longueur absolue, il nous faut donc rejeter l’idée que toute mesure soit “probablement vrai” dans le sens d’un rapport à une mesure absolue. Une mesure, quelle qu’elle soit, même scientifique, est en fait “plutôt vrai”.

On peut penser malgré tout, sans aller jusqu’à l’échelle quantique, qu’une imprécision de mesure n’est pas assimilable à une imprécision conceptuelle. Pourtant on pourrait aussi affirmer le contraire. Mesurer le temps en terme de nombre de grain de sable qui tombe dans un sablier est peu précis. Mesurer le temps en terme d’oscillations atomiques l’est beaucoup plus. Mais puisqu’il n’existe pas de mesure de durée absolue, est-ce la précision de notre mesure que nous avons affiné ou notre concept de durée: un nombre de grain de sable dans un cas, un nombre d’oscillations atomiques dans l’autre ? N’avons nous pas simplement fait évolué ce qu’on entend par durée ?

On peut en fait montrer une forme d’équivalence entre ces deux modalités de mesure, à travers la stabilité de l’une par rapport à l’autre : il est possible d’exprimer le nombre de grain de sable d’un sablier en terme de nombre d’oscillations d’un atome et vice versa. Alors l'imprécision d’une mesure signifie simplement qu’il existe une autre méthode de mesure “de la même chose” (c’est à dire telle qu’un résultat donné de la seconde correspondra toujours au même résultat de la première) mais plus précise (c’est à dire que plusieurs résultats distincts de la seconde seront confondus pour la première). La durée absolue existe bien, comme abstraction, comme limite idéale d’une classe de mesure, d’une série de concepts de durée qui s’affinent tout en étant en relation d’équivalence, en mesurant “la même chose”. En rapport à ce concept limite, on peut donc distinguer une imprécision de la mesure, distincte de l'imprécision conceptuelle.

La précision des affirmations

En ces termes, il est parfois possible de ramener une imprécision conceptuelle à une imprécision de la mesure, pour peu qu’il existe une mesure plus précise “de la même chose” (c’est à dire qu’il est possible de préciser notre concept, éventuellement sous la forme d’une combinaison de concepts). On pourra dire que l’imprécision conceptuelle du “grand” signifie simplement qu’on se restreint volontairement à une mesure imprécise de la taille, à vue d’oeil, et dire que c’est “plutôt vrai” revient à dire qu’il est “probablement vrai” que pour une mesure plus précise de la longueur, on obtienne une certaine fourchette de taille. Mais il n’est pas nécessaire, à priori, qu’une telle réduction conceptuelle soit toujours possible.

Mais surtout, à l’inverse, il est toujours possible de se ramener, lors d’une imprécision ou d’une indisponibilité de la mesure, à une imprécision conceptuelle. Ce processus consiste à se ramener ce que, en bon droit, nous estimons pouvoir savoir de la situation. En effet, dire que quelque chose est “probable” est une affirmation hypothétique. Or ce qui nous permet d’estimer la probabilité d’une chose doit être, d’une manière ou d’une autre, éventuellement indirecte, la mesure moins précise “de la même chose”, si bien qu’affirmer qu’une chose est probablement vrai est en fait équivalent à affirmer qu’une autre (ou plusieurs), moins précise(s) est (sont) plutôt vraie(s). Affirmer que ceci mesure probablement 1,35m revient en fait à affirmer que c’est plutôt grand, à vue d’oeil, le genre de plutôt grand qui tourne autour des 1,35m...

La réduction dans un sens, vers une meilleure précision, n’est pas nécessaire à priori, même si le succès de la méthode scientifique le laisse penser, mais la réduction dans l’autre sens, elle, est nécessairement possible. Dans le pire des cas on se ramène à l'affirmation nulle, qui n'est ni vraie ni fausse : on ne sait pas. Mais puisque nos possibilités et précisions de mesure sont toujours limitées, fondamentalement, nous n’avons accès qu’à des “plutôt vrai”.

Tout concept imprécis est source d’erreur. C’est souvent sur l’imprécision d’une affirmation qu’on se trompe ou qu’on tombe en désaccord : le “plutôt vrai” devient un vrai “vrai” pour nous, il pourra être un “plutôt faux” pour quelqu’un d’autre. Quand on atteint le summum de l’imprécision, l'affirmation nulle, on ne dit plus rien sur le monde, et l’on peut finir par trouver une validation en tout. Certaines conceptions de Dieu sont ainsi faites que chaque événement semble les valider. D’autres affirmations, précises mais invérifiables (comme les théories du complot), ont le même travers. On doit pouvoir en théorie les ramener à des concepts équivalent (une mesure “de la même chose”) vérifiables mais imprécis au point de ne plus rien dire sur le monde, un ensemble de “plutôt” qui ne montrent rien, voire l'affirmation nulle.

A l’opposé, la démarche scientifique consiste à tendre vers une limite où le “plutôt” n’existe plus. C’est la meilleure façon de ne pas se tromper. Il s’agit de réduire chaque mesure à une ou plusieurs mesures “de la même chose” mais plus précise, jusqu’au point ou ce ne sera pas “plutôt vrai” ou “plutôt faux” mais soit vrai, soit faux. Il s’agit donc en réalité de tendre vers une logique booléenne qui puisse permettre d’utiliser la déduction. De même que la mesure absolue est une limite idéale, la logique booléenne serait une limite idéale de notre connaissance pour laquelle tout est soit vrai, soit faux, mais tout comme il s’avère qu’une mesure idéale est physiquement limitée par l’incertitude quantique, le réel pourrait très bien obéir à une logique “floue”, voire même “quantique”, dont notre logique booléenne serait une approximation des grandes échelles, quand il est toujours possible de croire qu’une absolu précision existe.

La conceptualisation

L’imprécision conceptuelle est flagrante dès qu’il s’agit de catégorisation du réel. Classifier les espèces animales, les prétendues races humaines, les groupes socio-culturels, les types pschologiques, les langues ou les styles musicaux est un casse-tête. Il existe toujours des exceptions, des entre-deux, des inclassables.
Or la catégorisation est essentielle pour toute science macroscopique, et en particulier pour les sciences humaines. Plus encore, tout concept est une forme de classification du réel, et par là même, à tout concept X peut être associé une méthode d’évaluation d’un ensemble de mesure sur un objet, du type “ceci est/n’est pas un X”, et dont le résultat sera “plutôt vrai” ou “plutôt faux”. Tout concept appliqué est déjà une affirmation plus ou moins précise.

On peut former une hiérarchie des concepts : les concepts de base correspondent à des percepts et des affects, des couleurs, des formes, des odeurs, une dynamique, et des actions : cette couleur est plutôt marron, ce son plutôt aigu. Sur cette base se construisent des concepts de second niveau, correspondant à des objets rassemblant certaines caractéristiques, puis des concepts de troisième niveaux, des “concepts de concept”, les catégorisations d’objets et autres abstractions, puis des concepts de concepts de concepts, et ainsi de suite. Toute notre pensée est une mesure du réel et récursivement de nos pensées elles mêmes, et notre psychisme est la construction d’un ensemble d’outils d’évaluation du réel et de lui même.

Qu’apprend-on du réel en procédant ainsi ? Peut-on atteindre ce qui est, l’ontologie ?
C’est le but de toute conceptualisation, et de la science en particulier, que de proposer un modèle de ce qui est, de postuler une ontologie. Tout modèle théorique est un candidat ontologique. On peut estimer la validité d’une théorie au degré de précision et de véracité de l’ensemble des affirmations qu’elle implique.

Suis-je français ? “Plutôt” si l’on s’en tient à une définition culturelle, et en quelque sorte ceci me défini en partie. On pourrait recouper avec certaines catégorisations psychologiques, sociologiques, enfin physique et on aurait une idée assez précise de qui je suis. Mais elle serait encore incomplète. Je serait toujours un peu plus, et un peu moins, et un peu autre chose que ça.

Les concepts nous permettent de saisir les régularités. Le monde étant une succession de singularités, tout concept est une erreur, une approximation, mais sans les concepts, nous ne sommes que des vers de terre.

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