lundi 31 mars 2008

Les limites de la science, la psychanalyse et les neurosciences

Il est des domaines humains que la science est aujourd'hui incapable d'investiguer. Pour ces domaines on a généralement recours à d'autres "sciences", à une "autre logique", c'est à dire à des modes de connaissance moins rigoureux, dans lesquels les concepts sont moins bien définis ou "symboliques", substituant parfois à la logique stricte le raisonnement par analogie et par inférence, et dont la validation est plus intuitive et consensuel, tel la littérature ou la psychanalyse, modes de connaissances que nous appellerons de manière générale l'herméneutique.

Les limites de la science

Il y a de bonnes raisons à l'incapacité de la science dans certains domaines. Pour le comprendre, il faut connaître son fonctionnement : la méthode scientifique consiste à modéliser le réel, à déduire du modèle des prédictions et à vérifier les prédictions par une expérience reproductible sur le réel. La science est donc impuissante quand :
  • On peut difficilement modéliser parce que les concepts étudiés sont impossible à définir ou à observer de manière absolument objective
  • On ne sait pas établir de prédictions sur le système car il est extrêmement complexe, par exemple quand il y a émergence de caractéristiques globales qu'on ne peut déduire de ses composants
  • L'expérience n'est jamais reproductible par exemple si le système ne peut être isolé de son environnement ou si son état est sans cesse singulier, jamais deux fois identique
On retrouve ces caractéristiques chez les êtres vivants ou les structures humaines, et de manière générale sur tous les systèmes pris dans leur milieu naturel.

Remarquons qu'il n'y a rien d'inéluctable la dedans. La puissance de calcul, certaines méthodes d'approximations, l'utilisation des statistiques, la connaissance des systèmes chaotiques et d'autres notions mathématiques permettent déjà à la science de s'attaquer à de tels systèmes. On remarque juste que la rigueur scientifique est d'autant plus sacrifiée que le système est complexe, et l'on passe ainsi de la physique à la chimie, puis à la biologie, à la psychologie et enfin à la sociologie. Finalement on se rapproche de plus en plus d'une approche herméneutique. Ceci nous amène à penser qu'il existe une part de mystère irréductible au réel (à ce sujet le critère de reproductibilité est critique dans la mesure ou le réel est une succession de singularités).

Si l'herméneutique n'est pas aussi rigoureuse que la science dure, elle n'en est pas moins dénuée de rationalité. Il serait faux de croire que puisque la rationalité n'est plus stricte, plus rien n'est ni vrai ni faux et que tout est opinion. La logique et les liens de cause à effet, par exemple, ne sont pas absents de la littérature, seulement les concepts ainsi liés peuvent être sujets à interprétation. C'est que l'herméneutique tire partie de cette capacité fantastique de l'esprit humain d'appréhender les concepts flous et leurs articulations, palliant à l'insuffisance de la science que nous décrivions au prix d'une certaine subjectivité. Reste qu'une certaine hygiène de la pensée est nécessaire pour se défier des illusions, des lieux communs et des assertions gratuites. On pourrait comparer la science à un champ dans lequel toute plante indésirable est éliminée et l'herméneutique à un jardin dans lequel on évite difficilement les mauvaises herbes, mais qui propose une diversité incomparable.

La psychanalyse et les neurosciences

La psychanalyse ne peut prétendre être une science car ses énoncés théoriques ne sont pas confrontés (ni confrontables) à la réalités de manière scientifique. C'est donc une herméneutique. Toutefois celle-ci est incontournable dans le domaine de l'esprit humain, non pas du cerveau tel qu'on l'observe avec divers outils scientifiques, mais de l'esprit tel qu'on le perçoit par la communication humaine. Le domaine de l'esprit ainsi défini ne peut être appréhendé de manière scientifique pour les raisons que nous évoquions : concepts imprécis, imprévisibilité, non reproductibilité.

On oppose souvent les neurosciences à la psychanalyse, et le traitement chimique au traitement par la parole. Nous pourrions comparer cela à deux robots intelligents souhaitant étudier un ordinateur, l'un par le contenu de sa mémoire et l'autre par ses circuits électroniques. Le premier pourrait affirmer qu'il a découvert un OS et qu'il peut neutraliser des virus, et dirait à l'autre qu'il ne comprend pas l'ordinateur s'il ne sait pas ce qu'il y a dedans. Le second pourrait affirmer connaitre le fonctionnement de chacun des composants électroniques séparément et savoir réparer des pannes du processeur, reprochant au premier de ne faire que des suppositions sur un contenu qui varie d'une machine à l'autre et qui n'a rien de tangible.

Ajoutons que dans le cas du cerveau, le contenu agit sur la structure et que la structure agit sur le contenu si bien que les choses sont plus complexes et les deux approches peuvent se rejoindre, mais au point où en sont nos connaissances elles restent distinctes. On n'a pas encore isolé de concept dans une structure neuronale localisée, quelle qu'elle soit, et il est douteux qu'on puisse le faire un jour. Mais finalement l'important c'est de noter qu'aucune des deux approches n'est aberrante à priori et qu'elles sont plutôt complémentaires.

A propos de l'utilité de la psychanalyse

Certaines personnes critique la psychanalyse sur le front de l'irrationalité. Certains voudraient exiger d'elle des résultats probants. Bien sûr toute étude a son intérêt. On ne peut rejeter de facto la volonté de mesurer l'utilité d'une pratique qui se veut curative. Reste à définir ce qu'on entend par utile, et à admettre que l'étude n'a de sens que sous l'angle de la définition de l'utilité qu'on aura choisie, qui est forcément un parti pris. L'utilité est subjective. Par conséquent si on considère la psychanalyse comme une pratique sociale, elle n'a pas à montrer d'autre utilité que celle qu'y trouvent les patients et ceux qui désirent la recommander. Si vraiment elle n'a pas d'utilité, elle n'aura pas de clients.

Tout au plus doit elle prouver qu'elle n'est pas dangereuse, au sens où peuvent l'être les sectes, mais à ma connaissance la cure psychanalytique ne pousse pas les patients à se couper de leurs familles, et je ne pense pas qu'on puisse voir dans la pratique en elle-même, hors cas particulier, un abus ou une privation de liberté. S'il s'avérait que des gens deviennent fous suite à une psychanalyse, il faudrait sans doute penser à l'encadrer, mais au passage on aura démontré son efficacité, efficacité qu'on aurait tort de ne pas utiliser dans un but thérapeutique. En fin de compte, au mieux elle peut être efficace, au pire elle est inoffensive.

Dans le cadre d'une politique publique de santé, par contre, il semblerait justifié de mesurer l'efficacité de la psychanalyse. Mais en définissant clairement ce qu'on entend par "guérison" dans le domaine psychique, on risque au passage de définir une "norme", l'absence de "maladie mentale", ce qui serait à la fois arbitraire, compte tenu de la diversité des individus et des vécus, et de surcroit constituerait une dérive totalitaire. Finalement la seule approche pertinente semble être l'enquête de satisfaction du patient et de son entourage.

Conclusion

Ainsi la psychanalyse subit des attaques sur le front de l'irrationalité, alors que c'est cette moindre exigence scientifique qui justement lui permet d'accéder à un domaine que la science, aujourd'hui, ne saurait espérer étudier. Si elle arrive à conserver une certaine "hygiène" intellectuel lui permettant de se défier des illusions et des affirmations gratuites, cette approche est donc, évidemment, à encourager.

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