dimanche 31 mars 2013

Le débat Lordon/Bohler : sociologie et neurosciences

La dernière émission d'arrêt sur image qui portait sur les événements récents concernant Chypre [accès payant] fut l'occasion d'un débat dans le débat entre Sebastien Bohler et Frédéric Lordon, qui, de mon point de vue intéressé, était le passage le plus intéressant de l'émission.

[EDIT]Quelques modifications ont été apportées suite au revisionnage de l'émission [/EDIT]

Tout commence par la chronique de Bohler [accès libre] qui nous propose un bout d'explication neuropsychologique aux paniques bancaires à travers l'anxiété générée par les médias, qui, par un processus d'accumulation, pourrait mener à la panique : des images captant l'attention du téléspectateur et un discours anxiogène en voix off, perçu inconsciemment par le cerveau, augmenteraient le taux de certaines hormones dans le cerveau qui, dépassant un certain seuil, provoquent la panique.

A la suite de cette chronique, Lordon est embêté. Il ne veut pas être désobligeant, mais lui lutte au quotidien contre l'extension de la « neuro-sociologie ». Il y a là, selon lui, de vrais problèmes épistémologiques, notamment celui du réductionnisme. Non que la neuropsychologie n'ait pas un intérêt en elle-même, mais son extension à la sociologie est problématique : ce sont les facteurs sociaux qui en dernier lieu sont la seule explication aux paniques bancaires, et, va-t-il jusqu'à affirmer, ces neurones qui s'allument dans le cerveau sont des épiphénomènes (des phénomènes sans efficacité causale). A ceci s'ajoute un autre problème : la neuropsychologie tendrait à capter tous les crédits de recherche au détriment de la sociologie, parce qu'elle se pare d'une aura de « scientificité » que n'a pas la sociologie.

Bohler se défend : d'une part on ne peut nier que le fonctionnement du cerveau ait un rôle social. La preuve : les médias savent parfaitement utiliser nos biais cognitifs à des fins commerciales. Des études montrent également que les sujets soumis aux discours anxiogène des médias ont tendance à surestimer la dangerosité de leur environnement social. Par ailleurs, Bohler se défend de vouloir réduire la sociologie à la neuropsychologie, ni que les neurosciences le prétendent en général, au delà de quelques chercheurs isolés. Les faits neuronaux sont simplement une partie de la chaîne causale.

Malgré tout Lordon semble penser que la neuropsychologie n'a rien à nous apprendre sur la sociologie ([EDIT] même s'il revient légèrement sur cette position ensuite), et qu'elle constitue même un danger, notamment à travers la manipulation des esprits qu'elle rend possible (par exemple avec le neuromarketing).

Voilà donc un débat qui aborde en très peu de temps toute une série de sujet intéressants : la sociologie des sciences, les liens entre savoir et praticité et le réductionnisme scientifique.

vendredi 15 mars 2013

Note de lecture – everything must go : metaphysics naturalised.

J'ai été plutôt surpris en bien au commencement de ma lecture de ce livre, dont j'avais déjà lu quelques commentaires m'ayant laissé penser qu'il devait s'agir d'une sorte de traité de scientisme « hard-core » qui prétendrait reléguer la métaphysique, ou bien la philosophie tout entière, aux oubliettes (après tout le premier chapitre s'intitule « in defence of scientism »). En fait il s'agit bien de faire de la métaphysique, et au final je me suis trouvé plutôt en accord avec les auteurs (Don Ross, James Ladyman et David Spurrett), du moins jusqu'à un certain point. Je propose ici un résumé du livre, suivi d'une brève discussion.

dimanche 3 mars 2013

Darwinisme généralisé, téléologie et causalité mentale

– Le darwinisme permet de se passer de la téléologie comme processus d'évolution. Une espèce est adaptée à son environnement non pas parce qu'elle (ou quelqu'un d'autre) a voulu qu'elle soit adaptée, mais parce qu'une sélection s'est effectuée sur les individus de cette espèce qui l'a en quelque sorte modelée conformément à son environnement. Il n'y a pas de but dans la nature, l'évolution est aveugle.

– Peut-être bien. Mais dans le domaine du mental, par contre, on ne semble pas pouvoir se passer de la téléologie. A l'évidence nous formons des buts et agissons en conséquence.

– Est-ce bien vrai, ou refuse-t-on de s'en passer parce qu'on est trop impliqué et que ça infligerait une blessure trop grande à notre ego ? Tu connais les expériences de Benjamin Libet, qui prédisent l'action d'un individu plusieurs secondes avant la décision consciente qui lui correspond, simplement en observant le champs électrique du cerveau. Peut-être que la téléologie est une illusion. Au fond on pourrait peut-être même appliquer un raisonnement darwinien qui abolirait la téléologie dans le domaine de la psychologie aussi bien qu'il a pu le faire en biologie.