mardi 11 octobre 2016

Arguments psychologiques, arguments rationnels

On emploie souvent dans les discussions mondaines des arguments psychologiques, en particulier quand la discussion est passionnée : "tu penses ça parceque ça t'arrange", "tu dis ça parceque tu es énervé", "tu crois ça parceque tu voudrais que ce soit vrai"... À croire que le meilleur moyen de délégitimer son adversaire est d'exposer ses ressorts émotionnels.

Il est vrai qu'il existe des biais psychologiques qu'on ne devrait pas ignorer, comme le biais de confirmation ou les effets de dissonance cognitive. Pour autant, les raisons émotionnelles qui nous font adopter une position n'en font pas une mauvaise position en soi. Certains seraient même prêt à leur donner une place légitime, dans le domaine de l'éthique par exemple : on décèlera chez qui une saine indignation.

En outre, généralement, ce type d'argument fonctionne à double sens : si on les emploie pour dénigrer une position, notre interlocuteur aura tôt fait de trouver, lui aussi, des raisons psychologiques à notre désaccord. Peu importe l'attitude au fond : le plus véhément des locuteurs peut vite être accusé d'avoir son ressenti comme principal moteur, mais le plus calme est peut-être aussi le moins prompt à sortir de sa zone de confort.

Ces arguments sont d'autant plus faciles à employer qu'il n'existe pas de faits pour départager certains points de vue de manière définitive : par exemple, quand il est question de métaphysique. Celui qui croit au libre arbitre libertarien fait preuve d'un romantisme déplacé : il refuse d'admettre que ses choix sont déterminés et s'accroche à une idée de contrôle de soi absolu qui n'est que chimère. Pures émotions. Mais celui qui croit au déterminisme le fait aussi pour des raisons psychologiques : il veut croire que le monde est ordonné, compréhensible et transparent. Contrôle contre compréhension : un point partout, balle au centre. (En la matière, on pourrait rétorquer à l'un et à l'autre que le contrôle suppose une certaine compréhension du monde, et que la bonne compréhension d'un domaine, issue de l'expérience, suppose en retour un minimum de contrôle de ses paramètres... De quoi exiger un compromis. Mais ce n'est pas là le sujet.)

Personne n'est exempt de ressorts psychologiques. Personne ne se soustrait à ses émotions, sauf à sombrer dans l'apathie et à ne plus rien défendre. Au fond, si nous adhérons à une position métaphysique, c'est parcequ'elle nous satisfait--psychologiquement. On évoque souvent les vertus épistémologiques suivantes qui font d'une position métaphysique une bonne position : la cohérence, la simplicité, le pouvoir explicatif... Ou le fait de rendre compte de nos intuitions communes. Il est toujours question de satisfaction intellectuelle. Il y a un certain plaisir à obtenir un système harmonieux pour se représenter le monde. Finalement, ce sont toujours des émotions qui nous font croire : il y a de l'esthétique, même dans une théorie physique. Certes, la théorie n'est pas seulement belle : elle marche, bien sûr ; mais, après tout, ce n'est qu'une satisfaction de plus...

En quoi alors la raison serait elle distincte et souhaitable ? Qu'est-ce qui rend certaines croyances irrationnelles ? Métaphysiciens et scientifiques ne seraient donc que des artistes des idées, des sortes de poètes ? Pourquoi ne pas simplement croire ce qui est beau, et vaille que vaille ?

Peut-être est-ce par simple souci éthique.

Vous en conviendrez, il est mal de se vautrer dans les plaisirs immédiats sans penser aux lendemains : ces plaisirs sont éphémères. Gare au retour de bâton ! Il est tout aussi mal, vous souscrirez également, de se retrancher dans ses désirs personnels au détriment de ceux des autres.

Or s'il est une chose qui permet l'accord interpersonnel au delà des ressentis subjectifs, et qui permet, donc, de s'associer aux autres plutôt que de se retrancher égoïstement, c'est bien la raison. Nous aboutissons tous aux mêmes conclusions quand nous suivons un raisonnement : nous fonctionnons de concert, du moins pour peu qu'ils coopèrent, avec les autres, et avec le monde, même. La raison assure aussi la durabilité de nos croyances (on pourrait d'ailleurs encore y voir un accord interpersonnel : avec son moi futur). Elle nous épargne le regret et la désillusion quand les faits s'imposent à nous. Les scientifiques et philosophes ne seraient pas de simples artistes du concept pour cette raison : on n'exige pas d'un artiste que ses œuvres soient moralement vertueuses.

La raison, ou la satisfaction qu'elle procure, est donc une émotion bonne : durable, partagée (de quoi ramener l'épistémologie à une affaire de méta-éthique des croyances) ; et on pourrait finalement concevoir la rationalité non pas en opposition aux émotions, mais comme l'ensemble des principes universaux qui nous unissent au monde au lieu de nous en séparer. La meilleure manière de réguler nos émotions, en somme. À la limite on pourrait reprocher à qui ignore ses propres biais cognitifs, et pense sous le coup de ses émotions transitoires, d'agir mal, ou de manière immorale... "Pense un peu aux autres qui ne pensent pas comme toi, au lieu de faire ton égoïste !" Ou à qui est incohérent : "soit plus partageur, on ne peut voir ce que tu vois"... Et on pourrait voir les rationalistes pur-jus comme des moralisateurs zélés, ou des ascètes irréprochables. Peut-être, en bref, la cohérence rationnelle n'est-elle que la plus éthique des beautés.