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Lordon et le rôle du concept en sciences sociales

Ma spécialité n'est pas le "champ social" mais permettez-moi tout de même un rapide commentaire critique sur cet article de Lordon paru en 2013 dans les cahiers philosophiques, qui évoque au passage les "sciences dures" et leur usage des mathématiques, des sujets qui me sont plus familiers. Si je trouve le rapprochement entre philosophie et sciences sociales que Lordon appelle de ses voeux dans cet article tout à fait louable, certains aspects me gênent néanmoins. Ils ont trait à la fois au style et au contenu de l'article. Commençons par un bref exposé de ma compréhension du texte (je vous renvoie à l'article lui même pour une exposition plus fidèle des idées l'auteur).

Pourrait-on s'exprimer dans un langage purement physique ?

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On voit parfois cette caricature dans les récits de science fiction ou dans les comédies : une personne, ou une machine, s'exprimant dans un langage purement scientifique (au lieu de dire "prend un verre d'eau" elle dira d'un ton nasillard "je te conseille d'ingérer par voie buccale une quantité d'environ dix centilitres de liquide constitué principalement de molécules H2O"). Pourrait-on vraiment s'exprimer ainsi ? Après tout si le physicalisme est vrai, c'est à dire si tout dans le monde est physique, ce devrait être une possibilité de principe, et même, plutôt que de recourir à ce type de paraphrases que la complexité pousse à dessein au ridicule, nous pourrions peut-être,  poussant le ridicule à son terme, nous communiquer directement des modèles physiques dans un formalisme mathématique.

Les lois de nécessité survivent-elles aux changements théoriques ?

Le réalisme structural et l'objection de Newman Le réalisme structural prétend répondre au problème du changement théorique en faisant valoir que les relations, sinon le contenu des théories, sont conservées lors des changements théoriques. Ainsi la théorie de Newton est fausse quant à l'ontologie qu'elle postule : il n'y a pas vraiment de forces de gravitation dans la nature. Mais elle est vraie quant aux relations qu'elle décrit par ses lois. Un problème est de savoir en quoi ceci ne revient pas simplement à affirmer que la théorie est empiriquement adéquate : si les équations de la théorie ne doivent être interprétées qu'empiriquement, en quoi fait-on plus que décrire des régularités superficielles dans les phénomènes observables ? Ce problème peut être formalisé sous la forme de ce qu'on appelle l'objection de Newman envers le réalisme structural. A strictement parler, le réalisme structural veut affirmer plus que l'existence de relations ent...

Des histoires consistantes à la physique relationnelle

Nous avons vu dans le dernier billet que dans le formalisme des histoires consistantes, adopter un cadre (un découpage discret de l'espace des états du système en propriétés disjointes) permet de restaurer l'usage de la logique classique et des raisonnements contre-factuels, et résout la plupart des paradoxes de la mécanique quantique. Le prix à payer est que tout ceci est toujours relatif à un cadre, qui n'est pas quelque chose qui existe dans la nature mais plutôt une façon conventionnelle de voir le monde parmi d'autres (dans l'absolu, tous les cadres se valent). Il existe une analogie assez forte entre cet aspect et le choix d'un référentiel en relativité restreinte. D'abord, le cadre est lui aussi, sur le plan mathématique, un référentiel dans un espace (l'espace de Hilbert) même si ce dernier n'est pas interprété comme espace physique, mais comme espace des états possibles. Ensuite et surtout, en relativité restreinte, le choix d'un référ...

L'interprétation des histoires consistantes de la mécanique quantique

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Je me suis intéressé récemment à l'interprétation des histoires consistantes de la mécanique quantique, et j'avoue avoir été assez convaincu par l'approche. Je vais me contenter, dans ce billet, de proposer une vulgarisation de cette interprétation. L'espace des phases Classiquement on peut se représenter l'état d'un système dans un espace des phases. Il s'agit d'un espace abstrait dont les coordonnées sont les degrés de liberté du système. Si par exemple une particule a une position et une vitesse, on prendra en abscisse sa position et en ordonnée sa vitesse. Chaque point de l'espace de configuration représente donc un état possible du système. Son état actuel est l'un de ces points, et son évolution temporelle peut être représentée par une trajectoire. Dans un espace des phases, on peut représenter une propriété quelconque, éventuellement complexe, par une région de cet espace. Par exemple : "avoir une position supérieur à 0,7 et in...

Qu'est-ce qu'une théorie physique ? Qu'est-ce qu'interpréter une théorie ?

Une fois n'est pas coutume, cette entrée ne contient aucune thèse ou position philosophique (ou de manière assez minimale). Il s'agit plutôt de proposer une clarification conceptuelle : qu'est-ce qu'une théorie scientifique ? Un modèle ? Comment est-il confronté à la réalité ? Qu'est ce que l'adéquation empirique d'une théorie ? Qu'est-ce qu'interpréter une théorie ? Pour finir je propose un rapide recensement des positions contemporaines en métaphysique des sciences à l'aulne de cette analyse. Qu'est-ce qu'une théorie ? Je propose la caractérisation suivante de ce qu'est une théorie physique : Un vocabulaire théorique un ensemble de propriétés observables pensées comme contingentes (comme la position, la direction de spin) un ensemble de propriétés fondamentales pensées comme nécessaires à leur objet (comme la masse ou la charge) Des types d'objets (l'électron, ...) pouvant posséder ces propriétés. Des structures mathé...

Monisme neutre et physique relationnelle

La physicalisme est l'idée que le mental se réduit (survient, est déterminé par...) le physique (le physique est primitif). L'idéalisme est l'idée que le physique se réduit au mental (le mental est primitif). Le dualisme est l'idée que ni le mental ni le physique ne se réduisent l'un à l'autre (le mental et le physique sont tous deux primitifs). Le monisme neutre est l'idée que le mental et le physique se réduisent tous deux à une substance neutre (ni le mental ni le physique ne sont primitifs). J'ai expliqué dans un article récent que pour moi la controverse sur le physicalisme est une querelle de langage. Qu'appelle-t-on physique ? Si on en a une définition assez large, le physicalisme est trivialement vrai. Si on en a une plus positive, il est faux, mais de toute façon le contenu de la physique n'est peut-être pas physique. Par querelle de langage, j'entends une querelle qui peut être réglée par un choix conventionnel : mettons n...