dimanche 15 août 2010

L'espace-temps de la science

L'espace-temps de la science classique (ou relativiste) est divisible en parties de plus en plus petites. Le présent est un instant ponctuel, il n'existe pour ainsi dire pas, et de même les particules élémentaires sont considérées ponctuelles.

Le présent vécu, lui, (ainsi que le remarquait le philosophe Alfred North Whitehead) est une durée plutôt indéfinie, dont la limite passée se perd dans la mémoire immédiate et la limite future dans l'anticipation de ce qui va arriver.

Notre bon sens, forgé par des siècles de matérialisme scientifique, voudrait que notre temps vécu émerge d'une façon ou d'une autre du "vrai" temps qui est celui de la science. De même notre spatialité vécue émergerait d'un agrégat de particules ponctuelles.


Mais, pour suivre la pensée de Whitehead, on pourrait postuler l'inverse : que l'espace-temps de la science est une idéalisation, un passage à la limite, à partir du "vrai" temps qui est le temps vécu. Après tout, pourquoi devrait-on faire plus confiance à une modélisation mathématique, qui finalement tire sa source de l'intelligence et de l'expérience d'individus, plutôt qu'à notre expérience individuelle directe ? Laquelle est la plus "vraie" ? Non que le sujet ne soit pas bien sûr susceptible de s'illusionner, mais il s'agit là, avec le temps, non pas d'un jugement quelconque mais d'un "terminus" : seule notre perception intuitive du temps nous apprend ce qu'est le temps, et c'est de cette perception intuitive, indicible, que dérive le concept de temps de la physique.

A ceci il faut ajouter que l'émergence de la durée vécue à partir d'un ensemble de présents qui n'existent pour ainsi dire pas est problématique. Et elle rappelle un autre problème, qui est de comprendre l'identité macroscopique de notre état conscient, irréductible et singulier, bien que supposément composé de particules matérielles. Ces deux problèmes semblent insoluble.

Pourtant il va de soit que la nature est sécable, spatialement et temporellement. Il est toujours possible de décomposer les systèmes étudiés en plus petits systèmes et de les étudier sur des durées de plus en plus courtes... Oui, mais jusqu'à une limite, qui est la limite quantique. Au delà, la précision de la mesure temporelle est assujettie à une précision sur l'énergie, et celle de la mesure spatiale à une précision sur la quantité de mouvement.

L'espace-temps continu de la physique classique est donc bien approximatif, il s'agit d'une limite idéale, et ici, la physique donne raison à Whitehead. Que dire de cette limite ? C'est une limite vers un présent de durée nulle, des particules de taille nulle, vers une causalité stricte et une réversibilité complète du temps, vers un monde "déjà réalisé". Mais en réalité, le présent de toute entité a une certaine épaisseur qui correspond à une indétermination, une irréversibilité temporelle. Si l'on admet le lien entre l'intrication quantique et la conscience, il doit être possible de comprendre notre durée vécue et notre spatialité vécue comme celle de notre "intricat", son indétermination spatiale et temporelle, et de comprendre pourquoi à première vue la matière non intriquée, ou "inerte", semble être indéfiniment sécable.

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