lundi 17 mai 2021

Définir le pragmatisme (1) -- la pragmatique en philosophie du langage

Roasted coffee beans in white bowl

Ayant revendiqué le qualificatif "pragmatiste" à maintes reprises, je souhaite, dans une série de deux articles, caractériser ce que j'entends par pragmatisme en philosophie des sciences.

Il s'agit d'un terme qui n'est pas toujours défini très précisément, généralement associé à une attitude mettant l'accent sur la pratique (scientifique) plutôt que sur les analyses abstraites, formelles ou métaphysiques, et souvent combinée à une forme de pluralisme. Mon ambition est d'en proposer une compréhension claire (sinon exclusive), à travers ce que j'estime en être les principales caractéristiques : l'emphase sur la performativité, la contextualité et la normativité des représentations.

Ce premier article a pour but d'introduire ces trois caractéristiques importantes dans le cadre de la philosophie du langage, puisque ce me semble être le meilleur cadre pour bien les comprendre. Je les transposerai dans un second article à venir à la philosophie des sciences, afin de réellement expliquer en quoi l'approche pragmatiste telle que je la conçois se distingue d'autres approches, en particulier réalistes, quand il s'agit d'interpréter ou de comprendre les sciences (c'est à dire l'activité scientifique aussi bien que les représentations qu'elle produit).

On peut comprendre le pragmatisme comme ce que Van Fraassen appelle une posture ("stance") quand il oppose la posture empiriste et la posture réaliste. Une posture est associée non seulement à des croyances ou positions substantielles, par exemple, pour le réaliste, la croyance que le but de la science est de décrire une réalité indépendante de nos représentations, mais aussi à des préférences, valeurs, choix méthodologiques ou méta-philosophiques, etc. Ainsi un réaliste mettra souvent l'emphase sur la nécessité d'expliquer, et un empiriste sur une certaine humilité épistémique. Pour Van Fraassen, adopter une posture philosophique relève de la conversion plutôt que du pur choix rationnel, à l'instar des religions ou positions politiques, puisqu'une posture n'est jamais justifiée de manière absolue sur une base rationnelle. Van Fraassen plaide pour une tolérance envers les différentes postures philosophiques tant qu'elles sont cohérentes avec une conception minimale de la rationalité, tolérance que je partage (ce qui n'interdit pas de défendre sa propre posture, de plaider en sa faveur, de critiquer les postures adverses pour les mettre en difficulté, etc). La posture pragmatiste que je défends est assez proche de la posture empiriste de Van Fraassen, mais elle se distingue sur le plan de la sémantique.

jeudi 13 mai 2021

La (prétendue) continuité entre science et métaphysique

J'ai lu récemment un tweet qui affirmait en gros qu'on fait tous de la métaphysique comme Monsieur Jourdain fait de la prose, que c'est impossible de ne pas en faire, et que y compris nos théories scientifiques incorporent une métaphysique implicite. C'est une affirmation assez classique en philosophie des sciences, ayant à voir notamment avec l'idée, lue également récemment dans un autre tweet, qu'il y aurait une continuité entre science et métaphysique, puisque les deux s'intéressent à dévoiler la nature de la réalité. Après tout, les théories scientifiques incorporent des postulats qui ne sont pas directement vérifiables par l'expérience : des postulats métaphysiques, donc (sic).

J'acceptais ces idées sans rechigner il y a quelques années (à l'époque où j'étais encore réaliste structural, en début de thèse) mais depuis, mes positions en philosophie des sciences ont pris un tournant beaucoup plus pragmatiste. Ma position actuelle est qu'il faut distinguer la science des scientifiques. La science est une activité institutionalisée, produisant des représentations (des modèles mathématiques associés à un vocabulaire théorique, etc) destinées à être appliquées, parfois indirectement, soumise à des normes (la confrontation à l'expérience, l'unification théorique). Les scientifiques sont ceux qui réalisent cette activité.

Je pense que l'interprétation des représentations produites par la science comme descriptions de la réalité relève de la métaphysique, et non de la science. Certes, beaucoup de scientifiques font le commerce de ce type d'interprétation métaphysique, mais ça ne signifie pas qu'elles soient essentielles à l'activité scientifique elle-même. Ce type d'interprétation présuppose notamment une sémantique réaliste qui n'est nullement impliquée par l'activité scientifique (j'aurais tendance à dire : au contraire : nous y reviendrons). Donc ne confondons pas les croyances des individus, qui peuvent être variées, et l'activité institutionalisée et ses produits.

samedi 20 mars 2021

Zététique, militantisme et composante sociale de la connaissance

Bandera boliviana en manifestación
(temps de lecture: ~10 minutes)

La composante sociale de la connaissance

Je sais que Madrid est la capitale de l'Espagne. Enfin je crois. L'ai-je vérifié par moi-même directement ? Je ne saurais même pas par où commencer en fait : c'est quoi exactement le statut d'une capitale ? De ce que je crois savoir, ce n'est pas forcément la ville la plus peuplée d'un pays, mais celle où se situent ses institutions. Peut-être y a-t-il un statut juridique officiel inscrit dans un registre quelque part en Espagne ? Bon, voilà, je ne suis même pas sûr de ce qu'est une capitale d'un pays au sens stricte, ni de comment vérifier si une ville est la capitale d'un pays autrement qu'en faisant confiance à Wikipedia. Et pourtant je sais que Madrid est la capitale de l'Espagne, n'est-ce pas ?

Je n'ai jamais rencontré aucune raison de douter que Madrid est la capitale de l'Espagne, rien qui m'ait poussé à aller vérifier si c'est vraiment le cas. Je n'ai jamais été voir la page wikipedia pour m'en assurer, parce que je le sais déjà. D'ailleurs je n'ai jamais ressenti le besoin d'attribuer, de manière réflexive, un quelconque degré de crédence à cette croyance : je l'ai simplement absorbée petit, et depuis je l'utilise sans même y réfléchir.

Suis-je irrationnel ?

Si c'est le cas personne n'est ni ne sera jamais rationnel, et un être rationnel, quelqu'un qui y réfléchirait à deux fois avant de considérer que Madrid est la capitale de l'Espagne, ou toute autre trivialité, serait terriblement inadapté à nos sociétés. Car l'écrasante majorité de mes connaissances, et en particulier la totalité de mes connaissances scientifiques, ont exactement le même statut que celle-ci : je les ai acquises de seconde main, à l'école ou dans les livres, mais je serais incapable de les vérifier par moi-même. C'est mon cas, et c'est le cas de chacun d'entre nous.

jeudi 18 février 2021

Tous les modèles sont faux ?

On doit l'expression "Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles" au statisticien George Box. Que faire de cette affirmation ?

jeudi 4 février 2021

Paradoxe de Newcomb, rationalité et normes sociales

Cette note est une réflexion inspirée par l'excellente vidéo de Mr Phi qui présente le paradoxe de Newcomb, la bonne manière de le poser sans se perdre dans de faux débats et les diverses ramifications du problème vis-à-vis de la rationalité. Je lui suis largement redevable des réflexions qui suivent. Je vous laisse visionner la vidéo pour bien les comprendre.

mardi 24 septembre 2019

Le constructivisme comme scientisme

Le constructivisme social est l'objet de débats parfois houleux. On associe souvent ce type de thèse au "post-modernisme", à la négation de l'objectivité de la science, à de l'anti-rationalisme. Le constructivisme affirme de certaines catégories de phénomènes qu'ils sont "socialement construits", et s'oppose en cela au naturalisme, suivant lequel il s'agit de catégories naturelles. Mais cette idée peut se comprendre de différentes manières.

Ici je souhaiterai défendre (développant une vieille idée) que c'est une version forte de constructivisme qui nourrit réellement les débats militants, les autres versions ayant des implications beaucoup moins radicales, et que cette version forte, quand elle est généralisée, s'apparente à un scientisme sociologique.

lundi 2 septembre 2019

Quelle place pour les valeurs en science ?

On fait parfois la différence entre valeurs épistémiques (ce qui fait qu'une théorie est bonne ou mauvaise selon des critères rationnels ou scientifiques) et valeurs contextuelles (ce qui fait qu'une chose est bonne ou mauvaise vis-à-vis de la morale, d'un contexte social ou d'intérêts particuliers).

Il peut y avoir cette idée, parfois critiquée en philosophie, que la science "pure" est "neutre", ou devrait l'être, qu'elle ne devrait être mue que par des valeurs épistémiques. Son but serait de produire de bonnes théories, de bonnes connaissances, indépendamment de considérations morales, sociales ou subjectives. L'intervention de valeurs contextuelles serait un obstacle à la recherche d'objectivité, valeur cardinale en science.

Ces questions sont liées à celles concernant la responsabilité des scientifiques. Peut-on par exemple défendre l'idée que la science, seulement mue par une recherche du vrai, n'a aucune responsabilité quant aux applications possibles issues de ces recherches ? La science n'est ni bonne ni mauvaise, seul ce qu'on en fait peut l'être ? Toute connaissance, quel que soit le sujet, est-elle bonne à prendre tant qu'elle répond à des critères de qualité épistémique ?

À ce titre on peut distinguer plusieurs phases d'une recherche : il semble que des valeurs contextuelles puissent en effet interférer négativement avec les valeurs épistémiques s'il s'agit de produire les données expérimentales "qui nous arrange" ou de sélectionner les hypothèses "qui nous arrangent", mais il est a priori acceptable voire souhaitable que le choix d'un sujet de recherche soit basé sur des valeurs contextuelles : un intérêt intellectuel pour une question ou un problème, peut-être partagé par la communauté scientifique, ou bien un besoin social (soigner le cancer), et de même pour les applications. Cela tient à ce que les valeurs épistémiques ne sont pas prescriptives sur ces aspects. Cependant les valeurs contextuelles peuvent aussi affecter les standards de précision dans la production de données, les méthodes choisies (par exemple l'expérimentation animale) et la prise en compte de certaines contraintes pratiques dans le choix des hypothèses à tester ou la gestion du risque au moment de tirer des conclusions d'une expérience et donc tout ceci est plus complexe qu'il n'y paraît. Pour cette raison, certains affirment que l'intervention de valeurs contextuelles est inévitable en science, et pas forcément une mauvaise chose, et que plutôt que d'éliminer les valeurs, il faudrait les rendre explicites pour qu'elle puissent être discutées par la communauté, au delà de la sphère scientifique. (voir l'entrée de l'Encyclopédie Stanford sur l'objectivité)

Dans tous les cas on peut déjà dire que le choix d'un sujet de recherche ou les applications ne sont pas a priori "neutres" du point de vue des valeurs sociales et qu'il n'y a aucune raison qu'ils le soient. Et cette absence de neutralité implique a priori une forme de responsabilité : l'idée que la science non appliquée, si ses résultats sont destinés à être rendus publics, serait un outil neutre est assez discutable (on peut faire un parallèle avec les arguments douteux défendant le libre accès aux armes à feux du type : ce ne sont pas les armes qui tuent mais les gens). Il ne semble pas, pour prendre un exemple extrême, que faire des recherches sur le type de virus qui pourrait décimer exclusivement une catégorie ethnique de la population, même si cette recherche est menée "par simple curiosité" (ce qui déjà peut sembler douteux), soit une très bonne idée d'un point de vue éthique. A priori, un chercheur devrait se questionner sur les applications potentielles de ses recherches.

Ceci dit, il semble bien y avoir une distinction pertinente entre science et technologie, ou entre science théorique et science appliquée, et on pourrait souhaiter que la première jouisse d'une autonomie plus importante dans ses choix de recherche. Dans cette article, je souhaite me pencher sur cette distinction, et sur celle, liée, entre valeur épistémique et contextuelle.

samedi 10 août 2019

Lois naturelles contre régularité accidentelle : une différence de priors bayésiens ?

Imaginez que vous souhaitiez observer un certains nombres de corbeaux, disons dix, pour vérifier que votre hypothèse "tous les corbeaux sont noirs" est correcte. Si vous n'en voyez que des noirs, cela vous confortera, et vous vous attendrez à ce qu'un onzième soit noir également, sans surprise. Vous avez effectué un raisonnement amplifiatif : l'observation d'un échantillon vous amène à modifier vos croyances à propos d'autres objets, en dehors de votre échantillon.

Si maintenant vous jouez à pile ou face avec une pièce non truquée et observez dix fois "pile", vous penserez faire face à un énorme coup de hasard, mais vous ne devriez pas inférer que le onzième lancé sera "pile" : il y a toujours une chance sur deux qu'il tombe sur face, indépendamment des résultats précédents. C'est une chose qu'on enseigne dans tous les cours sur les probabilités.

Ainsi le raisonnement à adopter est différent dans les deux cas.

mardi 19 février 2019

Pourquoi je ne suis pas bayésien

Je ne suis pas Bayésien. En tout cas pas au sens où la formule de Bayes serait applicable et devrait être appliquée de manière universelle pour évaluer ses croyances. Je pense que la formule de Bayes a un domaine d'application très limité.

Mes raisons sont assez simple. La formule de Bayes est la suivante : p(H/D)=p(D/H)•p(H)/p(D).

Il est éclairant d'analyser p(D) comme la somme des p(D/Hi)•p(Hi), ou les Hi sont toutes les hypothèses possibles, et s'excluent mutuellement. De cette manière on se retrouve avec les éléments suivants dans la formule de Bayes :

  • p(H/D) ce qu'on cherche à calculer, à savoir le degré de confirmation d'une hypothèse H étant donné une donnée D
  • des données pour faire ce calcul, à savoir
    • p(Hi) des probabilités a priori pour toutes les hypothèses possibles
    • p(D/Hi) les prédictions de D par toutes les hypothèses Hi possibles.

Il s'ensuit que le domaine d'application de la formule de Bayes est l'ensemble des contextes où l'on dispose d'un ensemble d'hypothèses pondérées a priori et s'excluant mutuellement, hypothèses qui permettent de prédire la probabilité de certaines observations. Or ces contextes sont très limités. C'est pourquoi je ne suis pas bayésien.

jeudi 22 novembre 2018

Pistolets sur la tempe et degrés de crédence

SigP220-pistol

et Monsieur Phi publient des vidéos youtube super intéressantes sur plein de sujets (l’intelligence artificielle, la morale, le réalisme sémantique) ainsi que de longues discussions (sur la chaîne Axiome). Autant je trouve leur vidéos passionnantes, autant je suis parfois en desaccord avec eux non forcément sur ce qu’ils disent, mais sur le cadre de discussion même qu’ils adoptent, et je voudrais essayer de mettre le doigt sur ce desaccord philosophiques, en espérant initier une discussion (mais comme je suis “old school”, ce sera par blog plutôt qu’en vidéo).

Ce n’est pas toujours facile d’exprimer exactement ce qui me gène, mais un bon point de départ est l’idée que l’on peut attribuer des degrés de crédence à n’importe quelle croyance (la consistance de l’arithmétique de Peano, le réalisme moral, …) (ceci dit Lê ne semble pas y adhérer totalement, puisqu’il affirme dans le dernier axiome (au cours du débat sur le réalisme moral) que ça ne peut être applicable qu’aux croyances qui prédisent des données observables).

Souvent ils utilisent dans leur discussion une petite expérience de pensée pour déterminer ces degrés de crédence : “imagine qu’on te mette un pistolet sur la tempe, que parierais-tu ?”. Une manière d'éliminer artificiellement la possibilité de suspendre son jugement.

A chaque fois qu’ils invoquent cette histoire de pistolet sur la tempe, je décroche, d’autant plus vite que le pari en question concerne une idée philosophique abstraite. Je vais essayer d’expliquer pourquoi.

Je souhaite traiter de trois problèmes à propos de cette idée :

  • L’expérience de pensée, en soi, ne montre pas qu’on a des croyances et degrés de crédences
  • L’idée suppose au départ que les questions (ou les croyances en général) ont une signification de manière absolue (réalisme sémantique) or ce n’est pas du tout évident
  • Elle suppose ensuite que l’adoption de croyances prenne la forme de degrés de crédence précis, or ça n’a rien d’évident non plus