vendredi 31 octobre 2008

Le réseau voltaire et la désinformation





Sur la page d’accueil du réseau voltaire, qui se veut être un site d’information « alternatif », on pouvait voir pendant tout le mois de septembre le lien suivant vers un article du site : « Pékin 2008 : George W. Bush, ivre, évacué de la tribune officielle ». [http://www.voltairenet.org/article157973.html reprise ici : http://usa-menace.over-blog.com/article-22896032.html] En suivant le lien, on apprend, photos à l’appui, comment George W. Bush a été évacué d’une tribune officielle lors des jeux olympiques de Pékin à cause de son état d’ébriété avancé. Le texte est le suivant : « Le président des États-Unis n’a pas immédiatement réagi à l’attaque surprise de l’Ossétie du Sud par la Géorgie pendant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin 2008. Ses « conseillers » n’avaient guère eu de difficultés à le neutraliser le temps voulu pour le placer en face du fait accompli. Sur ces photos d’Associated Press et de Getty Images, on voit George W. Bush, en état d’ébriété avancée, faire le pitre dans la tribune officielle. Ne parvenant plus à tenir debout, même appuyé à la rambarde, il est évacué par ses gardes du corps. » Cette information surprenante, ce « scoop » incroyable, a bien été repris ici ou là sur internet, mais sur aucun des grands médias. Pourtant les photos sont bien réelles. Comment l’information aurait-elle été caché, en dépit du nombre important de témoin ? Serait-ce là une nouvelle preuve de la censure exercée sur les grands médias, et de la puissance de contrôle de l’information du gouvernement américain ?

Pas tout à fait. Les plus observateurs d’entre nous auront immédiatement remarqué que la fille de George W. Bush porte trois robes différentes sur ces photos : une verte, une noire et une violet pâle. On remarquera également les manches de la chemise de George, tantôt courtes et tantôt longues. Aucun doute : les photos de cet article ont été tirées d’événements différents, contrairement à ce qu’on imagine au premier abord si l’on n’y prête pas attention. Si toutes les photos mises bout à bout peuvent laisser penser que George W. Bush était ivre, aucune des photos prises séparément ne peut permettre de l’affirmer. Derrière un titre accrocheur et une série de photos apparemment éloquentes se cache donc une simple manipulation. De la désinformation.

Plus intéressant est le texte de l’article. En effet l’auteur tire profit de ce pseudo-événement pour placer quelques phrases pleines de sous-entendus. Il nous raconte une histoire : les conseillers de George W. Bush auraient saoulé ce dernier afin de le placer devant le fait accompli, à savoir l’attaque de l’Ossetie par la Georgie. Derrière ces quelques phrases anodines se cache rien de moins qu’une vision du monde simpliste à la lumière de laquelle l’actualité est interprété. Sont véhiculées les idées suivante : le président des Etats-unis est un pantin (on le saoule pour agir à son insu), la Georgie est un pantin (l’attaque est décidée par les « conseillers » du président des Etats-unis), tous les médias qui l’ignorent sont des pantins, en fait le monde entier est manipulé par une force cachée : les « conseillers » du président. Et le réseau voltaire est le seul média « non aligné » qui, héroïquement, ose vous le révéler en dépit du danger. Autant d’informations, bien entendu, non vérifiées.

Ce n'est pas la première fois que je constate des demi-mensonges dans les articles du réseau voltaire, bien que je ne le lise que par hasard. La dernière fois, c'était dans cet article ou on apprend que Noam Chomsky "révise sa position" et "est aujourd'hui lui aussi gagné par le doute" à propos de la remise en question de la "version officielle" sur les attentats du 11 septembre. L'article ne cite pas le livre recemment paru de Chomsky où il critique avec virulence les théories conspirationnistes. Quand on en lit un extrait, dans cet article de Backchich, on comprend que Chomsky n'a jamais adhéré aux théories conspirationnistes, bien qu'il soit très critique à l'égard du gouvernement américain.

La première fois, c'était en 2007, avec cet article. Nous sont présentés des graphiques où l'on voit clairement que en 2006, le nombre d'arrestations concernant des attentats islamistes est tout à fait disproportionné en comparaison du nombre réel d'attentats islamistes. Les chiffres sont vrais. Seulement j'avais remarqué à l'époque que ce graphique manquait de pertinence, puisqu'il ne porte que sur une année. Or en 2005, il y a eu les attentats de Londre et en 2004 ceux de Madrid. En 2001, ceux de New York... Si on prend en compte l'importance des attentats en nombre de mort et qu'on étend le graphique aux autres années, on pourrait écrire un article affirmant la thèse exactement inverse.

Dans le cas présent les ficelles sont énormes. On peut s’étonner que cette nouvelle, parue le 8 septembre, soit restée aussi longtemps sur la page d’accueil du réseau Voltaire. Mais il est bien connu que les mensonges ont plus d’effets que leurs démentis. Je ne lis les articles du réseau voltaire que par hasard, j’ignore si ce problème est récurrent. Mais dans ce cas précis, de deux choses l’une : soit ils n’ont pas vérifié leurs informations et ignorent toujours, un mois après, en dépit de l’énormité de la chose, qu’elles sont fausses, soit ils publient volontairement de fausses informations « virales » (visant un public particulièrement crédule) dans un but de propagande, ce que le texte laisse penser. Dans chacun de ces deux cas, une chose est sûre : il ne faut pas leur faire confiance.

mercredi 29 octobre 2008

Un cas de populisme scientifique

Je publie ici une version sous forme de tribune de la lettre que j'ai envoyé à l'AFIS en réponse à un article de Henri Broch. Je publierai la réponse dès réception.
L'article en question évoque le « Prix-Défi international », un prix de 200 000 euros à gagner pour quiconque se prétendant dotée d’un pouvoir particulier « paranormal » en fera la preuve suivant un protocole accepté d'un commun accord.


Les phénomènes de la parapsychologie

Partons d'un constat qui figure notamment dans le livre d'Henri Broch, co-écrit avec Georges Charpak : "Devenez sorciers, devenez savants". Le constat est le suivant : 55% de la population croit que la télépathie sera un jour admise comme une réalité par la science. Je suppose (sans avoir les chiffres exacts) qu'un certain nombre considèrent qu'ils en ont fait l'expérience. La perception de ces phénomènes, qu'elle soit réelle ou illusoire, est donc loin d'être marginale.

D'autre part, il me semble que les phénomènes de la parapsychologie n'enfreignent pas à priori les lois physiques et que nos connaissances dans le domaine de l'esprit ne nous permettent pas de les rejeter a priori (sauf sans doute le déplacement d'objets à distance qui est assez invraisemblable). Le phénomène de la conscience tel que nous le vivons tous intérieurement est en lui même suffisamment extraordinaire et inexplicable pour qu'on admette une relative ignorance dans ce domaine. Par conséquent les phénomènes parapsychologiques ne sont pas à priori dénués de crédibilité et nous ne sommes pas forcé de considérer ces phénomènes comme "surnaturel", donc certainement imaginaires : il se peut qu'ils soient naturels et réels.

Etant donné qu'une proportion importante de la population croient en leur existence et affirme vivre ce type d'expérience, il me semble plutôt normal qu'on s'y intéresse et que l'on soit amené à questionner le réel sur ce sujet de manière scientifique. Il est possible que les recherches dans ce domaine se soient avérées infructueuses, que les chercheurs se soient discrédités par le passé par des fraudes ou par des croyances superstitieuses prenant le pas sur leur esprit rationnel. Il est possible que pour ces raisons ce domaine ne mérite plus aujourd'hui qu'on lui porte un intérêt scientifique. On ne peut qu'admettre toutefois que la démarche consistant à tester l'existence de phénomènes parapsychologiques n'est pas fondamentalement absurde.


La démarche zététique

Que dire maintenant de la démarche consistant à proposer un prix important à quiconque fera la preuve de ses pouvoirs paranormaux ?
Il ne me semble pas que ce soit une approche scientifiquement adéquate au problème. Une démarche honnêtement scientifique serait, il me semble, de partir du postulat que des phénomènes de ce type peuvent ou non exister, de les identifier et de les décrire à partir de témoignages (non pas isolés mais recoupés) et enfin de tenter de construire un protocole pour tester leur existence ou de mettre en évidence l'illusion qui a lieu. La démarche zététique n'est pas celle ci, et ce n'est pas la démarche de quelqu'un qui souhaite découvrir la vérité.

Quel physicien penserait sérieusement à lancer un prix pour la découverte du boson de Higg, par exemple ? Ce n'est certainement pas la bonne façon de mettre en évidence l'existence de ce boson, et bien entendu aucun citoyen ne serait capable de relever le défi. Par le simple fait de "parier" 200 000 €, on part du principe que le phénomène n'existe certainement pas au lieu de l'envisager comme possible. Aussi faire preuve d'ouverture d'esprit par ce type de démarche ("Le rêve et l’imagination se trouvent du côté des zététiciens"), c'est se moquer de nous.

Nous pouvons imaginer sans peine que ceux qui essaieront de relever le défi seront majoritairement des "illuminés" en manque de reconnaissance se flattant de posséder un don que personne d'autre ne possède. En dépit de la cordialité des relations qu'Henri Broch affirme avoir eu avec ceux qui se sont présentés à lui, tout ce qui a été prouvé, c'est qu'ils sont des idiots crédules ou bien qu'ils sont incapable de formuler leurs expériences. Quel objectif peut avoir une telle démarche ? J'en vois deux : ouvrir les yeux à toutes ces personnes se croyant dotées d'un don surnaturel, ou bien discréditer toute recherche sur la parapsychologie. Je penche pour le deuxième. En tout cas l'objectif n'est certainement pas scientifique.

Pourquoi ça ne peux pas fonctionner

Pour être franc cette démarche me choque sur le plan moral. Je la trouve arrogante envers les chercheurs en parapsychologie, condescendante envers les gens qui croient avoir des pouvoirs surnaturels et malhonnête sur le plan scientifique. Elle est à la science ce que le populisme est à la politique. Néanmoins on pourrait dire : qu'importe la démarche, le fait est qu'en dix ans, on n'a rien trouvé. Mais puisque je pense que la démarche est mauvaise, je pense naturellement qu'elle ne peut pas donner de bons résultats.

D'abord elle s'attaque à des témoignages pris séparément. Elle suppose qu'un phénomène parapsychologique est une affaire de "don" que possèdent certaines personnes et pas d'autre. Elle ne cherche pas à faire d'étude à grande échelle. Ensuite elle suppose que ces personnes, à priori sans formation scientifique, ont suffisamment de recul et sont les mieux placées pour décrire ce "don" et mettre en place un protocole permettant de le tester, ce qui demande, même en étant assisté par un scientifique, un esprit de synthèse permettant de sélectionner et d'exprimer clairement les éléments qui, dans leur expérience personnelle, pourrait le mieux être soumis à expérience.

Enfin cela suppose qu'un protocole simple est possible pour mettre en évidence des phénomènes qui, à l'évidence, sont teintés de subjectivisme (qu'ils existent ou non) puisqu'ils touchent au domaine de l'esprit, et, s'ils existent, ne sont certainement ni puissants (en tout cas pas de manière permanente), ni systématiques et nécessite peut être des conditions particulières pour être reproduits. S'ils étaient aussi évidents que la parole, ça se saurait. Autrement dit la démarche suppose que mettre en évidence les phénomènes parapsychologiques doit être relativement facile, mais rien ne nous permet de le penser.

La difficulté de mise en oeuvre des expériences

Je vais prendre un exemple concret : de nombreuses personnes affirment avoir reçu un message télépathique de proches qui s'avèrent être morte le même jour (ou la même nuit). Comment démontrer que ceci est possible ou non sachant que le phénomène n'est pas systématique, ne peut se produire que "in vivo" et qu'il est hautement subjectif ?

On peut avancer un argument statistiques pour montrer que le fait de penser à quelqu'un le jour où il meurt peut très bien arriver par hasard. Mais les personnes ne parlent pas de "penser à cette personne". Elle parlent d'une expérience de contact troublante, inhabituelle, parfois même de la révélation de la mort de l'autre personne. Encore faudrait-il estimer le nombre de fois où de tels expériences troublantes se produisent sans que la personne ne soit morte. A partir de quand une expérience est "troublante" ? Faut-il qu'il y ait cette révélation ? On entre dans la subjectivité. Il faut également évaluer ou éviter les biais psychologiques, comme le fait d'oublier l'expérience si la personne n'est pas morte, d'exagérer le côté "troublant" à posteriori si elle est morte, ou d'avoir simplement inventé l'expérience. En tout les cas on ne peut pas s'affranchir d'une réelle étude, et l'argument statistique est finalement plutôt un axe de recherche qu'une réfutation.

Mais l'important, c'est bien le constat suivant : les expériences visant à tester l'existence de phénomènes de parapsychologies sont forcément complexes à mettre en oeuvre, et pas forcément reproductibles en laboratoire. Ainsi la démarche zététique est pleine de partis pris : le caractère de don surnaturel isolé sur une seule personne des phénomènes qu'elle entend étudier, les capacités de quelqu'un n'ayant a priori aucune formation scientifique de prouver scientifiquement ce don, la facilité et la possibilité même de mise en oeuvre d'expériences prouvant le don en question. Il n'est pas surprenant dans ce contexte qu'aucun résultat n'ait été obtenu, mais cela ne prouve rien quant à l'existence ou non des phénomènes.

La zététique contre la parapsychologie ?

Finalement le concept même de zététique pose problème, puisqu'ils se distingue des recherche en parapsychologies par le fait qu'il doute de l'existence des phénomènes. La croyance en un phénomène est-elle un prérequis à l'étude de son existence ? Sinon, en quoi la zététique se distingue-t-elle des autres recherches en parapsychologie, et pourquoi les zététiciens ne s'unissent pas à eux pour chercher avec eux, plutôt que contre eux ? Au nom de quoi peuvent-ils affirmer être seuls détenteur de la rationnalité ? Cette démarche consistant à proposer un prix pour qui prouvera ses dons paranormaux possède un côté spectaculaire indéniable. Serait-ce un coup médiatique visant à discréditer toute recherche en parapsychologie ?

Peut être pas : elle peut aussi apparaitre comme une démarche de dernier recours et se justifier parce que toutes les autres recherches n'ont rien données. Elle semble vouloir dire : regardez où nous en sommes rendu pour trouver quelque chose, nous sommes prêt à perdre 200 000 €, c'est dire si ces phénomènes sont certainement tous imaginaires. C'est clairement ce message qu'elle fait passer au grand publique, à mon avis de manière fort consciente. Mais est-ce vraiment le cas ?

Le sujet est-il définitivement clos ? Les recherches sérieuses en parapsychologies ont elle été faites par le passé sans aucun résultat significatif ? Aujourd'hui une recherche sérieuse dans ce domaine a-t-elle le droit de citer dans la communauté scientifique ou est-elle rejetée a priori ? Ont-elles eu ce droit de citer par le passé ? Sinon est-ce justifié ? Est-ce que donc aucune recherche sérieuse ne serait possible en ce domaine ? Pourquoi ce domaine d'étude particulier ne mériterait pas qu'on s'y intéresse ? L'article de l'AFIS cite un problème protocolaire chez J.B. Rhines qui doit dater de plus de 50 ans (Si je ne me trompe pas, l'erreur protocolaire apparait dans les instructions d'un jeu de carte, non pas dans les rapports d'expérience) et de fraudes. Apparemment ce domaine de recherche s'est discrédité par le passé, ce qui expliquerait ce rejet, mais qu'en est-il aujourd'hui ? As-t-on la même exigence et la même suspicion envers tous les domaines ?

Les études de parapsychologie aujourd'hui

Pour ma part je me suis un peu renseigné sur internet. J'ai d'abord constaté que certains sites de recherche en parapsychologie n'hésitaient pas à publier des résultats négatifs. Les publications de l'institut métapsychique internationale en France m'ont paru plutôt sérieuses, loin de l'idée qu'on se fait du gourou qui tente de convaincre par le biais de la fascination pour l'occulte, refuse la contradiction de manière irrationnelle et avance des théories fumeuses. Au contraire ils affirment se détacher explicitement de tout mouvement "occulte". Cependant je ne suis pas spécialiste. Peut-être suis-je trompé par une démarche visant à donner une image sérieuse à quelque chose qui ne l'est pas ?

Ensuite les articles que j'ai pu trouver sur des sites sceptiques sont beaucoup moins catégoriques que vous ne l'êtes quant aux problèmes de protocoles ou au biais de sélection, en particulier lorsqu'il s'agit des expériences récentes utilisant le protocole Ganzfeld. Il semble que le protocole ait été révisé suite à des critiques de la part de sceptiques, en particulier Ray Hyman, et vérifiés en présence de prestidigitateurs pour éviter toute fraude, mais que les résultats soient restés significatifs. Le sceptique Ray Hyman conclu grosso modo dans un article très intéressant qu'ils sont insuffisants (car il faut plus pour remettre en cause la relativité et la physique quantique (!) ) et doivent être maintenant reproduits par d'autres laboratoires, mais ne les remet pas pour autant en question. L'article "Ganzfeld" de wikipedia en version anglaise offre une bonne synthèse de ces éléments avec les références nécessaires.

Il se pourrait donc que la télépathie soit dors et déjà démontrée, mais que ces résultats ne soient simplement pas crédités par la communauté scientifique aujourd'hui pour des raisons historiques ou dogmatiques. En tout cas le sujet mérite, comme l'affirme d'une certaine manière le sceptique Ray Hyman dans sa conclusion, d'être approfondit. Finalement je me pose la question suivante : est-ce la démarche des chercheurs qui est rejetées ou bien la communauté scientifique refuse-t-elle simplement d'accorder la moindre crédibilité à une recherche (je ne parle pas de croyance) dans ce domaine ?